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Pontorson - Notes historiques et archéologiques


NDLR : texte de 1847, voir source en bas de page.


Pontorson est une petite commune irrégulière qui s’étend sur les deux rives du Couesnon. Cette rivière la sépare de Boucey par un cours légèrement sinueux. Des lignes à peu près idéales la séparent de la Bretagne, et, du côté de Moidrey, son sol est généralement bas et marécageux, quoique coupé par des douves. Ces marais sont intéressans pour la végétation, et leurs douves, leurs divisions rectangulaires, leurs plantations de peupliers leur donnent un certain caractère. Les plantes rares de Pontorson sont la Vergerette odorante (Erigeron graveolens) l’Inula pulicaria, le Butomus umbellatus, Epipactis latifolia, l’Ophrys aranifera. L’Inule pulicaire se trouve en abondance dans le marais du Mesnil, autour d’une pierre remarquable, espèce de menhir, prisme pyramidal en granit, roche qui ne se trouve qu’à 4 kilomètres, à Sougeal. Il s’appelle le Rocher-Buquet : les habitans disent qu’il est marqué sur la carte marine, et qu’à l’époque reculée où le Couesnon coulait à travers ce marais, on amarrait les bateaux à des anneaux scellés dans ce rocher. Ce qui fait la célébrité de Pontorson, c’est l’histoire militaire de cette ville qui était le poste avancé de la Normandie vers la Bretagne ; ce qui lui donne une importance archéologique c’est son église : le château est tombé, l’église à survécu.

L’Eglise

Pontorson possède la plus intéressante église romane de l’Avranchin. Elle remonte au commencement du XIe siècle, et fut bâtie par Robert, père du Conquérant, à moins qu’avec M. Gally-Knight il ne faille voir dans l’édifice actuel l’église bâtie dans le XIIe siècle après l’incendie qui consuma la ville et le château. En effet, en considérant cet élégant portail à triple archivolte, encadré dans un grand arc légèrement ogivé, les clochetons de ces sveltes fenêtres géminées, le joli porche latéral, et surtout les fenêtres allongées de la nef dont une affecte déjà le tiers-point, la voûte élevée dont les arcs plats retombent sur des colonnes qui sont presque des colonnettes, en considérant ce mouvement général d’ascension, on ne peut s’empêcher de reconnaître dans cette nef le roman voisin de l’ogive ou le milieu du XIIe siècle.

Considérée dans son ensemble, cette église présente la forme d’une croix archiépiscopale, deux chapelles s’étant soudées auprès des transepts. Sur la croisée s’élève une tour. Deux époques très-distinctes réclament cette construction : le bas est roman et le haut est gothique : la nef est grave et simple ; le reste est riant et compliqué. Nous avons déjà esquissé la nef : il nous reste à ajouter l’ornementation, les zigzags contrezigzagués du portail latéral, les chapiteaux sculptés de végétaux et d’animaux peu prononcés, les sautoirs de la corniche, les billettes du porche, et le tympan orné d’une forme assez vague, dans laquelle on peut voir un oiseau attaquant un homme, ce symbole païen du Christ, le Prométhée, adopté souvent par les Pères et sculpté sur les vieilles églises. [1] Le tympan du porche du nord est sculpté d’un lion passant.

La partie gothique n’a rien de remarquable dans son architecture excepté la chapelle Saint-Sauveur, bâtie en 1502 par Robert Mouflart, de Pontorson, avec une belle fenêtre et de jolis vitraux représentant un Paradis. La tour a des parties du XIIIe siècle ; mais le haut, qui a de bonnes gargouilles, est du XVIIe siècle, comme le prouve un chiffre qui a mystifié les archéologues, la mousse ayant dévoré le haut du second chiffre de 1666. L’œil de l’antiquaire affligé par ce badigeon blanc rayé de jaune qui empâte la nef, se reporte sur les tombes qui pavent toute la nef et apportent un nouveau caractère et une nouvelle poésie à l’antiquité de cette église. Dans cet édifice granitique se trouve, tout étonné de sa jeunesse et de sa beauté, un baptistère de marbre noir. L’ancien est jeté dans le cimetière. [2]

Cette église avait de beaux bas-reliefs : il en est resté un assez bien conservé, l’Ascension, sculpture peinte du XIVe siècle, et un autre, très-mutilé, qui n’a pas gardé une seule tête.

Il représente la Passion sous la forme d’un diptique, à huit compartimens. C’est une bonne sculpture du XVIe siècle : il y a beaucoup de grâce dans les arabesques et les anges suspendus le long des frises. La Révolution, chouans et bleus, ont mutilé ce bas-relief, moins heureux que la Vierge d’un des autels qu’un notaire du lieu sauva en la coiffant du bonnet phrygien, et en l’armant d’une lance. Il est sur un ancien autel en pierre que l’on a eu la bonne idée de débarrasser de la charpente qui l’avait enveloppé et probablement sauvé.

Outre l’opinion de M. Gally-Knight sur la date de cette église, nous avons encore l’autorité de M. de Caumont : « L’église de Pontorson, bâtie vraisemblablement au XIIe siècle, offre un exemple remarquable de l’architecture de cette époque, de cette architecture qui oscille entre le roman et le style ogival. Le portail, inscrit dans une grande ogive, mériterait d’être dessiné ; il est urgent de faire des réparations à la corniche méridionale, dont on a laissé tomber des fragmens considérables. Les fragmens en granit, ornés de dents de scie, se trouvent encore sur le mur d’appui qui enclôt le cimetière : il sera bon de les prendre pour les replacer, plutôt que de refaire cette corniche de toutes pièces. Dans une chapelle latérale au nord, on trouve des bas-reliefs du XVIe siècle très-remarquables, en pierre de Caen, offrant une suite de scènes contenues dans des tableaux carrés, et qui occupent toute la largeur de cette chapelle. » Cette église, qui avait pour patron l’abbé du Mont Saint-Michel, était taxée, au XIVe siècle, à 15 liv. d’après le Mss. n°14. En 1648, elle rendait 300 liv. : « Il y avoit une obitière dont le patronage appartenoit au curé obitier et habitants, et, en cas de discorde, à l’évêque, » selon le Pouillé de cette époque. D’après la Statistique de M. Foucault, faite en 1698, la cure valait 400 liv. ; il y avait dix prêtres outre le curé : la taille était de 2,500 liv. payées par 285 taillables. Les gentilshommes étaient alors L. Godefroi, Ch. de Marbodin, Isaac Guichard, Paul Derosne, P. Besnard, Nic. Artur. [3]

Le Prieuré

Outre l’église, il y avait à Pontorson un prieuré dont le nom et l’enclos sont restés. Il remontait au moins an XIIe siècle, puisque selon D. Huynes : « Le prioré de Pontorson, ’Prioratus B. M. de Ponte-Ursonis’, en l’évêché d’Avranches, fut fondé et donné à cette abbaye, avec le patronage dudit Pontorson, par Henri II, roi d’Angleterre et duc de Normandie, l’an 1158, étant en ce monastère, et après avoir dîné au réfectoire. Le droit de dîme des moulins et pescheries dudit lieu fut donné audit prioré par le roy de France, Louis X, l’an 1315. Il est différent de l’hôpital, et a une cure ou vicairerie perpétuelle en sa présentation. » Le Gallia cite une charte du même roi, rendue en 1160, par laquelle il donne au Mont : Meas ecclesias de Ponte Ursonis, expression qui fait croire que le prieuré avait son église. Au XIVe siècle, ce prieuré était taxé à 55 liv., comme on le voit au Livre des Constitutions. Dans l’Inventaire des chartes du Mont, fait à cette époque, on trouve un titre analogue à l’expression précitée : « Conf. Dni. pape Adriani IV super ecclesiis de Ponte Ursonis. » Un des abbés du Mont Saint-Michel, dans le XVe siècle, André de Laure, était prieur de Pontorson. D’après les réglemens des synodes de Cenalis, le prieur de Pontorson était tenu d’assister à ces assemblées diocésaines. On trouve dans le Pouillé du diocèse (1648) que le prieuré de Pontorson rendait 2,000 liv. Pendant une longue période, il était devenu la propriété des Montgommery, gouverneurs de Pontorson : ils avaient disposé en prêche la chapelle qu’on y voit encore aujourd’hui, et s’y étaient bâti une maison considérable, sur laquelle un manuscrit des archives du château de Ducey donne des détails intéressans. On en voit encore une partie qui a la physionomie du XVIe siècle. Jean de Montgommery, redevenu catholique, rétablit le prêche en chapelle, ou plutôt en fit un dépôt de provisions. En 1719, il vendit ses biens de Pontorson à Jean Oursin, secrétaire du roi.

Maladrerie, Hôpital et Château

Pontorson avait encore deux établissemens religieux, une maladrerie et un hôpital.

Dans la rue Saint-Nicolas, près de la terre de ce nom, se voit encore le portail fleuri d’une chapelle presque entièrement détruite, la chapelle Saint-Nicolas. Le portail porte les ornemens du XVIe siècle, qui se distinguent assez bien de ceux du XVe par l’ampleur des formes, en particulier des formes végétales. La porte, décapitée aujourd’hui, était probablement en cintre : elle est flanquée de deux pignons à pinacles épanouis en crosses végétales, et couronnée d’une arcature en accolade dont le sommet s’étale en croix foliée. Sur le clocheton de gauche est sculpté un agneau, symbole du bien ; sur le clocheton de droite est sculpté un dragon, symbole du mal. Ce joli portail fait vivement regretter la perte de la chapelle. Cette chapelle était une maladrerie. Fort peu de documens en parlent ; mais nous trouvons dans le Pouillé du Diocèse, fait en 1648 : « La maladrerie de Pontorson, de fondation royale, ayant pour patron le grand aumônier de France, rend 2,000 liv. »

L’hôpital de Pontorson est situé au-delà du Couesnon. Il était autrefois en Bretagne, dans la paroisse de Cendres, aujourd’hui abolie. Il fut fondé en 1115 par la bienfaisance de douze bourgeois de Pontorson, qui le dotèrent de 1,200 liv. de rente. Toutefois M. de La Rue le fait fonder par Juhel de Mayenne, qui vivait à la fin du XIIe et au commencement du XIIIe siècle. Il ne reste plus rien de cette antique fondation. Le vieil hôpital, couvert en chaume, est aujourd’hui abandonné. Le nouveau n’a rien de remarquable. La chapelle porte la date de 1624. Elle est surmontée d’un campanier. M. Richard Seguin dit qu’en 1660 on établit dans l’hôpital un hospice pour les femmes malades, par la libéralité du chapitre d’Avranches. En 1644, les religieux de Saint-Jean-de-Dieu avaient été chargés par le roi de l’administration : ils y restèrent jusqu’en 1789.

Cette paroisse de Cendres, séparée de Pontorson par le Couesnon, a été supprimée en 1791. Pour le spirituel, elle dépendait de l’évêché de Dol, et pour le temporel une partie, considérée comme appartenant à la commune de Pontorson, dépendait de la Généralité de Caen, à laquelle elle payait ses contributions : aussi les Cendrillons disaient-ils qu’ils appartenaient au Bon Dieu de Bretagne et au diable de Normandie. L’église de Cendres se voit encore : elle est auprès de l’hôpital actuel, mais, rognée et décapitée, elle n’a plus que l’aspect d’une simple habitation, et sert de maison d’arrêt. On voit aussi le presbytère.

Pontorson a donné naissance à un évêque d’Avranches, Michel de Pontorson, des vertus duquel le diocèse ne jouit que quinze mois. Il mourut en 1312.

Cependant la grande importance de Pontorson, c’est sa position à la tête de la Normandie contre la Bretagne, c’est son titre de préfecture et de baronnie, c’est son château, c’est sa célébrité militaire qui associe à son nom tous les grands événemens militaires entre les deux provinces et entre la France et l’Angleterre, et des noms tels que ceux de Duguesclin, de Clisson, de Richemont, de Montgommery. Mais avant d’aborder son histoire militaire, il convient d’esquisser son site et ses fortifications.

Le château de Pontorson a complètement disparu, à part un bloc de maçonnerie qui a roulé au bord de la rivière, et qu’on appelle la Masse ; l’emplacement était le terrain dit le Colombier, dans lequel on trouve des murs, des voûtes, et même des souterrains dont l’un allait, dit-on, au Mont-Saint-Michel, et l’autre à Caugé. On y trouve aussi des matériaux plus récens, des plâtres avec des moulures. Le château, baigné par la rivière. s’appuyait au pont, vers lequel il était défendu par deux tours, dites les Tours-Brettes, qui flanquaient le pont. Entre ces tours et les anciens moulins, au rapport de dom Morice, subsistait encore en 1403 une pierre carrée, d’environ deux pieds et demi sur chaque face, armoriée vers la Normandie des armes de France, et vers la Bretagne des armes de cette province. Duguesclin avait posé cette limite des deux territoires, et, à cette occasion, avait distribué beaucoup de noix aux enfans, afin qu’ils conservassent le souvenir de ce qui venait d’être fait. « Un nommé Rogier, demeurant à Pontorson, mis à califourchon sur ladicte borne, disoit qu’il estoit Normand d’un costé et Breton de l’autre. » M. Manet ajoute à ces détails : « Ce monument disparut vers l’an 1450, sans que l’on sache par qui il fut ôté ; mais le débornement des deux pays n’en a pas moins continué jusqu’à nos jours. » Détruit en 1627, ce château devint une carrière d’où furent tirés les matériaux qui servirent à bâtir la maison dite de Montgommery, et, beaucoup plus tard, les maisons Le Sénécal et Allendy. En 1809, on en tira de belles pierres qui servirent à la construction d’un pont à portée du flot sur le chemin de Saint-Georges-de-Grehaigne. Nous ne croyons pas qu’il existe de dessins de cette forteresse : la gravure que Malingre a mise dans son texte, représentant deux donjons, n’est sans doute qu’une illustration. Mais ce n’est assurément qu’à ce titre qu’il faut accepter un croquis à la plume que traça, en rêvant, le moine qui écrivit dans le Cartulaire du Mont une charte relative à Pontorson.

De l’enceinte, il ne reste plus que des noms, des mouvemens de terrain, et des dépressions régulières du sol, qu’on appelle toujours les Douves, et qui représentent les anciens fossés. La rue de Bordeaux indique le voisinage de ces fossés inondés sur lesquels elle se trouvait. Dans le champ des Douves était un ouvrage avancé triangulaire dont le plan est encore nettement dessiné : derrière, des débris annoncent la présence d’une tour ou bastion. Il est très-probable que le tertre du jardin de M. Lacordaire était couronné d’une tour. Au sud est un chemin qui suivait le contour des fortifications, et dont le nom, chemin de l’Éperon, indique la présence d’un travail avancé. Au nord est un endroit qu’on appelle la Tour-Percée. A l’ouest, où était la partie la plus fortifiée, la ville était défendue par la rivière, le château et les murs qui s’élevaient sur ce terrain planté, lequel devint un jeu de mail, comme l’indique encore son ancien nom de Pal-Mail ». [4] Dans la rue des Fossés on a trouvé, parmi des ossemens, des fers à cheval et des éperons. Il y avait encore une partie qu’on appelait le Corridor de la Contrescarpe, dans laquelle de Viques fut traîtreusement assassiné.

Peu de châteaux ont éprouvé autant de vicissitudes que celui de Pontorson.

Histoire

La plus ancienne mention authentique que nous connaissions de Pontorson est dans un acte de 1031, dans lequel Havoise, Haduissa, mère d’Alain, duc de Bretagne, donna : « Quoddam molendinum apud Pontem Ursi. »

Toutefois, selon M. Tanguy, en 1014, Richard II donna la ville de Pontorson et la moitié de Dreux à Mathilde, sa sœur.

Le duc Robert, père du Conquérant, bâtit le château et l’église de Pontorson, et fit de cette forteresse un des anneaux de cette chaîne de défense contre la Bretagne qu’il établit depuis le Mont Saint-Michel jusqu’à Saint-Hilaire.

Henri Ier, fils du Conquérant, fit rebâtir, en 1135, ex integro in margine provinciae, le château de Pontorson, d’après Robert du Mont.

En 1137, Geoffroy d’Anjou, se préparant à assiéger cette place, vit venir à lui les habitans qui lui en apportaient les clefs : il y reçut les seigneurs bretons qui reconnurent son autorité, et lui proposèrent de se charger de la garde de la ville.

Henri II fit réédifier le château, selon le même témoignage : « Rex perrexit ad Pontem Ursonis et divisit ministris suis et ordinavit quomodo castrum illud reedificaretur.

En 1171, il fut détruit par le feu : « An. 1171 castrum Pontis Ursonis combustum est, » dit le même chroniqueur. C’est sans doute à la suite de cet incendie que l’église fut rebâtie. En cette année, Henri II resta quinze jours à Pontorson pour préparer son expédition contre les Bretons.

Le même prince donna, comme nous l’avons dit, une charte relative aux églises de Pontorson, dans laquelle on remarque ce passage : « Quare mando vobis quod si epus Abr. eis aquam benedictam ad opus illarum ecclesiarum dare noluerit, vos ipsos eis dare ne eeclesie castelli mei quod nuper firmavi sine officio divino permaneant. »

En 1162, Aquilin du Four, le gouverneur, fut chassé par les habitans qui se plaignaient de ses pillages. Le roi Henri II remit ce titre à Robert du Mont, abbé du Mont Saint-Michel. C’est à Pontorson que ce prince arrangea sa trêve avec Guiomark.

Dans le XIIe siècle, Pontorson formait une Prévôté, Praeositura, qui relevait du roi. Les Comptes de l’Échiquier pour 1198, nous font connaître les dépenses faites, au nom de Henri II dans cette Prévôté, qu’un comte anglais, W. de Salisbury, avait possédée à titre de ferme royale. En cette année l’exécution de la justice y avait coûté 2 liv. 9 s., et certaines sommes avaient été accordées pour des réparations : « In reparandis pontibus et calceia et domibus castri de Ponte Orsonis. » Isabelle ou Elle, fille de W. de Salisbury, fut mariée par le roi à son frère naturel, dit W. Longue-Épée, qui posséda dès-lors les biens de sa femme en Normandie. Les termes du rôle de 1198 prouvent qu’il avait tenu Pontorson du droit de la couronne. Sous le règne suivant, des terres lui furent assignées en Angleterre pour la place de Pontorson jusqu’à la valeur de 1300 liv., et le roi rentra en possession de cette place. Les Salisbury revinrent quelques siècles après reconquérir leurs domaines primitifs, et Shakespeare put dire dans son Henri V : « Et vous, Salisbury, vous aurez reçu de profondes blessures dans les champs de la France et teint de votre sang les plaines de la Normandie. »

Le château de Pontorson figure dans un Rôle de l’Échiquier pour 1195 : « G. Duredent reddit compotum in liberatione unius militis morantis in Castro de Ponte Ursonis de 131 diebus 26 l. 4 s. In liberatione 10 servientium peditum morantium ibidem de eodem termino 32 l. 5 s. »

Dans le XIIIe siècle, dans la conquête de Philippe-Auguste et les guerres de la minorité de Saint-Louis, Pontorson dut être le théâtre de plusieurs affaires. Toutefois nous n’avons pas de documens précis sur cette période.

Nous trouvons pour ce siècle, dans le Cartulaire du Mont, une charte d’exemption pour les bourgeois de Pontorson : « Ricardus abbas Montis S. Michaelis... noverit universitas vestra quod omnes burgenses de Ponte Ursonis et eorum heredes intra clausinam murorum residentes sunt liberi, quieti et immunes per totam terram nostram et semper fuerunt ab omnni costumia passagio pasnagio in dioeesi Abrinc. »

En ce siècle, pour la quatrième année du règne du roi Jean, nous trouvons des lettres de ce prince relatives à Pontorson : « Rex, etc., precipimus tibi quod Stephanus Lastur quarto balistariorum peditum qui sunt apud Pontem Ursonis sicut aliis de Marchia liberaciones suas habere faciat. »
...« Rex, etc., Senescallo Normannie, etc., mandamus vobis quod de 200 liv. andegav. quas misistis Hugoni de Culunce apud Pontem Ursonis ad firmandam villam et ad milites ibidem tenendos faciatis habere dilecto fratri nostro comiti Sarisberiensi 84 liv. andeg. »

Lors de l’attaque de Gui de Thouars sur le Mont Saint-Michel où, selon dom Lobineau, « il brûla les tours de bois et de pierre jointes par de bonnes courtines de la même matière, » les Bretons, après être allés jusqu’à Caen, furent renvoyés jusqu’à Pontorson par Philippe-Auguste, effrayé du zèle de ses alliés. En 1232, Ranulfe, comte de Chester, prit cette ville, la rasa et la brûla. En 1233, le roi l’acquit en donnant des terres à Henri d’Avanjour.

Mais le XIVe siècle, celui de Duguesclin et de Clisson, et surtout le XVe furent féconds en événemens qui illustrèrent cette place.

On sait que, pour récompense de ses services, Duguesclin fut nommé capitaine de Pontorson :

Li ducs fist moult grant joie à Bertran, ce dit-on,
Cappitaine le fist adonc de Pontourson
. [5]

Aussi la mention de cette place se trouve-t-elle dans toute l’histoire du connétable : c’est sur le pont de Pontorson qu’il jura confraternité d’armes à Olivier de Clisson « envers et contre tous qui pouvaient vivre et mourir » ; c’est là qu’il vint trouver le duc d’Anjou avec son frère d’armes :

Lors Glequin et Cliczon alèrent
Au duc d’Anjou que ils trovèrent
A Pontorson en Normandie
Ou il estoit en compaingnie
Moult très grande de chevaliers
Avec eulx pluaseurs escuiers
Et grand seignour de tout estaits.

C’est à Pontorson que dom Lobineau a rattaché ce fait d’armes de Duguesclin :

« Jean Felleton, La Grié et G. Issonai conduisant trois cents Anglois au siège de Bécherel et passant devant Pontorson appelèrent Bertrand qui différant pour lors de se battre, manda les garnisons de Dol, de Landel, de Beuvron et du Mont Saint-Michel, monta à cheval avec Leraut, son escuier, Thomas Boutier, gentilhomme de sa compagnie, et autres jusqu’au nombre de cent lances... et ayant atteint les Anglois dans les landes de Combourg, il les défit après un combat assez rude. Felleton y fut pris par Rolland Bodin et mené prisonnier avec les deux autres capitaines. Felleton pensa depuis prendre cette place par la trahison d’une servante, mais il manqua son coup. » Cette affaire, que dom Lobineau appelle bataille de Pontorson, eut lieu en 1364.

C’est à Pontorson que le rude soldat, quoique malade, eut avec un chevalier anglais une rencontre qui a été racontée par dom Lobineau.

« Les Anglois ne pouvant digérer l’affront que Blanchourg avoit reçu au siège de Rennes, vouloient avoir leur revanche ; mais le duc de Lancastre leur défendoit de se mesurer avec Bertrand. Celui-ci étoit alors à Pontorson malade de la fièvre. Un Anglois, Guillaume Troussel, pria Bertrand de mettre en liberté, moyennant rançon, un de ses parens qu’il avoit fait prisonnier, Bertrand refusa. Troussel l’envoya défier à Pontorson et lui demanda trois coups de lance et deux coups d’épée. Bertrand accepta ce combat, à la charge que celui qui seroit vaincu paieroit cent écus, destinés à régaler les témoins. Le seigneur d’Andreghen, qui commandoit la place, donna le camp à Pontorson. Comme Duguesclin avoit la fièvre, le duc de Lancastre blâma Troussel, qui envoya dire qu’il attendroit qu’il fût guéri ; mais son adversaire répondit qu’un chevalier ne pouvoit retirer son gage de bataille. Le jour marqué les champions, suivis de leurs écuyers, entrèrent en lice. Troussel du premier coup de lance désarçonna Duguesclin, mais celui-ci se remit bientôt et d’un coup vigoureux perça l’épaule de l’Anglois de part en part. Il tomba, se rendit et paia les cent écus. L’écuyer de Bertrand défit aussi celui de Troussel. » Ceci se passa en 1357.

C’est encore à Pontorson qu’eut lieu le fait si souvent cité de la digne sœur du brave Breton, Julienne Duguesclin, abbesse de Saint-Georges de Rennes, et récemment chanté par une femme. Julienne demeurait dans le château de Pontorson ; son frère était absent. Deux de ses femmes nouèrent des intelligences avec un capitaine anglais nommé Felleton, et promirent de l’introduire dans le donjon. A la faveur de la nuit, les Anglais s’approchèrent, appliquèrent des échelles, et déjà ils montaient à l’escalade quand Julienne Duguesclin, éveillée par le bruit, courut aux créneaux, et voyant des ennemis donna l’alarme. Les soldats accourent, renversent les échelles, et tuent ou noient un grand nombre des assaillans. Le lendemain les perfides chambrières, cousues dans des sacs, furent jetées dans le Couesnon. Duguesclin rencontra Felleton, dans sa retraite, et le fit prisonnier pour la seconde fois.

C’est à Pontorson qu’en 1379 se rassembla l’armée avec laquelle Duguesclin commença les hostilités contre la Bretagne.

Le château de Pontorson fut donné en 1370 à ce même Olivier de Clisson à titre d’engagement pour ce que le roi lui devait : « Donatio Castri et Castellaniae Pontis Ursonis facta domino de Clisson constabulario donec pagatus fuerit. »

C’est à propos de ce XIVe siècle que nous citerons les titres relatifs à Pontorson et à la baronnie de ce nom, insérés dans l’Inventaire dressé à cette époque au Mont Saint-Michel :

« Conf. Dni pape Adriani 4. super ecclesiis de Ponte Ursonis [6] - Conf. Roth. archiepiscopi. - Cyrographum de Caugie. - Littera quod qui tenebit terrant molend. de Ponte Ursonis solvet omnes redditus qui antea super ea solvebantur. - Lit. homagii abbatis de Hambeia cum L. donationis de Cantulupi ap. Pontem Ursonis quod possidet in Ponte Ursonis ad nos pertineat. [7] - Lit. pensionis eccl. de Douceyo. - Lit. P. de S. Hyllario de decima de Bouceyo. - Cyrog. Hug. de Caugie. - Donatio P. de S. Hyllario de ecc. de Bouce. - Lit. regis Anglie de ecc. de Ponte Ursonis. - Lit. W. de Brae de molend. de Ponte Ursonis. - Lit. Rad. de Argogiis presb. de manerio de Cruce. - Lit. quod rector ecc. de Bouce excommunicatus fuit don. satisfact. de persona. - Lit. inhibitionis facte pro turbantibus Priorem dicti loci in decimis et suis possessoribus. - Lit. Rad. Guiton militis de Cure. - Lit. W. Le Charpentie de Sace. - Lit. decime de Noiant 1287 in latino et gallico. - C. Hamonis de Bree de toto tenemento quod continet sex ortos sitos in la Gravete et aliis tenementis. Pons Ursonis. 1235. - Totum tenementum quod W. Pei de Vache tenuit. - C. Galterii Meinfrei de duobus ortis in calceia de Ponte Ursonis 1233... apud chauceiam de Ponte Ursonis. »

En 1379, Beaumanoir se prépara à faire des courses en Normandie : son armée alla jusqu’à Pontorson où le roi de France avait rassemblé des troupes pour les faire entrer en Bretagne ; mais le duc d’Anjou proposa une trêve qui fut acceptée.

En 1393, Charles VI sanctionna les privilèges que Henri II et Charles V avaient octroyés à Pontorson. Entre les divers articles de son ordonnance on remarque « que les bourgeois n’étaient point obligés d’aller à l’armée, si le roi n’y était en personne, ni d’aller plaider hors de leur domicile, à moins que pour les affaires du prince ; qu’ils étaient exempts de péages et de droits sur les choses nécessaires à l’habit et à la vie ; qu’ils ne payaient par an que douze deniers de cens du terrain qui leur appartenait ; qu’on ne pouvait retenir aucun d’eux en prison, lorsqu’il offrait caution ; qu’en cas de dispute, s’il y avait du sang répandu, on devait 12 deniers pour la plainte et 109 s. d’amende pour celui qui aurait été vaincu dans le duel permis par le juge ; que si la dispute se renouvelait, on paierait 60 liv. »

En 1400, Charles VI envoya le duc d’Orléans à Pontorson pour y conférer avec les seigneurs de Bretagne. Il les reçut dans cette ville et négocia avec eux, mais inutilement, pour obtenir la personne de Jean de Montfort.

Le XVe siècle, l’époque de l’occupation anglaise, est le plus riche en événemens pour la ville de Pontorson, sous les murs de laquelle se heurtent les Français, les Bretons, les Anglais, et où le Mont Saint-Michel amasse les gens de guerre et multiplie les rencontres. Dans le siècle précédent, Duguesclin et Clisson s’étaient rencontrés sur le pont de cette place ; le duc de Richemont et son frère le duc de Bretagne s’y rencontrèrent aussi au commencement du siècle suivant. Richemont, celui qui fut connétable de France et qui expulsa les Anglais de Normandie, avait été fait prisonnier à Azincourt, et était resté en captivité jusqu’en 1420. Sur sa parole il vint à Pontorson qui avait été pris par les Anglais en 1419, voir les seigneurs bretons et resta loyal chevalier : « Alors sur sa foi et en la garde du comte de Suffolc, il vint à Pontorson et arrivèrent beaucoup de gens de Bretaigne pour le veoir et entre les autres y furent monseigneur de Montauban et monseigneur de Combour et plusieurs autres, tant qu’ils estoient plus forts que les Anglois. Et luy fut demandé s’il vouloit qu’on l’emmenast par force, mais il ne voulut, et ne l’eust pour rien faict. Le comte de Suffolc l’avoit mené jouer aux champs et tirer de l’arc. Bientôt après le duc Jehan qui estoit fort désirant de veoir ledict comte de Richemont son frère, le vint veoir jusque sur le pont de Pontorson pour ce que mon dict seigneur de Richemont n’osoit passer en Bretaigne. Et estoit le duc bien accompaigné, et avoit deux cents lances de sa garde, et Dieu sçait s’ils s’entrefirent bonne chère et s’ils pleurèrent tous deux bien fort. Puis s’en retourna le dict seigneur de Richemont devers le roy d’Angleterre, lequel luy fist grand chère, pour ce que bien avoit tenu ce qu’il avoit promis. »

Pontorson avait été pris par les Anglais dès 1417, et ils y avaient établi pour gouverneur Jean de Gray auquel succéda Jean de Mautravers. En 1419, le roi Henri V nomma G. de La Pôle capitaine de cette place et lui donna : « Officium castri et ville de Pontorson ac turrium super pontem. »

En 1424, Jean de La Haye, baron de Coutances, défit les Anglais dans les grèves du Mont Saint-Michel, dans une rencontre que nous avons racontée ailleurs. [8]

Pontorson fut repris sur les Anglais en 1426. Le duc de Bretagne alla avec son frère, le connétable de Richemont, assiéger Saint-James, « après avoir, dit dom Lobineau, pris et razé Pontorson occupé par les Anglois. »

Alors se livrèrent, dans ses environs, deux combats importans, en 1426 et 1427. Le premier est raconté en détail par le secrétaire du connétable de Richemond, et le second par Monstrelet, qui était contemporain, et Hollingsbed, historien anglais, qui vivait deux siècles après l’événement :

« Pourceque les Anglois faisoient de grandes courses en Bretagne, monseigneur le connétable veint emparer Pontorson et fut environ la St-Michel. Et y vinrent des François et des Escossois avec luy et y estoient le connestable d’Escosse et messire Jean Ouschart, qui avoient bonne compagnie de gens d’Escosse et Gaultier de Brusac et plusieurs autres capitaines. Et de Bretagne monseigneur de Loheac, monseigneur de Chasteaubriant, de Beaumanoir, de Montauban, de Rostrenen, de La Belière, Rolant de Montauban, Jehan Tremederne, Jehan Le Veer, de Beaufort, Marzelière, Roland Madeuc et Roland de S. Paul. Et durant ce vinrent les Anglois un peu avant soleil couchant, qui estoient en nombre bien huict cents et saillit-on hors champs et se mist-on en bataille oultre le marais devers le Mont S. Michel et ne sçavoit-on quelle puissance les dicts Anglois avoient. Si feist le connestable d’Escosse descendre tous les gens d’armes et archers à pied, puis vinrent lesdicts Anglois jusques à un traict d’arc et y en eut deux ou trois qui se vinrent faire tuer en nostre bataille et y furent faicts deux ou trois chevaliers. Et quand les Anglois veirent la bataille, ils s’enfuirent en grand desarroy, et en fut prins et tué plusieurs, mais pourceque tout estoit à pied, ne peurent estre si fort chassez comme ils eussent esté qui eust esté à cheval. Après que la place fust un peu bien fortifiée, monseigneur le connestable et le connestable d’Escosse et la plupart des seigneurs et capitaines s’en allèrent, exceptez ceulx que monseigneur le connestable y laissa. C’est à scavoir monseigneur de Rostrenen, capitaine dudit lieu, monseigneur de Beaufort, Jean Ouschart et les gens de Brusac, Jehan de Tremederne, messire Jehan Le Veer, Marzelière et plusieurs autres. Et s’en alla mondit seigneur devers le roy. »

L’année suivante eut lieu, dans les mêmes parages, une affaire plus sérieuse. Voici le récit de Monstrelet :

« Pour obvier, le duc et le connestable, son frère, firent réparer la ville de Pont-Orson qui départ Normandie et Bretagne, et y fut mist grosse garnison pour faire frontière contre lesdits Anglois. Et certain jour ensuivant, le comte de Suffort fut déporté du gouvernement de la Basse-Normandie, et y fut commis et institué le comte de Warwick, lequel assembla moult grand quantité de gens et assiégea ladite ville de Pont-Orson. Et pour ce que durant le siège les Anglois assiégeants avoient vivres à grand danger, tant pour la garnison du Mont S. Michel comme pour autre, fut envoyé le seigneur de Scalles à tout cinq cents combattants, en la Basse-Normandie pour conduire et mener les vivres dessus dits. Et aussi qu’il s’en retournoit atout iceux, les Bretons qui savoient son retour s’étoient mis en embuche bien quinze cents combattants auprès du Mont S. Michel.
Et lors, quand ils virent leur point, ils saillirent sur les Anglois lesquels ils trouvèrent en bonne ordonnance. Si se défendirent très-vaillamment et tant que finalement les Bretons furent mis et tournés à déconfiture il y en eut de morts et occis bien huit cents. Entre lesquels y fut mort et occis le seigneur de Château-Giron, le seigneur de Cresquan, le seigneur de Chambourg, le baron de Chambouches, le seigneur de Hunaudaie, messire Pierre le Porc, le capitaine des Escossois et plusieurs autres nobles hommes, et si fut pris le vicomte de Rohen et plusieurs autres grands seigneurs. Après laquelle besongne les assiégés de Pont-Orson, non ayant espérance de secours ny d’aide, se reddirent, sauve leur vie, au comte de Warwick, et s’en allèrent le bâton blanc au poing, en délaissant tous leurs biens : et y fut commis capitaine ledit seigneur de Scalles. Après cette besongne, lesdicts Anglois firent emmener le baron de Soulenges, messire Pierre Le Port et un autre tous morts, à leur siège ; et y livrèrent les corps à ceux de dedans pour mettre en terre, afin qu’ils fussent plus certains de ladite détrousse et déconfiture et qu’ils se rendissent plus hativement comme ils firent.
 »

Hollinshed a raconté cette affaire avec de plus grandes proportions, et peut-être avec une certaine partialité nationale qui se révèle dans la forme de la narration, mais aussi avec des détails qui annoncent des sources authentiques :

« Le duc de Bedford apprenant que la ville de Pontorson avait été récemment fortifiée, y envoya le comte de Warwick assisté de lord Scales et d’autres vaillans capitaines montant à sept mille assiéger cette ville... Le siège ayant continué longtemps, les provisions devinrent rares dans l’armée anglaise. En conséquence lord Scales accompagné du sir Jean de Harpelaie... du sir Raoul de Tesson, du sir Jean de Carbonel et de trois mille hommes de guerre bien solides quittèrent le siège pour se procurer des vivres, de la poudre, etc. Et comme ils s’en revenaient avec leurs chariots, le long de la mer, près du Mont St-Michel, ils furent subitement rencontrés par leurs ennemis... six mille hommes de guerre. Lord Scales et sa compagnie s’apercevant qu’ils étaient menacés d’un côté par la mer et de l’autre par les ennemis mirent pied à terre, et comme des lions affamés, avec une inexprimable furie, se précipitèrent sur les ennemis. Le combat fut rude et cruel. Les Anglais se tenaient serrés les uns aux autres, en sorte que leurs ennemis ne pouvaient les entamer. A la fin lord Scales s’écria : St Georges, ils battent en retraite ! Sur ces paroles les Anglois s’élancèrent sur leurs chevaux et se mirent à leur poursuite leur tuant ou faisant prisonniers onze cents hommes... Après cette victoire lord Scales avec ses vivres et ses prisonniers retourna au siège de Pontorson où il fut joyeusement reçu par le comte de Warwick. Ceci (en marge) s’est passé le jeudi de la Cène. Pontorson se rendit peu de temps après. » [9]

Après la bataille de Formigny, Pontorson retomba aux mains des Français.

En 1489, le roi de France fit passer en Bretagne, par Pontorson, 5,000 hommes de pied.

Lors des premiers symptômes des troubles religieux du siècle suivant, les catholiques prirent leurs précautions. Matignon écrivait au roi en 1562 : « Dans les troubles du pays, tels qu’ils sont aujourd’hui, il convient de laisser 30 hommes à Pontorson. » [10] En 1570, il demandait encore le même nombre de soldats pour cette place. Mais les événement qui suivirent augmentèrent beaucoup son importance.

Dans la première guerre de religion, quand s’unirent en Basse-Normandie Montgommery, Colombières, Brecey et deux gentilshommes manceaux, Davaines et Deschamps, des partisans leur arrivèrent de toutes les provinces. Un d’eux fut surpris en chemin par la Villarmois, qui lui fit couper les bras et les jambes. Comme on craignait l’entrée des Bretons en Normandie, Davaines et Deschamps s’acheminèrent vers la Bretagne pour couper les ponts du Couesnon et de la Sélune. Mongommery se rendait dans l’Avranchin et Colombières, s’emparait de Coutances.

Dans ces guerres de religion de la fin du XVIe siècle, Pontorson joua un rôle important. Cette ville, boulevart du Calvinisme de Basse-Normandie, en face de la catholique Bretagne, eut pour gouverneurs les Montgommery, et après la paix fut une des places de sûreté laissées aux Protestans. Elle fut assiégée en 1580, et ce siège fut signalé par la mort de Louis de La Moricière de Vicques, le chef des catholiques de l’Avranchin, celui qui avait repris le Mont Saint-Michel sur les Calvinistes, l’Hector de l’Homère de Poilley. [11] De Vicques avait déterminé le duc de Mercœur, chef de la ligue en Bretagne, à venir assiéger Pontorson qui était à Montgommery, le chef des Calvinistes du pays. La ville fut investie par les deux chefs catholiques du côté de la Normandie, le 20 septembre 1580. Montgommery avait sous ses ordres un capitaine nommé La Coudraye qui avait autrefois servi sous de Vicques. Celui-ci ayant un jour demandé aux assiégés si La Coudraye était avec eux, il parut bientôt et de Vicques voulant lui faire voir un renfort qu’il avait reçu de Saint-Malo, lui proposa de venir dîner le lendemain avec lui. La Coudraye répondit qu’il demanderait la permission au gouverneur. Le jour suivant, de Vicques étant retourné à la tranchée fit demander si La Coudraye était sur les murs : il répondit lui-même, et exigea que de Vicques parlât, afin qu’il pût sur sa parole aller dîner avec lui. Le chef catholique sortit alors de la tranchée, et le capitaine protestant sortit de son côté de ce qu’on appelait alors le Corridor de la Contrescarpe, et se précipita sur son adversaire, qui était devenu son hôte. Celui-ci, surpris, mit l’épée à la main, mais il ne fut suivi que de trois de ses gens, et tous les quatre restèrent sur le terrain, après s’être défendus avec un grand courage. L’épée et le chapeau de de Vicques furent portés en triomphe dans la ville par les assiégés. Dès le lendemain, tous les Normands se retirèrent, et le duc de Mercœur fut obligé de lever le siège quelque temps après.

Après la paix, Pontorson fut une des places de sûreté laissées aux Calvinistes, et, plus tard, une des quatre-vingt-dix-sept que Louis XIII retira de leurs mains. Claude Malingre a gravé les deux tours de son château parmi les images de ces places fortes, en regard de son texte. Aussi, selon Masseville, en 1621, le roi ayant appris que Gabriel Montgommery avait fait fortifier Pontorson, dont il était gouverneur, lui fit proposer de se défaire du gouvernement de cette place en l’en dédommageant. Le comte y consentit, et on y établit Blainville. [12] En 1627, après la prise de La Rochelle, Louis XIII fit démolir les fortifications. En 1636, Pontorson fut le théâtre des excès des Nu-Pieds, qui y renversèrent la maison de S. Genys.

Un gentilhomme de Pontorson, un Godefroi de Ponthiou, fut gratifié par Louis XIV des droits honorifiques de l’église paroissiale qui était du domaine royal, droits dont ses successeurs ont joui jusqu’à la Révolution. Il avait sauvé la vie du roi et des princes que leurs chevaux emportaient sur le pont de la Fère. Il s’était élancé et avait coupé les traits à coups d’épée. On a remarqué que, sans lui, la branche aînée des Bourbons aurait été détruite. [13]

Sous ce prince fut établi le camp dit de Pontorson : il était fort de 8,000 hommes que commandait le frère du roi, Philippe de France, et il était destiné à la surveillance des côtes de Bretagne et de Normandie.

Cette ville, dit d’Expilly, « fut réduite en cendres le 15 mai 1736. Le feu y commença à midi et se communiqua à toute la ville en moins de deux heures, de sorte qu’on n’en put sauver que très-peu d’effets. Il n’y resta que quatre ou cinq maisons avec quelques chaumières. » En 1763, le même auteur disait de cette ville : « il y a bailliage, grenier à sel, sergenterie, bureau de cinq grosses fermes. »

En 1793, Pontorson vit passer et repasser l’émigration vendéenne. A son retour du siège infructueux de Granville, elle fut attaquée à l’entrée de cette ville par les républicains qui furent défaits. Nous avons raconté ailleurs [14] cette bataille qui se termina dans les rues de Pontorson. Limite de la Normandie, Pontorson, dans la période révolutionnaire, fut un centre autour duquel se livrèrent beaucoup de combats de partisans et de chouannerie, et un lieu de sûreté où quelques familles des campagnes cherchèrent un asile.

Vers 1803 fut creusé le canal dit de Pontorson, que nous avons décrit à l’article de Beauvoir.

En 1815, lorsqu’on eut à craindre que ces guerres ne recommençassent, c’est à Pontorson que fut arrêté par un homme courageux le général d’Autichamp et plusieurs gardes-du-corps.

Dès-lors Pontorson n’a plus d’histoire. Chef-lieu de canton, avec le titre de ville, elle jouit de tous les élémens de l’administration contemporaine, ne se distinguant des autres localités de même ordre que par son célèbre hospice d’aliénés. [15] Elle n’a guère conservé du passé que ses armes qui sont la peinture de son site avec de nobles attributs : De gueules, au pont de trois arches d’argent, à la rivière de sable, sommé d’un écusson du même, semé de neuf fleurs de lis d’or et accosté de deux cygnes. [16]

A Pontorson, près de l’église, est né en 1764 un homme, qui appartient plus à la Bretagne par ses ouvrages et sa vie qu’à la Normandie, l’abbé Manet, qui fut chef d’institution à St-Malo. Ses principaux ouvrages sont : l’Histoire de la Petite-Bretagne, et un livre érudit couronné par la Société de Géographie : De l’Ancien État de la Baie du Mont Saint-Michel, dans lequel la topographie bretonne a la plus grande part. L’auteur est le principal partisan de la forêt de Scicy, [17] thèse hasardée à laquelle il a consacré une érudition estimable, mais étrangère aux sources antiques et originales. Il légua 100 fr. de rente aux pauvres de sa ville natale.

Le Couesnon

Le Couesnon est une de ces nobles rivières dont les bords ont été le théâtre de grands événemens : c’est la limite ancienne de la Bretagne et de la Normandie, c’est le plus grand fleuve de l’Avranchin, c’est lui qui, dit-on, a donné le Mont Saint-Michel à la Normandie :

Le Couesnon par sa folie
A mis le Mont en Normandie.

C’est une rivière fréquemment citée dans les vieux documens et associée a de grands noms et à de grandes choses : c’est un cours d’eau, et, à son embouchure, un estuaire qui a sa grandeur et son caractère. Il ne sera donc pas hors de propos de lui consacrer une part dans cette histoire de Pontorson et de l’Avranchin.

La plus ancienne mention que nous connaissions du Couesnon date du VIIIe siècle, et elle se trouve dans une de ces histoires de ferveur religieuse, qui remplissent une époque dont le vrai caractère se retrouve dans les Vies des Saints. Elle se rattache en même temps à Avranches.

Saint Josce, S. Judocus, parent des Regnauldières, seigneurs d’Avranches, avait refusé la couronne de Bretagne, que son frère Judicael lui avait offerte, ou du moins avait demandé huit jours pour réfléchir. Il était dans le monastère quod Lanmailmon nominatur, où il avait appris les lettres. Un jour il vit venir onze voyageurs. Lorsqu’il leur eut demandé où ils dirigeaient leurs pas, ils répondirent qu’ils allaient à Rome. A cette parole, Jodoce, qui était encore laïque, sans aucun retard, prenant un bâton et ses tablettes,les suivit et prit la même route. Dans leur marche, ils arrivèrent à un fleuve qui dicitur Cosmun. L’ayant promptement franchi, ils firent clerc Jodoce, l’homme de Dieu. Lorsqu’ils eurent fait cela, continuant leur route, ils vinrent à une cité qui est appelée Avranches, et ils y séjournèrent. Gervais et Protais, seigneurs des Regnauldières, ne purent retenir leur cousin. Il partit avec les voyageurs, et s’arrêta dans le Ponthieu, qui était un horrible désert.

G. de Jumiège cite le Couesnon : « Non longe a fluvio Coisnon castrum quod vocatur Caruel. »

Au XIe siècle, dans son expédition en Bretagne, Guillaume-le-Bâtard, accompagné de Harold, fit passer à son armée les grèves à l’embouchure du Couesnon. La Tapisserie de la reine Mathilde le représente à cet endroit avec cette légende : « Venerum ad flumen Cosnonis. » Harold, grand et fort, retire les soldats enlisés : « Et Haroldus trahebat eos de arena. »

Benoit de Sainte-More, trouvère du XIIe siècle, cite le Couesnon en plusieurs endroits :

Tant unt erré que sur Coisnon
Furent tendu leur pavillon.
... Et Normant unt passé Coisnon...
... Ferma sur Coisnon un chatel
Qui mult fu gent e fort et bel.

Robert Wace, trouvère du même siècle, l’Homère des Normands, le mentionne plusieurs fois :

Un chastel ferma sur Coisnun...
... Et la terre marine dechà duskà Coisnon...
... De Genez de si a Coisnon
Et la rivière d’Ardevon.

Le chantre de Philippe-Auguste, G. Le Breton, poète latin du XIIIe, limite Avranches par le Couesnon : Abrincas... Finibus à Britonum quas limitat unda Coetni.

C’est ce nom que lui donne encore Mabillon : « Pontem Orsonis ad fluviolum Coetnum. » [18]

Son pont, jeté sans doute sur un gué romain, pont mi-normand, mi-breton, où Duguesclin et Clisson s’embrassèrent, où Richemont et son frère, le duc de Bretagne, se rencontrèrent, ce pont, témoin de tant de prouesses, mérite d’être signalé. S’il avait trois arches au Moyen-Age, il en a six maintenant. Il était de bois en 1698, selon la Statistique de M. Foucault pour cette époque. Jeté hors de l’axe de la route, il semble, comme d’autres ponts de l’Avranchin, destiné à la battre en flanc. Il est décrit dans le Traité de la construction des ponts, avec ces notules : « Pi. cint. 6 arches de 3,6 à 4,4 d’ouverture. Ancien. Largeur 6,1. Total des ouvertures : 22,9. Surface du débouché : 17. »

L’étymologie de Pontorson est une des plus évidentes des étymologies topographiques. C’est un fait général que les constructeurs de ponts, pontifices, ont donné leur nom à leur ouvrage : ainsi, sans sortir de la Normandie, Pontaubault, Pons Alboti, Pontaudemer, Pons Aldemari, Pont-l’Abbé, Pons Abbatis, Pont-Gilbert, Pont-Bellanger, Pont-Brocard, Pont-Farcy... Orson, Urson, sont des noms essentiellement normands : ils sont nombreux dans le Domesday, où l’on remarque entre tous Urso vicecomes. La latinité constante de ce mot en détermine nettement les élémens, Pons Ursonis. Du temps de Froissart et de Monstrelet, ils n’étaient pas encore fondus en un corps de mot : le premier de ces deux chroniqueurs écrivait Pont-Urson, et le second Pont-Orson. Un ancien géographe écrit même Pont-d’Orson.

Source :

 [19]

Notes

[1] On trouve souvent chez eux l’expression de Prometheus christianus, de verus Prometheus : c’est l’expression de Tertullien. Le calvaire est comparé au Caucase : crucibus Caucasorum. Le bas-relief de Prométhée a été trouvé dans les caveaux d’une église, parmi des tombeaux d’évêques et des sculptures catholiques.

[2] Près de Pontorson, mais en Bretagne, dans l’île Saint-Samson, est une des plus anciennes cuves baptismales qui existent. C’est une vasque ronde, assez grande pour l’immersion, sculptée à l’extérieur de croix cantonnées encadrées dans un cercle. Elle sert d’abreuvoir aux bestiaux. On l’appelle les Fonts de la chapelle Saint-Samson : des fonts étaient indispensables dans cette chapelle, dont le village devenait une île dans toutes les grandes eaux.

[3] On trouve à Pontorson une famille Artur, qui a donné un grand doyen à l’évêché d’Avranches ; mais elle ne fut ennoblie qu’en 1647.

[4] Quelques antiquaires, dit Ménage, disent encore le jeu du pallemail ; c’est très-mal parler. Il faut dire le jeu de mail. (Observations sur la langue française). Cassini écrit Palinas. Il y a à Pontorson un village du nom du Geai-qui-Couve.

[5] La Vie vaillant Bertran du Guesclin, par Cuvelier, trouvère du XIVe siècle, vers 3,670. La tradition met à Pontorson une maison de Duguesclin, comme une maison de Montgommery. Mais si les Montgommery avaient des maisons, l’homme de guerre du XIVe siècle ne logeait que dans les donjons. C’est en souvenir de cette tradition qu’un romancier, qui d’ailleurs se joue souvent de la réalité historique, a dit : « De belles entreprises à la gloire de la Normandie, et qui demandent l’intelligence et les bras des plus habiles ouvriers, comme de relever la maison de Duguesclin à Pontorson, de décorer celle de Malherbe à Caen, d’étayer celle de Corneille à Rouen. » Nodier, Fée aux Miettes.

[6] C’est en tête des titres de Honore de Ponte Ursonis que le copiste s’est amusé à esquisser un château crénelé.

[7] Ce village de Chanteloup est cité dans le Gallia pour le même objet : W. de Cantalupi miles dedit abbatie de Hambeia in parochia de Ponte Ursonis, etc... XI. col. 524

[8] Voir Courtils.

[9] Traduit et communiqué par M. de Pirch. Chron. de Hollinshed, tom. II, page 596. Kennet donne 7,000 hommes à lord Scales, et dit que les assiégés résistèrent vaillamment, que le roi de France envoya 3,000 hommes au secours de Pontorson, et qu’ils n’osèrent en venir aux mains avec les Anglais. Pontorson se rendit. Lord Ross et lord Talbot en furent nommés gouverneurs. Histoire d’Angleterre, tom. I, p. 548. Talbot a laissé, en Basse-Normandie, son nom employé dans cette locution, qui exprime une colère ridicule et impuissante : C’est la furie Talbot. Le mot talbot, talboter, signifiant du noir et noircir, dans le sens actif et physique, ne semble pas se rattacher à la même origine. L’invasion de 1815 a laissé quelques mots dans nos pays : la schlague, coups de batons ou d’étrivières. Cosaque est synonyme d’un homme laid et sale. Quand à goddam, il est plus ancien, et date sans doute du XVe siècle. Olivier Basselin, le joyeux chanteur, fut un poète national dans ses vers, et fut tué en combattant contre l’étranger. Il dit quelque part, en parlant des Anglais : « Ils sont venus arec leur roi Godon. »(Goddam)

[10] Notes trouvées dans ses papiers. V. Caillière, Vie de Matignon.

[11] Voir les imitations homériques de Jean de Vitel, à l’article de Saint-Quentin.

[12] Tom. VI, p. 105. Le souvenir des Montgommery, très-vivant dans tout l’Avranchin, l’est surtout à Pontorson. C’est là qu’on dit : « La part à Montgommery, » pour dire la part du lion. Voir à l’article du Mont Saint-Michel une lettre de Henri IV sur de Vicques et ces guerres. Sa correspondance avec le président Groulart nous apprend qu’il avait projeté sur l’Avranchin une entreprise qui échoua par la faute des gentilshommes du Cotentin. Voir tom. IV. C’est dans ce temps qu’un adversaire du Père Feuardent publiait un livre imprimé à Pontorson.

[13] La famille conserve un tableau qui représentait cette action.

[14] Voir Boucey et Granville.

[15] Un romancier, E. Souvestre, vient d’illustrer, en la décrivant une de ses auberges. Catherine de Sor y a fait récemment un séjour de plusieurs années.

[16] Elles nous apprennent que l’ancien pont avait trois arches. Les fleurs de lis annoncent le domaine royal et le Mont Saint-Michel. L’émail du fleuve peint assez bien l’eau brune du Couesnon. Les cygnes s’abattent assez souvent sur ses bords.

[17] NDLR : Voir : Saint-Pair - Notes historiques et archéologiques (Existence et étendue de la forêt de Sciscy)

[18] Ann. Ben., tom. IV, p. 75. C’est là que Mabillon donne à la Sélune un nom que nous n’avons vu que là, et qui est peut-être mis pour l’Airou : « Auget periculum fluviotus a Glabro dictat Arduus aliis Dero. »

[19] article cité sur le site de Pontorson