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Yquelon - Notes historiques et archéologiques


NDLR : texte de 1845, voir source en bas de page


Yquelon est une petite commune quadrangulaire, limitée au nord par le Bosc, où se trouve le Val-d’Yquelon, et des autres côtés par des lignes conventionnelles. La Tour et le Manoir sont les seuls noms locaux qui rappellent quelque chose d’antique et de monumental ; la nature de quelques quartiers est représentée dans les expressions de la Lande, le Taillais, la Haute-Lande, la Cave, les Bassins, qui annoncent un sol accidenté. Toutefois il n’est sensiblement accidenté qu’au nord, le long du Bosc, rivière flanquée de coteaux dénudés, d’un aspect triste et désolé [1]. La commune se compose d’un large plateau et d’une vallée. Un village, le village aux Pimort, porte un nom que nous retrouvons dans l’Inventaire des chartes du Mont Saint-Michel pour la baronnie de Saint-Pair : Littera Petri de Pymort et W. le Magnen super II quart, frumenti. Ce titre et les trois suivans sont les seuls de cet Inventaire qui semblent se rapporter à Yquelon : Carta Hugonis de Yquelon - Carta dimissionis Thome de Yquelon in parrochia de Coudeville de masura Josce - Carta Hugonis de Yquelon de feodo Cort esperons. [2]

Dans le chapitre du Cartulaire du Mont intitulé : De perditis hujus ecclesie, [3] on lit : In honore S. Paterni Th. de S. Johanne occupavit terram Scollandi de Ichitum, terram Mauroardi similiter de Ichilum. Au XIIe siècle, il y avait un seigneur d’Yquelon, qui devait avoir de l’importance, car nous trouvons la signature de Rogerius de Ikelun, auprès de celles d’un grand nombre de seigneurs du pays, au bas de deux grandes chartes de la Luzerne, celle des aumônes de W. de Saint-Jean, en 1162, et celle du même seigneur et de Robert, son frère, dans la même année. [4] Yquelon est mentionné dans les Rôles de l’Echiquier pour 1180 : Geoffroi Duredent, bailli d’Avranches, rendit compte de « Catall. W. de Ichelon mortui. usur. XVI lib. » Ailleurs : « Rad. de Aumesnil v so. Garn. de lkelon XX so. p. vino. » Un Robert d’Ikelun figure comme témoin dans une charte de 1187, du Mont Saint-Michel. Au XIVe siècle, G. de Saint-Jean possédait à Yquelon quatre vavassoreries, celle de Malleregard, celle de Marsite et celles de Hugues de Gremville. [5]

Ce nom d’Yquelon nous semble, comme la plupart des noms topographiques normands, représenter un nom d’homme. Le nom d’Hugolinus, diminutif de Hugo, est scandinave et fréquent dans le Domesday. Hugolinium, habitation d’Hugolin, est devenu naturellement Huguelon, Yquelon. D’ailleurs le village de la Tour s’appelle encore la Tour-Hugon, ou Manoir de Hugues ou Hugolin.

Yquelon possède une jolie église romane bien conservée. Elle se compose d’une nef et d’un chœur, qui semblent être contemporains de la partie ancienne de Saint-Pair, c’est-à-dire appartenir au XIIe siècle. Son portail, mutilé dans ses archivoltes, montre encore une arcature extérieure zigzaguée, appuyée sur trois modillons. Au haut du gable est un œil-de-bœuf, sans doute contemporain, et au sommet une croisette dont chaque branche est bifide. Le corps de la nef offre des modillons simples et des pieds-droits posés sur la base débordante des fondations, saillie assez ordinaire dans les constructions romanes. Entre le chœur et la nef, au midi, est une jolie porte romane plus ornée que celle de l’ouest. Ses deux archivoltes sont cordonnées et ciselées de dents de loup ; les colonnes sont assez sveltes, mais leurs chapiteaux mal raccordés annoncent une restauration. En effet, une porte carrée a été pratiquée dans cette baie cintrée. Le chœur présente à l’extérieur le style de la nef avec laquelle il s’harmonise heureusement, si l’on excepte la fenêtre orientale, ogive trifoliée géminée, qui porte à l’intérieur le chiffre de 1687 et renferme deux encadremens d’écussons en vitrail jaune et rouge, bien conservés. Du côté du nord est une fenestrelle romane en trémie. La voûte du chœur est remarquable de simplicité et de force. Ses larges nervures trifides forment deux travées où se croisent avec ces plates-bandes des nervures rondes, simples et vigoureuses, association d’un style qui s’en va et d’un style qui va naître. Quelques statuettes des chapelles sont contemporaines des parties romanes. Cette église est fort intéressante pour son unité et sa conservation ; et ce joli oratoire est jeté dans un village écarté, presque en face de l’insignifiante église de Saint-Nicolas. La tour en bâtière n’a rien de remarquable.

A part quelques statues, il n’y a rien à voir dans l’intérieur. Un mauvais tableau de sainte Catherine porte cette inscription qui n’est rien moins qu’obligeante pour les saints et les saintes de l’église, surtout pour saint Maur le patron :

Yclonii cives, virgo Catharina, tuere,
Quae templi istorum sufficis omne decus.

Bichau 1743.

Au XIIe siècle, le patronage et les revenus de cette église étaient ainsi qu’il suit : « Ecclesia de Yquelon patronus rector percipit totum exceptis vij bussellis frumenti quod reddit abbati de Montemorelli et leprosis S. Blasii [6] ij quarteria frumenti et tuminari ecclesie unum quarterium frumenti et valet XXXIIj lib. [7] Au XIVe siècle, les revenus étaient un peu changés : « Guillermus Couree est patronus ecclesie de Yquelon. Rector dicte ecclesie percipit omnes fructus et decimas et ecclesia predicta percipit quinque bussellos frumenti. Leprosi S. Blasii et capellanus percipiunt viginti quinque solidos pro quadam portione decime. Ecclesia taxata est ad triginta tres libras. Rector habet sex virgatas terre et dimidiam vel cocirca. » [8]

En 1648, cette église avait pour patron le seigneur, et rendait 600 liv. [9] En 1698, Yquelon était l’objet de cette note : « La cure vaut 400 liv. Le sieur Dourville La Pernelle en est le seigneur et patron. Les dîmes sont au curé. Il y a une extension du fief de Saint-Sauveur-Lendelin. Terroir en labour, plaine et prairies paye 503 liv. de taille, et contient 55 feux. » [10] En 1765, Yquelon, de la sergenterie de La Haye-Pesnel, comptait 109 feux. [11]

Dans le cimetière de cette église est la tombe de M. du Coudray, capitaine de frégate, mort en 1839. C’est ainsi que chaque cimetière des communes de cette côte renferme des sépultures de marins : ainsi à Granville, à Saint-Nicolas, à Saint-Pair. Ces sépultures ont quelque chose qui étonne, comme s’il était étrange que les os de l’homme de mer reposassent dans le sein de la terre, et elles font penser à tant d’autres dont la tombe a été l’océan. [12]

Arrivé au milieu de notre course, après une marche pénible, commencée par plaisir, continuée par devoir, dans des sentiers durs et peu frayés, où il était difficile de ne pas choir, après avoir cheminé sous tous les caprices de l’atmosphère, par un pays plein de beautés et de grandeur, où naissent sous les pas les fleurs de la religion, de l’histoire et de l’art, toutefois parmi les plantes ternes et arides de l’érudition, nous éprouvons le besoin de résumer les impressions du voyage, de concentrer les parfums des vieux récits, et de faire oublier les détails oiseux ou arides de nos tableaux, par des peintures plus suaves ou plus splendides. Toutefois, qu’on n’oublie pas que rien n’est complètement poétique ici-bas, que l’histoire naît du sol pierreux de l’archéologie et de l’érudition, et que si la charte a ses splendeurs d’or, de pourpre et d’azur, elle a sa poussière, sa tachygraphie, et souvent ses formules sèches et uniformes.

Les chartes sont la plus fidèle et la plus vive expression du Moyen-Age : la religion, la législation, la poésie de cette grande époque vivent dans ces vélins mystérieux, comme sa foi, sa grandeur, son énergie vivent dans les cathédrales. Un des plus beaux livres de cette époque est le Cartulaire du Mont Saint-Michel, espèce de grand poème, dont l’unité est la pensée permanente du monastère de l’Archange, où s’unissent les pensées du ciel et les intérêts de la terre, où s’élèvent tour à tour les accens de la prière, de l’anathème, de la légende, de la pénitence, poésie simple parce qu’elle part du cœur, et forte parce qu’elle part de la foi. Qu’il nous soit donc permis de clore ce livre plein de chartes par de fragmens de celles du grand monastère, qui ont pour nous émouvoir la poésie des idées, l’antiquité des faits, et la gloire des grands qui les ont signées et jurées. Nous croirions les décolorer en les traduisant : c’est déjà bien assez de les dépouiller de leur vélin, de leur calligraphie et de leurs illustrations. Livrées sans commentaires, elles ouvriront à chacun le champ des aperceptions poétiques ou des inductions morales. Tantôt, dans un début solennel, elles exposent les lois de l’aumône, les espérances célestes, les préceptes des livres saints :

« Antecessorum nostrorum institutionibus sancitum decretumque est quatenus............... [13] His et aliis divine auctoritatis incitatus hortamentis, ego Richardus Dux et princeps Normannie penas inferai cupiens effugere et paradysi gaudia desiderans habere post mortem corporis..... » [14]
« Inter cetera bene agende vite opera non minima lande predicatur elemosina sicut ait Salvator noster : date elemosinam et omnia mundabuntur vobis. Et alio loco : sicut aqua extinguit ignem, ita elemosina etinguit peccatum. Redemptio autem anime viri divitie ejus.... venale siquidem regnum celorum dicitur, ad quod emendum unicuique sufficit proprius census cum bona voluntate. Ego Richardus Dux et princeps Normannie. »

Tantôt c’est le mélancolique souvenir des lamentations bibliques, et un pape prie ainsi en pleurant un abbé du Mont :

« Fons misericordiae, famulo tuo Radulfo abbati indulgere digneris cujus nos obitu absentiaque tristes heu in salicibus in medio Babilonis nostra suspendere organa dedisti. »

Ici c’est la charte brève et nette de l’homme de commandement et d’action : « Hec donatio inconvulsa in posterum successionibus maneat. Subter manu propria signum vivifice crucis imprimere curavi. »

Là ce sont les détails intimes des infirmités morales et physiques des hommes, des confessions, des aumônes, des prises d’habit :

« Si per guerram mansero apud Montem quandiu ibi fuero habebo cotidie de pane et potu quantum unus monachus et si forte voluero effici monachus facient me monachum monachi et heredem meum similiter. Si quis autem heredum meorum hanc donationem calumpniari voluerit sit dampnatus et gehenne igni traditus. »

« Ego Ansgerus et Herveus frater meus commendavimus facere istam cartam............ » [15]

« Ego Gauterus de Monte S. Johannis qui et dives vocitor superni conditoris respectu compunctus ob innumerabiles criminum meorum actus limina apostolorum Petri et Pauli Roma adire volui quod et Deo juvante implevi................. » [16]

« Ego Ascelinus de Calgeio [17] necessitate nimia constrictus religionis habitu cupiens indui et hanetans meliorare vitam meam jugo Christi et ejus honeri me subjiciens ut divine contemplationi uberius deservire valerem. »

« Accipite, parvum est ; sed valuit vidue quadrans et Petro rete et navis. »

Tantôt c’est l’anathème, l’anathème biblique, la voix de la colère et de la vengeance éternelle.

« Quod si quis diabolice pravitatis telo jaculatus ................ » [18]

« Si quis instinct diaboli commotus hoc decretum violare tel aliorsum vertere presumpserit in diem magni judicii Deo et S. Michaeli rationem reddere cogatur. » [19]

« Si cuis... Sit ille ex auctoritate Patris et Filiiet Spiritus S. ab omni Christianorum consortio............. » [20]

Et l’excommunication n’était pas vaine : « Herveus qui et ad patrimonium suum heres surrexit, pro quo sacrilegio diu excommunicatus fuit. Tandem Dei respectu misericorditer flagellatus est et ad mortem usque infirmates est. Vocavit ad se Baldricum Dolensem archiepiscopum et decimam illam reddidit. »

« Eos anathematis jaculo confodientes omnimodis prohibemus. »

« Si quis... hic eterna dampnatus maledictione tormentis apud inferos subjaceat imis... sit maledictus, amen, amen, fiat, fiat, sit a bonis anathema, cum malis Maranatha, per omnia seculorum secula. Amen. »

Source :

Notes

[1] Au-delà de cette rivière est la commune de Longueville, et le menhir appelé la Pierre-Aiguë.

[2] Ce dernier mot signifie la Cour aux Eperons, une cort et un nom du pays, qui a reçu un grand lustre de l’amiral Epron de Granville.

[3] Fol. 102 V.

[4] Cart. de la Luzerne, p. 9 et 11.

[5] 3 M. Desroches, Hist., tom. II, p. 17. Ce Gremville était-il un de Granville ou un de Grainville ; c’est ce qu’il est difficile d’affirmer, et nous devons dire ici que ce n’est qu’avec une certaine défiance que nous avons cité Rob. de Glanville, comme seigneur de Granville à l’époque de la Conquête. C’est le seul guerrier d’un nom analogue que cite le Domesday. Toutefois, à cette époque, il y avait un Rainald de Granville, souscrit à la charte de la Perelle en 1054. Cartulaire du Mont Saint-Michel.

[6] La léproserie de Champeaux sur la lande-de-Benvais

[7] Livre noir, f. 40 V.

[8] Livre blanc, fol. 29 V.

[9] Pouillé du Diocèse de Coutances, p. 5.

[10] Mém. sur la Gén. de Caen.

[11] Expilly, Dict. des Gaules. Chiffre exagéré.

[12] Voir Les Voix Intérieures :

Que de vaillans marins, que de grands capitaines
Qui sont partis un jour pour les terres lointaines
Et ne sont pas revenus ! etc.

[13] NDLR : passage que partiellement reproduit.

[14] Charte illustrée de 1102. Cart. Fol. 16. Cette introduction est aussi celle de la charte de Villarenton, dans laquelle nous trouvons les noms d’une charte que, d’après M. Le Provost, nous avions appelée suspecte (Voir Saint-Pair)

[15] NDLR : passage que partiellement reproduit.

[16] NDLR : passage que partiellement reproduit.

[17] Carta de Calgeio. Caugé village de Boucey.

[18] NDLR : passage que partiellement reproduit.

[19] Charte du duc Robert, père du Conquérant. L’illustration de cette charte représente le duc jurant devant l’image de S. Michel par un bras qui est celui de S. Aubert, per brachium Sancti Auberti. C’était un des symboles de l’investiture au Mont Saint-Michel : il y avait encore l’investiture per cultellum.

[20] NDLR : passage que partiellement reproduit.