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Donville - Notes historiques et archéologiques


NDLR : texte de 1845, voir source en bas de page.
Le déterminatif "les-Bains" date de 1907.


Donville est une petite commune triangulaire dont la base s’appuie à la mer : la rivière du Bosc trace un des côtés, une ligne à peu près idéale la sépare de Bréville.

Les principales localités sont les Blancs-Arbres, le Pont-au-Rat, la Croix-du-Lud, [1] et les Mielles où Cassini indique une ligne de pêcheries, [2] et où commence cette forêt disparue qui courait le long de la côte, bien au-delà de la Venlée, et que ce géographe figure sous le nom si significatif de Hougue-Garenne, c’est-à-dire bois sur le flanc d’un coteau au bord des eaux. Le lieu appelé le Rocher Feodum de Roqueriis, [3] le fief de Montmorel, la Masure de Roillon, [4] censam elemosinariam quod tenebat Kerrif, [5] le Moulin, sont les principaux lieux relatés dans les chartes.

La vue du littoral de Donville suggère naturellement l’étymologie de Dunorum villa ; mais l’analogie générale, les exemples historiques, l’orthographe des chartes ne permettent pas de reconnaître d’autre radical qu’un des noms propres les plus communs parmi les Normands : Donville, c’est Odonis villa. Le même nom propre se retrouve dans d’autres communes du département, dans Ouville, Ouvilla, et Audouville, Eudonvilla, Hudimesnil, Eudimesnilum, peut-être dans Denneville, et assurément dans Doville, car on connaît pour celle-ci l’époque où elle prit son nom, et le seigneur qui le lui donna. Son nom primitif est Escaleclif, dans lequel on retrouve le nom saxon d’Escale, mêlé à notre histoire du XVe siècle. Eudes ou Odon Le Bouteillier, Seigneur d’Escaleclif et de l’Estre, partant pour la Terre-Sainte vers 1233, donna à l’abbaye de Blanchelande l’église d’Escaleclif : c’est de cet Odon que la paroisse prit son moderne de Doville. Saint-Martin-d’On, ou en latin des chartes Don, offre probablement le nom d’Odon. [6] Il y a encore un Donville en Normandie : il y a trois ou quatre Donville.

L’église de Donville est bâtie au pied d’une haute falaise, au bord des mielles ; la vague bat auprès du cimetière, et des flancs de sa falaise [7] on aperçoit une mer immense où surgissent, avec les navires, la côte de Bretagne, l’archipel de Chausey, et, dans les beaux temps, l’île de Jersey. Ce site solitaire, poétique et pittoresque est le plus grand intérêt de cette humble église, qui n’a pas même le charme des années. C’est un chœur et une nef bâtis il y a environ vingt ans, sur la place d’une plus vieille, espèce de chapelle à laquelle on montait par des degrés, et dont il ne reste que la base de la tour actuelle, et quelques débris de sculpture, surtout une belle statue en pierre. La jolie croix ronde du cimetière ferait rêver à un oratoire roman, si elle n’était venue d’une paroisse voisine. La tradition parle d’une station en ce lieu de saint Clair, qui est le patron, et d’un monastère ; mais il pourrait bien y avoir eu là une vraie station romaine. Quand on creuse les fosses dans le cimetière, on trouve beaucoup de briques et de tuiles : nous y avons vu beaucoup de tuiles à rebord. [8] La voie romaine d’Alaunium à Condate passait au nord de Donville, en se dirigeant sur Saint-Pair, venant de Bréville où la jalonnait un Menhir. [9] La station ou l’observatoire se trouvait sans doute sur un contrefort de la falaise, où Cassini place un corps-de-garde, et qui s’appelle le Rocher, point d’où l’on pouvait à la fois surveiller la terre et la mer. Si l’église n’a pas de valeur architecturale ou historique, elle offre une particularité très-rare, et unique dans l’Avranchin : elle est dirigée du nord au sud. La lande de Donville, escarpée en falaise sur le Bosc, traversée par la route royale, montre sur son sein décharné de grands blocs de pierre, comme des pierres druidiques : c’est à peu près le principal lieu de l’arrondissement où le quartz se trouve en masse exploitable.

Dans le cimetière, une seule tombe se fait remarquer : Cy gît Callop, sieur de Ruillé, brigadier des gardes du corps du roi, officier de l’ordre du Mérite civil et militaire, décédé en 1752.

La seigneurie et la cure de Donville ont passé à un grand nombre de titulaires très-divers, tant de l’ordre nobiliaire que de l’ordre religieux. Il est difficile d’expliquer toutes ces vicissitudes, mais on pourra en pressentir les causes en parcourant la série suivante des documens que nous avons pu recueillir.

Le nom d’Odon est essentiellement scandinave : c’est le même qu’Odin ou Woden ; parti de cette forme, il a passé par la forme latine Odo, et est arrivé à la forme française Eudes. [10] Le Domesday est rempli d’Odons : il y a encore la forme plus primitive d’Odin. Le plus illustre guerrier de la Conquête qui ait porté ce nom était Odon, frère utérin du Conquérant, évêque de Bayeux. Si on ne sait quel fut le chef scandinave qui donna son nom a Donville, on ne sait pas davantage si cette localité envoya un guerrier à la Conquête. La plus ancienne charte que nous connaissions sur Donville est de 1150 : elle est relative à la donation de la dîme de Donville à l’abbaye de Savigny, et signale les Saint-Pierre comme les anciens patrons de cette paroisse : In nomme Patris et F. et S. S. Amen. Notum esse volumus universis S. Matris ecclesie filiis tam presentibus quant futuris quod ego Algarus Dei gratia Constanc. eps. anno ab incamatione dni M°. C°. Lj°. dedi et concessi in perpetua elemosina ecclesie de Savigneio medietatem decime parrochie de Donvilla et unam censam elemosinariam quam ibidem tenebat quidam homo nomme Kerrif et hoc feci concessu et precatione Phitippi de S. Petro de cujus feodo supradicta erant. Testes fuerunt Gislebertus et Radulfus Const, archidiaconi, magister Ricardus episcopus, Ricardus de Piroio et multi alii. [11]

Le Mont-Saint-Michel avait aussi dans ce siècle un droit de suzeraineté sur Donville. Dans la liste des barons qui rendirent hommage à l’abbé Robert de Thorigny, en 1158, figure le comte d’Arondel, probablement un des fils de Roger d’Arondel qui était à la Conquête. [12] On lit dans ce Catalogue : « In honore S. Paterni comes de Arundel est vavassor de Longavilla et de Dunvilla. » [13]

Aussi, par une charte de 1238, l’abbé Richard Turstain concéda à ses hommes de Coudeville, Donville, etc., des droits dans les marais qui bordent ces paroisses : Noverit universitas vestra nos concessisse hominibus nostris de Coudevilla, de Brevilla, de Donvilla necnon hominibus nobilis viri domini Francisci Paganelli in perpetuum tangam, sabulum, juncum et haudinam, et totum paturagium quod in marescis habemus quae sunt inter falesiam de Donvilla et marescum de Brehal. [14]

A l’époque du Livre noir, c’est-à-dire en 1278, Richard de Malherbe était seigneur de Donville, et la Luzerne et Montmorel avaient des fiefs en cette paroisse : Ecclesia de Donvilla patronus Richardus de Malaherba. Rector percipit altalagium totum et mediatem decime excepto feodo abbatis de Montemorelli in quo idem abbas percipit tria quarteria frumenti Abbas de Lucerna percipit aliam medietatem et valet XXX lib. [15]

Au XIIIe siècle, Raoul d’Argouges, qui fut fait chevalier pour ses belles actions, était seigneur de Donville, du chef de sa femme, dame de Granville, Donville, Saint-Pair, etc. Un de leurs fils, Philippe, fut curé de Granville en 1310. [16]

Le Livre blanc, registre du milieu du XIVe siècle, nous fait connaître qu’à cette époque les seigneurs de Donville étaient les Malherbe, que l’abbaye de la Luzerne, celle de Montmorel, le Roi avaient des fiefs en ce lieu : Heredes domini Ricardi Maleherbe sunt patroni ecclesie de Donvilla, taxata est ad triginta libras. Rector ejusdem percipit in feodo de Roqueriis sextam partem decimarum et abbas de Lucerna percipit in illo feodo quinque garbas in feodo de Montemorelli. Abbas de Montemorelli percipit duas partes decime. Abbas de Lucerna percipit sextam partem in illo feodo. Rector ejusdem loci percipit in dicto feodo sextam partem. In masura Roillon quœ est de feodo Regis abbas de Lucerna percipit mediatem decime et rector percipit aliam medietatem. Elemosina ad dictam ecclesiam pertinens continet sex decim virgatas terre in dicta parrochia. Rector percipit totum altalagium, solvit quinque solidos pro capa episcopi. [17]

Pour ce même siècle, on trouve mention d’une charte intitulée : Carta Johannis de Ceaux de parochia de Donville. [18]

Au XVe siècle, après l’occupation anglaise, Donville revint aux d’Argouges.

Donville n’est pas cité dans le Pouillé du diocèse de Coutances de 1648.

En 1698, M. Foucault écrivait cette notule sur Donville : « La cure vaut 400 liv. Les enfans du sieur Gautier, seigneur de Coudeville, en sont patrons. Les dîmes sont partie au curé, partie au Mont Saint-Michel, partie à l’Abbaye Blanche de Mortain. La paroisse s’étend jusqu’à la moitié du faubourg de Granville ; son terroir est en labour, plants et prairies ; elle paye 591 liv. de taille, et contient 90 feux. » [19]

Sur le rivage de Donville, comme sur tout le littoral de la Baie, les partisans de cette forêt de Sciscy, [20] qui allait jusqu’à Saint-Pair, ou jusqu’à Chausey, ou jusqu’à Jersey, trouveront des témoins antédiluviens dans quelques couarons, [21] ou quelques balises, ou encore dans ce nom des Blancs-Arbres qui leur permettra d’évoquer les spectres du passé et fera apparaître les squelettes de ces chênes séculaires qui abritèrent les horreurs celtiques et les austérités des anachorètes de l’Avranchin. [22] Cette partie de la côte est une terre sacrée : à Saint-Pair vécurent les saint Pair, les Scubilion ; à Granville saint Aubert dompta un dragon ; à Donville s’arrêta saint Clair ; à Bréville, la vague apporta le corps de saint Hélier.

Source :

Notes

[1] Nous croyons que ce mot signifie la Croix-du-Marais. Le mot Palus est resté empreint en mille localités : nous ne parlerons pas des Palus-Méotides, et des Palus, et des Paludiers de nos côtes de l’Océan : nous prendrons nos exemples dans l’Avranchin et ses environs. Une de ses communes s’appelle Noir-Palu, Nigra-Palus. Un marécage de Saint-James est dit Vieille-Paluelle, Paludella : une crique de Carolles Port du Leud ou Lud. Un village de la Bloutière s’appelle Rouge-Palu. Un village au bord de l’Ouve s’appelle le Lud. Aux confins de l’Avranchin, dans le Maine, est la Pallu, et en Bretagne Paluel au bord des marais. Rien de plus naturel que l’abréviation. V. les nombreux Lus ou Lud.

[2] Piscariam Malrevart juxta Donvillam. 1194.

[3] Livre Blanc.

[4] Livre Blanc.

[5] Charte de Savigny.

[6] 4 M. Le Canu, Hist. des Evêques de Coutances, p. 500.

[7] Elle est tapissée de saxifrages, de silène maritime, de roses pimprenelles, etc. Voir la Flore de Granville.

[8] Nous possédons deux reliques de Donville, une tête de Christ en bois, et une tuile à rebord que nous avons déposée au Musée d’Avranches.

[9] Villes et Voies Romaines de M. de Gerville.

[10] Ion est traduit par Odo et Yvo.

[11] Nous appelons Odon un guerrier, parce qu’on sait qu’il combattit vaillamment à la Conquête. D’ailleurs, dans la Tapisserie de la reine Mathilde, dans le passage de l’armée de Guillaume à travers la baie du Mont-Saint-Michel,il est représenté couvert d’une armure et armé d’une massue. (Voir notre Mont Saint-Michel.)

[12] Charte de Savigny. Archives départementales.

[13] Voir Subligny pour les Arondel.

[14] Cette charte a été publiée par M. Dudesert, de Granville, à l’occasion d’un procès entre les communes citées. Elle offre de l’intérêt philologique. La tangue, tanga, est citée dans les Rôles de l’Echiquier. V. Villedieu.

[15] 5 Fol. 40. r°. Le Livre Noir est intitulé : Registrum confectum super patronatibus eccl. totius diœcesis Constantiae per inquisitionem factam venerabili patre Joh. Const. epo. ann. dni. 1278 et 1279. C’est aussi à M. Denis que nous devons nos extraits du Livre Noir.

[16] Mss. de M. de Guiton, intitulé : Paroisses et Fiefs portant le nom d’Argouges.

[17] Livre Blanc, fol. 3. r°. Le Mont donna à la Luzerne la Pêcherie. 1178.

[18] Mss. n 34. Pièces de l’Armoire, Armariotum.

[19] Mém. sur la Gén, de Caen. Expilly lui donne 120 feux en 1764. Donville était de la sergenterie de Saint-Pair.

[20] NDLR : Voir :Saint-Pair - Notes historiques et archéologiques (Existence et étendue de la forêt de Sciscy)

[21] C’est le nom que les Bretons donnent à ces bois de chêne, durs et noirs comme l’ébène, qu’ils trouvent sur leur littoral. Les digues de la côte de Dol sont bordées d’arbres innombrables enfoncés dans la grève pour défendre les digues.

[22] Voir Saint-Pair.