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Feugères - Notes historiques et archéologiques


Feugères, Felgeriae, Fulgeriae, Feugeriae.

La nef de l’église de Feugères est du XIe ou XIIe siècle. Elle a conservé une partie de ses murs primitifs, et on y voit encore au nord et au midi des pans en opus spicatum. On remarque aussi dans le mur septentrional une porte cintrée qui est murée, et deux petites fenêtres ressemblant à des meurtrières, qui sont aujourd’hui bouchées, mais dont le cintre se distingue encore parfaitement. On a eu le mauvais goût, pour les remplacer, de percer dans le mur trois fenêtres sans intérêt ni caractère.

Le chœur a été récemment reconstruit : il est voûté en plâtre. La voûte de la nef est en bois.

La tour, placée entre chœur et nef, est lourde et carrée, et se termine par un petit toit en bâtière. A l’intérieur, les piliers qui la soutiennent sont du XIVe siècle. Au-dessus du toit de l’église, elle est éclairée par une fenêtre ouverte sur chaque façade.

L’église est précédée d’un petit narthex.

L’une des poutres transversales qui portent la voûte de la nef présente l’inscription suivante, qui fait connaître le nom de l’un des bienfaiteurs de l’église :

AD MAJOREM GLORIAM DEI
NOËL FAVVEL, SIEVR DV HECQVET
A RETABLI CES QVATRE..........
DONT IL A AVANCÉ LES DENIERS
PRIEZ DIEV POVR LVY, 1660.

Une autre poutre offre le millésime 1588. La cloche porte cette inscription :

L’AN 1837, J’AI ÉTÉ NOMMÉE
CLOTILDE LOUISE JOSEPHINE DÉSIRÉE
PAR M. RICHARD DE CDSSY, ECUYER,
ET MADAME JOSEPHINE FRANÇOISE LEMUET
ÉPOUSE DE M. DÉSIRÉ RAULINE, MAIRE DE FEUGÈRES,
ET BÉNITE PAR M. JEAN FRANÇOIS DAVID, CURÉ DE CE LIEU.

Sur une pierre tombale, placée dans le cimetière, on lit :

CI GIT
LOUIS JEAN DAVID COMTE DU TRESOR
 [1]
LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI
DÉCÉDÉ LE 22 8bre 1817.
PRIEZ DIEU POUR LE REPOS DE SON AME.

L’église est sous le vocable de saint Pierre : Sanctus Petrus de Fulgeriis. Elle dépendait de l’archidiaconé de la chrétienté et du doyenné de Périers. L’abbé de Lessay en avait le patronage dans le XIIIe siècle : il percevait deux gerbes, deux parts de la dîme du lin et deux parts de celle du chanvre, vingt quartiers d’avoine et quarante sous sur la portion du curé. Celui-ci avait la troisième gerbe et le surplus du casuel, ce qui lui valait soixante livres. La chapelle du seigneur de Feugères rapportait douze livres : Capella domini xij lb. [2]

A l’époque de la rédaction du Livre blanc, l’abbé de Lessay, outre sa part dans les dîmes qui était toujours la même, percevait sur le manoir presbytéral douze deniers, un pain et une poule. Guillaume Le Carpentier y percevait aussi trois boisseaux de froment, trois pains, trois poules et six deniers avec l’hommage, cum hommagio. Le curé avait la tierce partie de la dîme des blés avec toutes les menues dîmes et les oblations. Il payait dix sous pour la chape de l’évêque, trois sous pour la visite, dix-huit deniers pour le saint chrême et seize sous pour la débite. Il faisait aussi les citations ecclésiastiques : Item rector facit citationes ecclesiasticas. La visite de l’archidiacre était à la charge de l’abbé de Lessay et du curé de la paroisse : Abbas et rector sustinent visitationem archidiaconi.

Il y avait dans la paroisse deux chapelles. L’une sous le vocable de Notre-Dame, se nomme depuis long-temps Notre-Dame de l’huis-ouvert, parce que, suivant la tradition, on n’a jamais pu tenir fermé l’us, c’est-à-dire la porte de cette chapelle. Elle est aujourd’hui couverte en chaume et voûtée en bois. On lit sur une des poutres le millésime 1641. Les petites fenêtres ogivales qui l’éclairent sont du XVIe siècle. Une petite cloche est suspendue dans une baie pratiquée à la pointe du gable occidental. Le prêtre qui, dans les XIIIe et XIVe siècles, la desservait, avait, pour subvenir à son entretien et au luminaire, deux sous, six pains, huit poules, quinze boisseaux de froment et une livre de poivre, et vna libra piperis. Jacques Duquesnay, curé de la paroisse, en était chapelain en 1655 : il y fit faire des réparations pour une somme de 500 livres, qui furent payées avec le produit des aumônes et des offrandes des paroissiens.

L’autre chapelle, sous le vocable de sainte Barbe, était placée dans l’enceinte du manoir seigneurial, nommé le Bois ; le patronage en appartenait au seigneur du lieu. Le prêtre qui en était titulaire avait, dans le XIVe siècle, treize livres, et une demeure avec environ trois vergées de terre. Il devait moudre, sans mouture, au moulin de son patron : Debet molere sine moutura ad molendinum sui patroni. Cette chapelle existe encore aujourd’hui sur le domaine le Bois, près du manoir appartenant à M. Alexandre Ferrand de la Conté. Ses fenêtres à ogive sont du XVIe siècle. Dans un temps, les paroisses voisines y venaient en procession pendant les trois jours des Rogations. On trouve ainsi une chapelle seigneuriale dans presque tous les châteaux ou manoirs un peu éloignés de l’église paroissiale.

Guillaume d’Aubigni et Roger, son fils, avaient donné à l’abbaye de Lessay, pour le repos de leurs âmes et de celles de leurs amis, l’église de Feugères avec ses dîmes et ses aumônes. [3] Guillaume, comte d’Arundel, confirma, en l’année 1164, ces donations faites par son père et son aïeul : Willelmus venerabilis comes Arundelli concessit et confirmavit sancte Trinitati de Exaquio elemosinas quas Rogerus de Albineio avus suus et Willelmus pater ejus dederunt eidem abbacie pro animabus suis et amicorum suorum, scilicet ecclesiam de Filgeriis cum decimis et elemosinis.....

Les frères Richard et Robert de Meré, de Mereio, donnèrent aussi à l’abbaye de Lessay, l’an 1257, la dîme de leur moulin de Montecrotel, situé dans la paroisse de Saint-Pierre-de-Feugères. Ils y ajoutèrent la dîme de la terre que Martin Lemarchant tenait à fief de Nicolas de Feugères, et à cause de laquelle il lui payait 15 boisseaux de froment à la fête Saint-Michel, 2 pains et 2 poules à Noël, et 20 œufs à Pâques.

Si l’on en croit une ancienne tradition, toujours accréditée dans le pays, il doit y avoir eu un prieuré dans la paroisse de Feugères ; mais rien n’a pu m’indiquer par qui, ni en quelle année cette maison religieuse aurait été fondée, et je n’ai trouvé ni chartes, ni actes à l’appui de cette tradition.

Il existait à Fougères, Filgeriae, en Bretagne, un prieuré dépendant de l’abbaye de Marmoutier. Ce prieuré de Fougères avait différentes propriétés dans le diocèse de Coutances, notamment à Hudimesnil, [4] et probablement le prétendu prieuré de Feugères n’est autre que celui de Fougères.

L’erreur sera venue de ce qu’on aura confondu le mot Felgeriae, Feugères, avec Filgeriae, Fougères.

Les abbayes de Lessay et de Troarn avaient des droits dans la paroisse de Feugères ; les nombreuses chartes en leur faveur, ainsi que les pouillés ou cartulaires gardent cependant le silence sur ce prieuré de Feugères. Ainsi, Henri de Feugères, Henricus de Felgeriis, donne à l’abbaye de Lessay son droit sur l’église de Saint-Pierre-de-Feugères ; Henri, son neveu et son héritier, confirme cette donation ; Guillaume de Tournebu, évêque de Coutances, atteste en 1196 que Henri de Feugères a donné à l’abbaye de Lessay son droit sur l’église et les chapelles de cette paroisse : ..Quicquid juris... in ecclesia sancti Petri de Felgeriis et in capellis ejusdem ville, scilicet presentacionem ejusdem ecclesie, etc.

Robert de Courci, fils de Guillaume, donne à l’abbaye de Lessay la dîme du fief qu’il avait à Feugères, excepté la dîme que l’abbé et les moines de Troarn ont dans cette paroisse, droits que Robert, abbé de Troarn, abandonna à l’abbaye de Lessay, moyennant dix livres de rente, monnaie d’Angers. [5] Ainsi l’église et les chapelles de Feugères figurent dans tous ces actes, mais jamais le prétendu prieuré n’y est cité.

Chateau de Feugères

Le château de Feugères offre une belle habitation, mais sans intérêt pour l’antiquaire : il n’est pas antérieur aux premières années du XVIIIe siècle. Cassini l’a indiqué sur sa carte sous le nom de maison de Feugères. Ce doit être Charlotte-Laurence Letrésor, fille d’Arthur-Antoine Letrésor, écuyer, seigneur et patron de Feugères, et de noble dame Charlotte-Laurence d’Auxais, qui, en épousant Jean-François-René Leroy, seigneur du Campgrain, [6] apporta dans cette famille le manoir et le fief du domaine de Feugères. On voit qu’un Leroy du Campgrain fit partie, en 1789, de la grande assemblée des trois ordres du bailliage du Cotentin, comme seigneur et patron de Feugères.

Une héritière de Leroy du Campgrain, Adelaïde-Céleste-Félicité Bucaille, dame de la Bazière, épousa Michel Levallois de la Porte : leur fille, noble demoiselle Clotilde-Louise-Adelaïde Levallois, a épousé M. Richard-Casimir de Cussy, propriétaire actuel du château de Feugères, dont le père, qui avait épousé noble dame Marie-Armande de Bignon, est mort comte de Cussy, ancien lieutenant-colonel de cavalerie et chevalier de Saint-Louis.

Une famille de Cussy est citée comme fort ancienne. Ainsi, on trouve qu’en l’année 1088 Albéric de Cussy signe comme témoin une charte de Robert Courte-Heuse, en faveur de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Une famille de ce nom a dû exister en Angleterre, dans le XIIe siècle. [7] Des sires de Cussy firent des donations aux abbayes de Saint-Etienne de Caen et d’Ardenne, dans les XIIe, XIIIe et XIVe siècles. Depuis le XVe siècle, on voit cette famille s’allier aux plus anciennes maisons de la province, les Thieuville, les Percy, les d’Aigneaux, les Courcy, etc. François-Thomas-Alexandre de Cussy fut nommé à l’évêché de Troyes, en 1813.

Manoir Le Bois

Le manoir le Bois figure aussi sur la carte de Cassini. On remarque à gauche, à peu de distance de l’entrée principale une tour qui, sans doute, était un ouvrage de défense. On trouve aussi une grande et une petite portes cintrées, et ces petites ouvertures qui permettaient, sans être aperçu, de voir ce qui se passait à l’extérieur, et de s’assurer ainsi que les personnes qui se présentaient à la porte n’étaient point hostiles. Des fossés pleins d’eau entouraient l’enceinte du manoir. Ces moyens de défense existent dans presque toutes les habitations qui datent du XVIe siècle, de cette époque où les guerres de religion, désolant le pays, excitèrent partout la défiance, et firent sentir le besoin de se fortifier.

Le manoir et le domaine le Bois ont, de temps immémorial, appartenu à la famille Davy, qui a eu la seigneurie et le patronage de Saint-Aubin-du-Perron, de Feugères et de Saint-Martin-d’Aubigni : aussi ses armes d’azur au chevron d’or, accompagné de trois harpes de même, se voyaient-elles, avant la révolution, au-dessus du portail de l’église de Feugères.

Jacques Davy, chevalier, seigneur du Bois, de la Haule, de Lolif, Montviron et autres lieux, fut pourvu de l’office de conseiller, chambellan du roi et bailli de Cotentin, par lettres de François Ier, du 14 février 1538, depuis confirmées par Henri II, le 20 avril 1547 : un arrêt du parlement de Rouen du 17 juillet 1559 le priva de l’office de bailli. Suivant M. de Chantereyne, [8] Adrien Davy aurait succédé à son père, Jacques Davy, qui aurait donné sa démission en 1558. [9]

Dans les dernières années du XVIe siècle, Geneviève Davy, sœur du cardinal Davy du Perron, épousa messire Jean Rivière, conseiller du roi au siège présidial de Cotentin. Ursine Rivière, leur fille, épousa en premières noces son parent Pierre Davy, seigneur et patron de Feugères, et en secondes Le Canu de Bamaresq. Elle eut de son premier mariage un fils, Jean-Baptiste Davy, qui épousa Anne Clerel, fille de René Clerel, sieur de Montfiquet, et d’Andrée de Sainte-Mère-Eglise. Ce Jean Davy, écuyer, seigneur et patron de Saint-Hilaire et de Feugères, fut bailli de Saint-Sauveur-Lendelin.

Son fils Jacques-Ursin Davy, écuyer, seigneur et patron de Feugères, mourut sans enfants. Il fonda dans l’église de Saint-Nicolas de Coutances, où il fut inhumé dans la chapelle de l’Annonciation, des messes à dire chaque semaine pour le repos de son âme et de celles de ses parents et amis. Il donna aussi 450 livres aux révérends pères Capucins de Coutances, afin de prier pour le repos de son âme en leur honneur et conscience.

Joséphine Davy, par son mariage avec Pierre Letrésor, écuyer, sieur de la Bazière, apporta dans cette famille le domaine et la seigneurie le Bois qu’elle avait dû recueillir dans la succession de son frère Jacques-Ursin Davy. Ils y restèrent jusqu’à l’époque où Jean-Baptiste Letrésor, écuyer, sieur de la Bazière, les fit entrer dans la famille de sa femme, Louise-Charlotte Duprey. M. Alexandre Ferrand de la Conté, ancien capitaine de cavalerie et chevalier de la Légion-d’Honneur, possède aujourd’hui le domaine le Bois, comme héritier d’Hélène-Louise-Charlotte Duprey, petite-fille de Jean-Baptiste Letrésor, sieur de la Baziére. [10]

D’après des aveux rendus au seigneur du fief noble le Bois, Letrésor de Bactot était obligé à une redevance féodale qui consistait à tenir une fois l’an l’étrier à Davy de Virville, qui ne manquait pas d’user de son droit.

Quoique la famille Letrésor ne soit pas originaire de Feugères, cependant on l’y voit figurer dès les premières années du XVIIe siècle, s’y continuer dans le XVIIIe et pendant une partie du siècle courant.

Cette famille a été autorisée à substituer la particule du à l’article le. Dans la première moitié du XVIIe siècle, elle était très-nombreuse à Montreuil où elle possédait plusieurs terres importantes : ses membres qui professaient la religion prétendue réformée, avaient fait à l’église de Grouey assemblée et recueillie à la Chapelle-Enjuger, des donations de rentes pour subvenir à l’entretien du ministre dicelle.— On trouve, en 1636, Catherine Letrésor, fille de noble homme Daniel Letrésor, sieur de Fumichon, femme de Gabriel de Pierrepont, sieur de Nosron ; — à la même époque, Jean et Jacques Letrésor, frères, sieurs du Mesnil-Lambert et de la Quinardière ; Gédéon Letrésor, sieur de Lison, élu en l’élection de Carentan ; Cyprien Letrésor, sieur du Bosc-Bréant ; — en 1610, Jacob Letrésor, sieur de la Garenne ; Pierre Letrésor, sieur de l’Arthurye : tous sont qualifiés nobles ou écuyers, et demeurant en la paroisse de Montreuil. On les trouve aussi dans les registres des baptêmes, mariages et inhumations de l’église réformée, conservés à l’hôtel-de-ville de Saint-Lo.— Joachim et Jacques Letrésor, demeurant à Montreuil, furent trouvés nobles par Roissi, en 1598 : Cyprien, leur père, fils de Guillaume et de Marguerite Richier, de la paroisse de Montreuil, avait été anobli, sans indemnité, par une charte donnée à Paris, en avril 1580.— Cette famille porte d’azur au trésor d’or, en abîme, accompagné de deux brassarts aussi d’or, et accosté de deux épées d’argent, l’une à droite, l’autre à gauche.

Le fief de Chanteloup à Feugères appartenait, en 1789, à Jean-Michel de Béranger de Gonneville, qui en était seigneur et patron.

Source :

Notes

[1] L’acte de décès porte : Louis-Jean-David Le Trésor, comte de Bactot.

[2] Voir le Livre noir de l’évêché.

[3] Gall., christ., tome XI, Instr. Eccl. Const., col 236.

[4] Annuaire de la Manche, 1854, 1ere partie, page 40.

[5] Gall. christ., tome XI, Instr, Eccles. Const., col. 236. — Liber de bénéficiis Exaquii, archives du département de la Manche.— Cartulaire de Troarn, archives du Calvados.— Renseignements obligeamment fournis par M. Léopold Delisle.

[6] Il était fils de messire Jacques-René Leroy, chevalier, seigneur du Campgrain, et de noble dame Catherine de Lamperière.— On trouve Christophe de Campgrain, en 1555.

[7] M. l’abbé Delarue dit qu’il en avait trouvé la preuve dans des actes déposés à la tour de Londres (Recherches sur la tapisserie de Bayeux, Nouv. Ess. histor. tome I, pag. 253, à la note).

[8] M. de Chantereyne avait, peu d’années avant la révolution, rédigé une histoire des baillis de Cotentin.

[9] Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, tome XIX, page 117.

[10] M. Alexandre de la Conté m’a fourni sur la commune de Feugères qu’il a pendant long-temps administrée comme maire, des renseignements fort utiles. Je le prie d’en recevoir mes remerciments. Je ne dois pas moins de reconnaissance à M. de Christen qui, après m’avoir donné une cordiale hospitalité, a bien voulu diriger mon excursion dans les communes de Feugères et de Saint-Martin-d’Aubigni.