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Saint-Sénier-sous-Avranches - Notes historiques et archéologiques


NDLR : texte de 1845, voir source en bas de page. (Senier, aujourd’hui, s’écrivait alors Sénier)


« Des sentiers profonds, sablonneux et rocailleux conduisent au magnifique bois d’Apilly. Avant que vous y arriviez, votre route passe auprès d’une romantique église de village, et sur un des côtés s’élève un des plus jolis cottages et des plus jolis jardins qu’on puisse imaginer, la demeure du curé. »
(Miss Costello.) [1]


Cette commune est encore assez bizarrement taillée : étroite et démesurément longue, comme Saint-Jean-de-la-Haize, elle a son église et son village à plus de dix kilomètres de son extrémité. Assez régulièrement découpée d’abord, formant un triangle dans la partie voisine d’Avranches, elle s’étire en un long boyau, resserré entre des communes étroites qui auraient dû enserrer dans leurs limites cet appendice bizarre. Il est très-difficile de trouver une expression qui représente la forme de cette commune. Elle est généralement située sur un plateau et sur les versans des deux bassins, un peu sur celui de la Sélune, et beaucoup sur celui de la Sée. La Pilorette, qui sort de l’étang du Châtel, la limite à l’est ; la ligne du sud est tracée par la route d’Avranches à Saint-Hilaire et par une limite idéale qui côtoie la route de Mortain ; l’ouest est marqué par la vallée de la Pivette et une route qui part du village de Maloué et aboutit près de la Sée ; le nord est borné par la Sée. Encadrée de trois côtés par des lignes naturelles, par trois vallées, elle est toute découverte du côté du sud.
Depuis Jersey, en Saint-Brice, jusqu’à Bouillant règne une ligne de coteaux boisés, aux croupes arrondies, coupée vers Avranches par des champs en culture. Le principal bois de ce versant est celui d’Apilly, — le magnifique bois d’Apilly. [2] La vallée de la Sée, dans Saint-Sénier, est large et étalée : celle de la Pivette est profondément cavée. Cette rivière est formée par l’union du ruisseau du Francfié et du ruisseau du Pont-Gandouin, lequel naît du confluent des ruisselets venus de la Chaussonnière et des Echommes. Le sol du plateau est généralement uni : le point culminant est la Bruyère-au-Bouin, sur laquelle s’élève un télégraphe. L’autre point le plus élevé est un mamelon de la terre du Fresne, d’où l’on embrasse un horizon presque entier.

Saint Sénier, Famum Sti Senerii, ou saint Senator, qui succéda à saint Pair dans la direction du monastère de Sciscy [3] et dans la dignité épiscopale, a donné son nom à deux paroisses de l’Avranchin, placées sous son invocation. L’autre ajoute au nom du patron celui de sa position topographique, Saint-Senier-de-Beuvron. [4]

Située sur le petit promontoire formé par les deux ruisseaux du Francfié et du Pont-Gandouin, l’église de Saint-Sénier domine deux modestes vallons, comme naguère la cathédrale d’Avranches, sa reine et sa mère, posée sur un superbe promontoire, dominait deux larges bassins. Elle fut consacrée en 1334 par Jean Hautefrine, évêque d’Avranches : Divi Senerii prope Abrincas templum consecravit. [5] Mais il y avait certainement une église antérieurement à cette époque. A la fin du XIIe siècle, G. de Chemillé, évêque d’Avranches, promulgua une charte sur la dîme et le patronage de cette église : « Diximus ut Gaufredus de Campania jus patronatus medietatis ecclie Sci Senerii supra quant contencio habebatur ...de cetero tamquam patronus possideat et illam non obstante predicta contencione tamquam patronus valeat presentare.... in dicta proechia Sti Senerii duas gasbas decimarum percipiebat et terciam garbam quam non prius habebat integre intuitu caritatis dedimus... » [6] Plus tard, un Godefroy de Saint-Sénier, prêtre, rendit ce patronage par la charte suivante : « Noverit universitas vestra me Dei amore et anime mee et antecessorum meorum salute medietatem patronatus ecclie Sti Senerii quod jam hereditario in feodo laïcali possidebam Deo et ecclie Abrinc. dedisse.... Eccliam cum libro evangelico super ipsius majus altare manu propria investivi, multis adstantibus et videntibus. » [7]

A l’extérieur, l’église de Saint-Sénier affecte la disposition en croix, mais, à l’intérieur, elle n’a qu’un transept, car celui qui est formé par la tour se trouve clos par le retable d’un autel. Cette tour carrée, moderne, à l’exception de la base, se termine par une flèche. La flèche, la plus belle et la plus religieuse partie du vaisseau gothique, est assez rare dans le diocèse d’Avranches et commune dans celui de Coutances : aussi cette différence est-elle, selon nous, la plus profonde qui existe dans l’architecture des deux diocèses. [8] La seconde différence, c’est que le diocèse d’Avranches est plus riche en monumens ou en fragmens romans, et nos vieilles églises de granit, à défaut de l’élégance et de l’ampleur, ont surtout un caractère si bien exprimé par un heureux talent : « Chacune de ces églises a sa légende et sa grâce séculaire. » [9] Le mur du chevet est percé d’une fenêtre ogivale, dont le meneau prismatique la divise en deux lancettes surmontées de quatre-feuilles, et dont le tiers-point se trouve encadré dans une arcature cintrée qui s’appuie sur deux modillons en tête d’ange. Ce pignon, qui est terminé par une croisette, doit être, une des parties primitives. Entre ce pignon et le transept du nord se trouve une fenêtre dont l’armature de fer est assez curieuse : au centre est comme un fer de pique cordiforme, et aux quatre coins des losanges encadrent des quatre-feuilles. Ce transept est percé, à son extrémité, d’une fenêtre dont le linteau supérieur est taillé en accolade et atteste la fin du XVIe ou le commencement du XVIIe siècle. La nef date en général du XVIIIe siècle, comme l’indiquent ses fenêtres en anse de panier et la date de 1739. Le portail est la partie la plus intéressante. Le pignon est percé de deux baies, une fenêtre ogivale dont les prismes ont été mutilés, et le portail ogival dont le tympan a été rempli de maçonnerie et qui a été archivolté par un arc surbaissé de la forme Tudor. C’est une restauration analogue à celle du portail de Saint-Jean-de-la-Haize. Les jambages étaient primitivement ornés d’un cordon ou nervure arrondie, mais cet ornement est tout brisé d’un côté. Ce portail est précédé d’un porche à ogive obtuse, avec des sièges de pierre. Le portail est une des parties primitives de l’église et doit se rapporter au temps de la consécration.

L’intérieur n’offre rien d’architectural ou d’artistique. La voûte est en bois avec ces poutres ciselées ou plutôt estampillées que nous trouvons dans presque toutes nos nefs des XVIIe et XVIIIe siècles. Un cintre robuste et assez hardi unit le transept du nord à la croisée. Dans la chapelle de ce transept sont deux lames sépulcrales : l’une porte l’empreinte d’une main, [10] l’autre est l’épitaphe de Jean Cosson, docteur, natif de Bourges, le père des pauvres, curé du lieu, décédé en 1719. Devant l’autel opposé est une autre tombe ciselée de neuf merlettes qui est des Paisnel, jadis seigneurs d’Apilly. [11] Le maître-autel offre ce type de mauvais goût du dernier siècle, qu’on appelle irrévérencieusement style grec, en termes de fabrique, et qui affectionne la grasse colonne torse, laquelle porte un entablement qui ne porte rien. [12] L’abus des chérubins y est porté à l’extrême. Encastrée dans le mur de la nef, est une inscription dont les formes et la date attestent le XVIe siècle : « Cy devant gisent honorables hommes Pierres et Bertran de Hameray de cette proesse, lequel Pierres deceda le 18e jor de may an MVccLXI [13] , et ledict Bertran le 2e jor d’aoust MVccLXVVI et a lintention desquels est dict tous les vendredis une messe a notte et libera et ung libera tous les dimanches après la messe proessiale sur leurs fosses, pr. nr. a. ma. » [14]

L’église ou l’intérieur de la tour renferme d’anciennes statues qui seront pour nous l’occasion de quelques idées générales sur l’art. Une d’elles est sainte Emérance, qui retient ses entrailles, et dont la réalité repoussante rappelle une statue analogue, celle de saint Mammez à Ponts. L’art du Moyen-Âge, si admirable parfois, a été souvent d’une vérité trop réelle, ou plutôt trop naïve. Le laid physique n’est permis que comme contraste du beau, ou pour faire ressortir l’expression morale. Cette statue de martyre offre une de ces têtes que l’on retrouve presque partout maintenant. Le Moyen-Age, qui exprimait le mépris de la chair, représentait les formes amaigries par la macération, des têtes pâlies et ruinées par les souffrances, dans lesquelles brillait l’aspiration vers le ciel et le dédain de la terre : sa statuaire est la plus spiritualiste qui ait jamais existé. Aujourd’hui, ou plutôt depuis un siècle, la sainteté, la béatification semblent ne plus pouvoir s’exprimer que par la beauté des formes, la succulence de la chair, la jovialité de l’expression. De là ces Christ rayonnans de santé, ces anges bouffis, ces martyrs tant à l’aise ; il faut se bien porter pour être saint.
Il y a là l’ignorance absolue de l’art et du principe chrétien, qui a fait les merveilles du Moyen-Age. La statue peinte qui nous inspire ces réflexions est un modèle de cette statuaire matérialiste. Une autre est plus artistique ; c’est une Vierge présentant au temple Jésus dont le doigt porte un oiseau. Une des mains, qui sont délicates, est mutilée ; la couronne fleuronnée a été détachée de la tête, les couleurs de la draperie sont ternies. Elle n’appartient à la statuaire gothique que par son cercle à fleurons trilobés. Ses formes arrondies, charnues, la plénitude de la face, un air plus mondain qu’ascétique, en font une œuvre de la Renaissance. Cette époque, très-grande sous beaucoup de rapports, a été une réaction contre le Moyen-Age : l’art païen revint avec la littérature antique. Aussi les hommes qui entendent l’art chrétien rejettent-ils une foule de types qui ne s’harmonisent pas avec lui. [15] Il y a cependant dans l’église de Saint-Sénier une jolie statue : c’est une sainte gothique, sur le socle de laquelle on lit Ste Anne ; mais c’est une sainte Barbe avec sa palme et sa tour. Elle porte le béguin à la Marie Stuart, la robe et la cordelière des châtelaines. Ce costume et la plénitude des formes accusent la transition du gothique à la Renaissance, le commencement du XVIe siècle. [16]

De l’église primitive, de celle du XIIe siècle, il reste peut-être encore trois fragmens, qui du moins sont les parties les plus antiques : un tronçon de croix ronde, qui sert d’échalier au cimetière, un fragment de sarcophage en tuf, encastillé dans la côtière du chœur, et les fonts, cet élément le plus persistant de nos églises rustiques. A cette croix romane a succédé la croix polygonale du cimetière.

En 1648, cette église, qui était à la présentation du seigneur du lieu, valait 1200 livres. [17] En 1698, la cure de Saint-Sénier-près-Avranches valait 200 liv. ; il y avait trois prêtres dans la paroisse ; le chiffre de la taille était 820 livres, et celui des taillables 190. A cette époque, les nobles du lieu étaient François et Alexandre Esnault, et Claude-Bernard Payen, écuyers. [18] En 1763, Saint-Sénier, de la sergenterie de Pigace, renfermait 124 feux. [19]

Au bord de la Sée, se détachant sur la pelouse de vastes prairies, au pied d’un coteau boisé, est le manoir d’Apilly, auquel on arrivait naguère par une avenue de chênes séculaires. Cette habitation n’a rien qui remonte au-delà du XVIIe siècle ; elle s’est récemment flanquée et complétée de deux pavillons. Il y a une chapelle. Elle s’élève cependant sur le lieu même où fut bâti à une époque reculée un manoir cité dans l’histoire, et dans lequel habitèrent d’illustres personnages, les La Champagne, les Paisnel, les d’Estouteville.

Le Gallia Christiana cite, à l’épiscopat de Richard de Beaufay, évêque d’Avranches, une charte de Noirmoutier, à laquelle souscrivit Guillaume de Sto Senerio. [20] Dans le Grand Rôle de l’Echiquier pour l’année 1180, on trouve mention de Vitalis de Apilleio, et dans l’article de Geoffroy Duredent, prévôt, c’est-à-dire receveur d’Avranches, Ricardus de Apilleio. A la fin du XIIe siècle, Godefroy de la Champagne, d’après la charte précitée, [21] avait la moitié du patronage de l’église de Saint-Sénier. On peut croire que dès-lors le manoir seigneurial existait. Le Grand Rôle de l’Echiquier pour l’année 1195 mentionne le seigneur de St-Sénier, bien probablement le même que le précédent sous le nom de Godefroy de St-Sénier : Gauf. de Sto Senero r. ep. de c. so. [22] Plus tard, d’après la charte précédente, un troisième Godefroy de St-Sénier, prêtre, rendit à l’église d’Avranches la moitié du patronage qu’il tenait de ses pères, et jura solennellement sur l’évangile à l’autel de Saint-André. [23]
Le manoir d’Apilly et la seigneurie de Saint-Sénier restèrent dans la famille des La Champagne jusqu’au commencement du XVe siècle, à l’époque de l’invasion anglaise. Jeanne de La Champagne apporta à Nicolas Paisnel, entre autres domaines, le château de Chantelou [24] et le manoir d’Apilly. Un seigneur de La Champagne, Jean de La Champagne, alla se renfermer au Mont Saint-Michel : Nicolas Paisnel figure sur la liste des défenseurs du Mont, le premier après le commandant d’Estouteville, et le registre des Confiscations du roi anglais l’appelle absent. Son épouse, Jeanne de La Champagne, fut dépouillée de ses biens, comme l’avaient été, à la Conquête, la belle Eva (pulchra Eva), la comtesse Ydda, [25] et la terre de Chantelou et le manoir d’Apilly furent donnés à un capitaine anglais, Jean Harpedaine ou Harpedon. Cette confiscation fut faite le 19 avril 1518. [26] Presque en même temps, un autre membre de la famille de La Champagne perdait ses seigneuries, qui étaient données à Jean d’Auvey, qui en fit hommage au roi d’Angleterre, l’an 7 du règne : et le roi manda aux baillis de Constantin et aux vicomtes d’Avranches laisser jouir. [27] C’est un fait remarquable que la fusion de trois familles qui défendirent au prix de leur vie et de leur fortune la nationalité française : l’inexpugnable Mont Saint-Michel renferma dans ses murs trois gentilshommes qui marièrent leurs blasons, les La Champagne, les Paisnel, les d’Estouteville.

En effet, Jeanne Paisnel, fille unique de Nicolas Paisnel, épousa ce Louis d’Estouteville, qui était le plus riche seigneur de toute la Basse-Normandie, et qui défendit et sauva le Mont Saint-Michel. Le manoir d’Apilly passa dans cette glorieuse famille, et un document du milieu du XVIe siècle nous montre, comme seigneur, Antoine d’Estouteville en 1535. Dans son Aveu présenté alors à François 1er, l’évêque Robert Cenalis déclare : « Antoine d’Estouteville tient de moi le fief d’Apilly pour un demi-chevalier, et s’estend ledict fief aux paroisses voisines. » [28] Le domaine d’Apilly a passé depuis dans la famille du Bouëxic, il est maintenant dans celle de Saint-Germain. [29]

Dans un carrefour, en face du château d’Apilly, au pied d’une chute de terrain, est une fontaine hantée, appelée la Fontaine des Ecauchards : on y revoit une lavandière, une Dame-Blanche.

A l’entrée de la profonde et murmurante vallée de Bouillant, qui tire son nom du bouillonnement de ses eaux sur les rocailles qui la hérissent, est une usine dont les cascatelles ajoutent encore au frémissement de toutes ces ondes folles et vives. Située au bas du Pré Sainte-Anne, abritée sous une foutelaie qui surplombe, dont le sol est rongé par deux raidillons qui conduisent au plateau d’Avranches, baignée par les deux ruisseaux du Pont-Gandouin et du Francfié qui se réunissent près de là, pour prendre un peu plus loin le nom de Pivette, cette fabrique repose dans un site solitaire, primitif, fait pour le plaisir de l’âme, de l’oreille et des yeux. On comprend que cette vallée si âpre et si religieuse, à deux pas de la ville, autrefois remplie d’une sainte horreur par ses bois épais, ait dû être un lieu prédestiné au culte et à la prière : d’anciennes traditions appellent Rue de la Déesse la rue qui y conduit, celle de la Cour du Paradis, vicum per quem itur apud Bollant. On a trouvé récemment dans les jardins de l’usine de larges pierres d’un caractère antique. On peut croire qu’il y a eu là un fanum païen, un sacellum, dans un lacus, relligione patrum late sacer.
Mais là où on trouve un sanctuaire païen, on est presque sûr de trouver l’autel chrétien. Ici on trouve partout le nom de sainte Anne : voici le pré Sainte-Anne, plus haut est le doué Sainte-Anne ; sur ce bloc de granit est la croix Sainte-Anne. La fabrique de l’industrie s’est implantée sur la chapelle et le temple. Une découverte récente permet aussi d’induire la présence du culte druidique dans cette vallée qui devait être si sauvage dans les anciens jours. Sur la hauteur appelée la Butte, qui donne son nom à la terre voisine, en face de Bouillant, ont été trouvés, en 1838, soixante coins en bronze, de ces objets sur lesquels les antiquaires ne sont pas d’accord, et que pour notre part nous croyons être des fers de lance ou de javelot. [30] C’est ainsi que quatre grandes époques se superposent aux yeux de l’archéologue dans cette vallée et que l’histoire vient s’ajouter à la nature, pour produire une impression complète.

La Pivette est divisée, pour les irrigations et les biefs des moulins, en un grand nombre de rigoles tapissées de deux fraîches fontinales, la Dorine et le Marchantia.

Sur un des points culminans de la commune, la Bruyère-au-Bouin, s’élève un télégraphe. Ce lieu est consacré par les événemens de la guerre des Nu-Pieds. C’est là que campèrent les insurgés, lorsqu’ils se portèrent au-devant du colonel Gassion, qui venait du côté de Caen avec environ 4,000 hommes. Après avoir lui-même campé à Saint-Poix sur la bruyère de Mont-de-Vent, et, par un de ses officiers, culbuté un corps de cavalerie des Nu-Pieds au Pont-de-Pierre-de-Brecey, il marcha sur Avranches, le boulevart de la sédition. Quelques prisonniers apprirent au colonel que Champmartin, un de leurs principaux chefs, était campé dans la Bruyère-au-Bouin avec mille à douze cents hommes bien armés. Quand Gassion, pour aborder cette hauteur, eut passé la Sée, et, pour couper la retraite à l’ennemi, eut détaché M. de Tourville avec cent chevaux vers les grèves, les Nu-Pieds, abandonnant la position de la Bruyère-au-Bouin, se replièrent sur Avranches, où, barricadés à la Croix-des-Perrières, ils soutinrent bravement, mais sans succès, l’attaque des troupes royales. Il paraît qu’un engagement partiel eut lieu un peu au-dessous de cette hauteur, dans la gorge dite le Tertre-aux-Morts. [31] Dans le récit de cet épisode, nous avons suivi un historien qui ne cite pas ses autorités, mais qui nous inspire une certaine confiance, parce que nous avons eu plusieurs fois l’occasion de constater authentiquement ses assertions, M. Richard Seguin. [32]

En face de cette bruyère, au bord de la grande route, est l’auberge du Bras-Coupé. Un bras, un fragment de chair humaine, fut suspendu au-dessus de sa porte en guise d’enseigne, dans les guerres de la chouannerie. A une petite distance eut lieu le combat Petit-Celland.

Un fief de Saint-Sénier porte le nom de Belle-Étoile, et, avec le fief du Motet, forme le nom d’une famille du pays. Comme nous en avons fait la remarque, les habitations de ces deux fiefs sont faites sur le même type, et révèlent un même propriétaire. [33]

Saint-Sénier renferme plusieurs petits Mesnils ou Mès, [34] le Mes Henry, le Mes Durand, le Mes Brun, le Mes Mont, et quelques villages qui rappellent le Moyen-Age et sa langue, le Francfié, le Hamel, le Chastel, les Frênes, le Foutel. [35]

Source :

Notes

[1] NDLR : femme écrivain anglaise du XIXe siècle

[2] Miss Costello, A summer amongst, etc. Cet auteur a écrit Arpilly, par une raison que comprendront ceux qui connaissent la prononciation anglaise.

[3] NDLR : voir Existence et étendue de la forêt de Sciscy

[4] Baillet ne parle pas de saint Sénier. Les Bollandistes ont écrit sa vie. Le Gallia Christiana l’esquisse. Il était du diocèse de Coutances.

[5] Robert Cenalis, Hierarch. Neustr.

[6] Livre Vert, fol. 13.

[7] Livre Vert, fol. 42.

[8] Elle a peut-être une raison géologique : le diocèse d’Avranches repose sur le granit, celui de Coutances en grande partie sur le calcaire. Le degré de lourdeur et de compacité des matériaux, la différence dans le fractionnement et la désagrégation expliquent peut-être la différence d’élancement et de légèreté des édifices des deux diocèses.

[9] Jules Janin. La Normandie. Il s’agit des églises de la Manche.

[10] Cet écusson est peut-être des Colibeaux, qui ont été seigneurs de Saint-Sénier et de Saint-Brice. (Voir Saint-Brice.)

[11] Voir leurs armes sur le tableau héraldique des défenseurs du Mont Saint-Michel, sur lequel elles diffèrent de celles que donne Dumoulin.

[12] La colonne torse n’est pas dans l’esprit de l’architecture chrétienne : aussi est-elle une chose rare avant le XVIIe siècle. Nous croyons aussi qu’elle est d’une exécution difficile. Nous n’avons vu de beau en ce genre que celles de l’église Saint-Severin : mais elles forment une spirale allongée, qui se rapproche encore de l’élancement universel du vaisseau gothique. Les colonnes torses que le XVIIIe siècle a répandues dans presque toutes nos églises sont du plus grossier matérialisme, et méritent le nom de colonnes à boudin, qu’on donne quelquefois à ces fûts étranglés. Quelques tabernacles, antérieurs au XVIIIe siècle, offrent d’assez jolis modèles de torsades, à parler sans préjudice de l’harmonie qu’il devrait y avoir entre l’architecture et l’ameublement d’une église.

[13] Les sigles sont l’abréviation de centesimo.

[14] Pater noster, Ave Maria.

[15] M. de Montalembert traite avec beaucoup de dédain la statuaire de la Renaissance appliquée aux églises. Voyez comme il traite cette Vierge de Girardon que l’on trouve partout aujourd’hui : il l’appelle une Minerve. Il voudrait, en supprimant l’époque de la Renaissance, faire rétrograder l’art chrétien aux Fra Angelico, aux Cimabué, aux Giotto, aux peintures du Gampo-Santo. Cette rétroaction est logique, mais aussi irréalisable pour l’art que pour la politique.

[16] Nos églises ne sont pas riches en sculpture : elles sont des édifices de granit. Nos statues et nos reliefs sont généralement en pierre de Caen. Cette ville a dû être, au Moyen-Age, un vaste atelier et une grande école de sculpture.

[17] Pouillé du Diocèse, p. 2.

[18] Mémoire sur la Gén. de Caen.

[19] Expilly, Dict. des Gaules.

[20] Gallia Christ., t. XI, p. 478.— 5P.159.

[21] Stapleton, Magnus Rotulus de Scaccario, t. 1er, p. 230.

[22] Elle est sans date dans le Livre Vert, mais, d’après son ordre d’insertion, on peut la supposer du milieu du XIIIe siècle.

[23] M. Desroches cite dans le XIVe siècle (chap. XIV) un chevalier de La Champagne qui concède l’église de Saint-Sénier au Chapitre ; nous craignons qu’il n’y ait erreur, car la concession était antérieure.

[24] La tour de Chantelou. Tour voulait dire forteresse : Meam turrim de Gaurai, mon château de Gavray.

[25] Nous citons ces deux noms parce que la première fut dépouillée au profit de Hugues d’Avranches, et la seconde au profit du Mont Saint-Michel.

[26] Registre des dons, confiscations, maintenues par Henri V, roi d’Angleterre, par Charles Vautier, p. 18, et Richard Seguin, Hist. milit. des Bocains, p. 302.

[27] Registre, p. 89.

[28] Voir cet Aveu. Mss. de M. Cousin, t. VI.

[29] Dans une séance solennelle de la Société d’Archéologie d’Avranches, dans laquelle un poète élégant, d’opinions démocratiques, lisait des vers remarquables sur la Conquête, et présentait d’une manière colorée cette énumération des guerriers, qui est naïve, mais sèche dans Robert Wace, nous entendîmes une remarque fort étonnante. Quoiqu’elle soit mesquine et étroite, dans notre époque de jugement serein et impartial sur le passé, comme elle pourrait être faite contre nous, nous désirons la prévenir par quelques mots, ou plutôt la détruire en la formulant : « N’est-ce pas travailler au triomphe des idées aristocratiques et nobiliaires, que de chanter, de glorifier les ancêtres de la noblesse ?  »
Il fallait bien que le noble fut le héros dans un état social qui lui donnait exclusivement l’éducation militaire, le rang, la fortune. Supprimer le noble de l’histoire, n’est-ce pas supprimer l’histoire ? Eteindre les rayons qui brillent autour de la loyale et brave noblesse française dans l’histoire, n’est-ce pas d’une petite âme et d’un petit esprit ? Aujourd’hui pour nous la noblesse, même dans l’homme du Moyen-Age, est morale et personnelle. Nous sommes les contemporains de Kléber qui disait dans une fierté naïve : « Nous, nous sommes des ancêtres. » Avec ces petites rancunes, on en viendrait à abolir la vérité et la grandeur de l’histoire. La haine aveugle et absolue des aristocraties étiole le présent et décapite le passé.

[30] Plusieurs de ces armes ont été déposées dans le Musée d’Avranches, et la trouvaille constatée dans les procès-verbaux de la Société. Ils étaient donnés par M. Paul Guérin. (Séance du 7 juin 1838.)

[31] M. Laisné , Guerre des Nu-Pieds. Voir l’art. sur Saint-Osvin.

[32] Hist. milit. des Bocains.

[33] Voir le Motet, à l’article d’Avranches.

[34] Cette expression est nettement détachée dans une charte du Livre Vert : Le Mes de la Boelaie in limite paroiche de Sulignei et de Olivo. Charte de 1250 , p. 93. Ailleurs on trouve : Le Mes de Laleie.

[35] Ce dernier nom est dans Cassini