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Avranches - Notes historiques et archéologiques


NDLR : texte de 1845, voir source en bas de page.


Cette commune est déterminée par des limites bien naturelles : elle est enveloppée par la Sée, par la rivière de Pivette et le ruisseau de Changeons, un bassin, une vallée, un vallon. La Sée - le doux fleuve de Sée - [1] l’entoure de ses méandres à peu près en demi-cercle depuis le Bec des Plataines jusqu’à la Guignardière. La rivière de Pivette, formée par la réunion des ruisseaux du Francfieu et du Pont-Gandouin, sert de limite à l’est, et se jette dans la Sée au-dessous de l’hôpital ; le ruisseau de Changeons, qui vient de St-Martin, la limite au sud. Avranches est située sur un promontoire élevé, qui termine la chaîne séparative des bassins de la Sélune et de la Sée, et surplombe en pente abrupte sur la vallée de la Sée. Abrincas colle sitas interSevam Senunamque supino.

Ce plateau est scindé en deux parties, la ville d’une part et de l’autre le coteau d’Olbiche avec le Planître de Changeons, par une vallée, très-profonde à son embouchure, la vallée de la Hague. Plusieurs routes ou sentiers grimpent sur les flancs de cette montagne : la grande route de Granville et Villedieu, appelée sous Avranches, Banquette, et coupée par le Pont-Corbet et le Pont-de-l’Embranchement, la rue Sauguière ou Saunière, le Petit-Tertre, le Grand-Tertre, le Tertre-aux-Chèvres, la rue Cour-de-Paradis, vicum per quem itur apud Bollant, le raidillon de la Vallée qui part de Pivette et aboutit à la Cour-de-Paradis, et les deux raidillons de Bouillant. André Duchesne décrit avec assez de vérité cette position : « Avranches l’une des pièces les plus occidentales de toute la Normandie sur un costeau qui respond sur la grand mer océane »

François Desrues décrit longuement son site, comme un séjour connu et aimé :

« Avranches est située sur le sommet d’une montagne, sur un rocher assez difficile à monter du costé de la mer. Estant sur les murailles de la ville, on descouvre du costé du Mont St. Michel, plus de trois ou quatre lieues de terre blanche ou grève, sur laquelle la mer vient floter, jusques fort près du rocher, lorsquelle est en son plain flux, venant s’espendre sur une petite rivière nommée Sée, laquelle passe par le bourg de Ponts-sous-Avranches.
Du costé de septentrion l’on voit le plat païs, couvert de bois de haute futaye, en plusieurs endroicts ; et celui du Parc à deux lieues d’Avranches, appartenant au seigneur evesque de ce lieu où il y a aussi un fort beau chasteau basti par Louys de Bourbon quarante-uniesme evesque d’Avranches ; lequel fit aussi bastir la maison épiscopale d’Avranches, laquelle est l’une des plus fortes et plus belles du royaume : mais ce magnifique monument fut tout ruiné par le dedans (ne demeurant que la superficie du logis) en l’an 1590, ce qui fut faict pour fortifier la ville, qui estoit assiégée, les faux-bourgs de laquelle furent aussi presque tous ruinez.
De dessus les murs d’Avranches l’on void le merveilleux rocher, sur lequel est située dans la mer l’église et monastère de Sainct-Michel, tant renommé par toute la France et honoré des catholiques, qui de loingtain païs y vont en voyage, n’estant distant d’Avranches qu’environ de trois lieues.
La figure d’Avranches est presque toute ronde en sa circonférence, bien close, murée, ayant des fossez profonds et larges, estant des plus fortes.
Les faux-bourgs sont plus grands que la ville, contenant trois églises parochiales, sçavoir N.-D. des Champs auprès de laquelle est le collège (qui est un des meilleurs et plus fameux de Normandie), après est Sainct-Gervais et puis Sainct-Saturnin, etc.
 »

En 1657, Merrian copiait cette description à laquelle il ajoutait un trait : « Versus aquilonem vùuntur proccrae arbores. »

Papillon a laissé un curieux tableau d’Avranches au XVIIe siècle. Depuis, beaucoup de plumes et de crayons ont consacré et popularisé la beauté des sites de cette ville. Les Anglais surtout en ont été de vifs admirateurs. Gally-Knight l’appelle une délicieuse position. M. Hairby a consacré un livre à peindre et décrire la ville et son voisinage. Miss Costello a traité notre pays avec une affection particulière dans son livre illustré. Les artistes locaux n’ont pas fait défaut, et des hauteurs analogues de Glasgow, au bord de la Clyde, l’élégant voyageur Frédéric Mercey rappelait récemment la beauté de notre paysage.

Beaucoup d’hypothèses ont été essayées sur l’origine du nom d’Avranches. Bochart, l’hebraïsant, égaré par les préoccupations de ses études, trouvant en Palestine une ville du nom d’Abra, a supposé une émigration juive reconstruisant la ville natale sur la terre étrangère. Une telle hypothèse est gratuite, et n’est nullement légitimée par les origines de notre histoire. Robert Cenalis, qui ne reconnaît guère qu’une source étymologique, le latin, a dérivé le nom d’Avranches d’arbor, et, comme écrivain sinon comme évêque, emploie généralement l’expression de Arboricae, Arboretanus, Arboricensis, parce que, selon lui, tout le pays n’était primitivement qu’une forêt : « Arborici vocantur ab arborum frequentia. » Il va même jusqu’à trouver le mot branches dans Avranches : « Avranches a dictione gallica prodiit, qua scilicet ramos idiomate vernaculo appellant branches, et inde prodiit latine deductum nomen Abrincensium, seu Arboricensium et Arboratanornm. » Outre qu’il n’y avait rien de caractéristique pour notre localité à être couverte de bois, quand toute la France l’était, le mot arbor, d’origine latine et romane, est venu trop tard pour expliquer le nom d’une ville dont l’existence, comme cité gauloise, est prouvée, et généralement acceptée. D’autres on dit qu’Abrincates, en celtique, signifie : qui désire le combat. Cette hypothèse est glorieuse, mais il est probable que le nom du peuple est dérivé du nom de la cité : en outre le mode d’appellation des Gaulois était généralement topographique et caractérisait bien moins les qualités morales des habitans que la situation du lieu et les accidens du sol. Daniel Huet a aussi donné son explication : « Le mot Abrincatui, dit-il, me semble purement gaulois, formé du mot aber, d’où s’est fait celui de havre, que quelques-uns dérivent de l’Hébreu, passage, lieu de passage, et du mot cad, gath, guerre. Ainsi, Abrincatui signifierait des peuples situés près d’un port destiné à l’usage de la guerre. Genets me semble être ce port de mer. » L’opinion du savant linguiste peut être combattue sur plusieurs points. D’abord son interprétation de port de guerre est inapplicable à Avranches. Les partisans de la forêt de Sciscy [2]ne l’appliqueront pas non plus à Genets, où d’ailleurs n’ont été trouvés que des débris douteux ou insignifians. En second lieu, Daniel Huet est obligé de faire fléchir sa propre étymologie, port de guerre, appliqué à Avranches, pour arriver à dire qu’Abrincatui signifierait des peuples situés près d’un port de guerre. Enfin, les antiquaires placent généralement à Avranches Ingena, dont l’étymologie, belle vue, est bien plus justifiée par la nature que partout ailleurs dans le diocèse. Il reste une dernière étymologie, la plus admissible de toutes : elle est celtique, elle est topographique, elle convient parfaitement à la situation, et elle a pour elle l’autorité de M. de Gerville. Abrant ou Avrant signifie en celtique Embouchure de rivière. On peut y ajouter cad ou cath, guerre, et ces deux élémens conviendront au caractère moral et à la situation topographique.

Quoiqu’il en soit, le nom des Abrincatui est cité, pour la première fois, par Pline dans la 2e Lyonnaise, auprès de celui des Veneti, et ensuite dans Ptolémée, dont la phrase (NDLR : caractères grecs non reproduits), soulève la question de la position d’Ingena. D’abord il y a lieu de rectifier, selon Adrien de Valois, la leçon de  ????? (caractères grecs) par la substitution du v au x ;  ?????? (caractères grecs) indiquerait alors la Sélune ou Sénune. Ensuite il faut choisir, pour localiser Ingena, entre Genets, qui n’a d’autre titre qu’une ressemblance fortuite de nom sans vestiges romains, et Avranches, qui porte le nom du peuple, selon l’usage général, qui mérite bien mieux ce nom de Belle-Vue ou Ingena, et dont le sol a révélé quelques vestiges gaulois et beaucoup de vestiges romains. D’ailleurs c’est l’opinion générale, depuis Adrien de Valois jusqu’à M. de Gerville.

Quant à Legedia, sa localisation à Avranches est d’une vérité pour ainsi dire mathématique. La carte de Peutinger indique, sur la voie de Coriallum à Condate, Legedia distante de Cosedia ou Coutances de 19 lieues gauloises, ou 9 1/2 de nos lieues (c’est la distance exacte de Coutances à Avranches), et distante de Condate de 48 lieues gauloises ou 24 de nos lieues, parcours d’une des directions actuelles entre ces deux villes. Pour mettre Legedia ailleurs qu’à Avranches, il faudrait trouver entre Cosedia et Condate une autre station qui remplît les conditions de distance : c’est ce qui n’est pas possible. Cette opinion a d’ailleurs en sa faveur d’imposantes autorités : le savant abbé Belley, M. de Caumont, M. de Gerville, qui incline à voir dans Ingena et Legedia le même nom défiguré par les copistes ; le géographe Robert de Vaugondy identifie les deux villes, et écrit au même endroit Ingena et Legedia Abrincatuorum. Quant à la direction de la voie de Cosedia à Legedia, elle passait par un lieu dont le nom est essentiellement romain, le Repas [3] , et par La Haye-Pesnel. Stapleton trace cette direction.

Un nom celtique, des monnaies gauloises trouvées au Promenoir et au Bourg-l’Evêque, et de fortes inductions topographiques, voilà les raisons qui établissent à Avranches une ville celtique. La table Théodosienne, mille vestiges romains, monnaies, briques, mosaïques, stratifications de chaux et d’écailles d’huîtres, voilà les preuves de la cité romaine. Ajoutons encore à ces autorités la Notice des dignités de l’Empire, qui place - Abrincatenis - le Praefectus Dalmatarum militum.

Quant à la cité du Moyen-Age, elle est encore debout devant nous. Il faut interroger ses restes et ses annales. Esquissons d’abord son histoire militaire comme introduction à l’étude de ses monumens.

M. Cousin affirme, mais sans preuves, qu’en 460, Childéric fit bâtir une espèce de château à Avranches et y mit un capitaine. D’autres historiens attribuent sa restauration à Charlemagne. Il envoya comme missi Dominici, en 771, selon Duchesne, en 802, selon Baluze, Magenard, archevêque de Rouen, et Madelgaud pour surveiller l’administration de l’Avranchin. Louis-le-Débonnaire envoya dans le même but l’abbé Thierry, Theodericus abbas. Des historiens disent que Rollon, distribuant sa conquête à ses chefs, donna Avranches à Ansfroi-le-Dane, avec le titre de vicomte. Assurément alors on y bâtit un château. Au Xe siècle, le moine Aymon, parlant des opulentes villes de France, disait : « Ex his praecipuae aevoque nostro plus cognitae, Lugdunun, Abrincatuae. » Au commencement du XIe siècle, selon toute probabilité, les bandes d’Alain, duc de Bretagne, vinrent se heurter contre la forteresse d’Avranches. _ En Avreincin s’embasti. Guillaume-le-Bâtard séjourna dans son château, dans ses expéditions contre la Bretagne ; quelques-uns y mettent même le serment d’Harold. Dans ce même siècle, Lanfranc professa à Avranches, au milieu d’un concours prodigieux d’auditeurs. Après la conquête, Hugues-le-Loup, comte de Chester, riche des dépouilles des Gallois, occupa le château avec une cour brillante. Ce prince y reçut le duc Henri, qui guerroyait contre son frère Robert : « Li quens Hues le hébergea à Avrenches ù il torna. » En 1141, Geoffroy Plantagenêt marcha sur cette place dont les habitans, impuissans à résister, offrirent leur soumission que le prince reçut au château. En 1157, Henri II arriva dans cette place où il rassembla une armée destinée à marcher contre Conan, duc de Bretagne, et y vit arriver ce prince qui venait offrir son hommage. Une alliance y réunit Henri, roi d’Angleterre, et Louis VII, roi de France. A la fin de ce siècle, Guy de Thouars, à la tête des Bretons, ravagea et démantela cette place forte. Dans le XIVe, pendant l’invasion de la Normandie par Edouard III, conduit par le traître Geoffroy d’Harcourt, le 21 juillet 1346, le roi anglais envoya Renaud de Gobehen, qui brûla les faubourgs d’Avranches. En 1236, Saint-Louis fortifia la ville de hautes murailles, de fossés et de fausses-braies , et y bâtit un château.
Dans le même siècle, en 1354, Avranches, qui était au roi de Navarre, soutint un siège contre les troupes du roi de France, qui furent forcées de se retirer. En 1418, l’armée anglaise se présenta devant cette place, et son gouverneur, G. Gautier, capitula. W. Pôle, le sire de Suffolk, en fut gouverneur. Pendant l’occupation anglaise beaucoup d’engagemens eurent lieu sous ses remparts. En 1439, le comte de Richemont, connétable, assiégea la garnison anglaise ; Talbot fit lever le siège, et prit les bagages et l’artillerie du connétable. En 1450, après la bataille de Formigny, Richemont arriva devant Avranches : après trois semaines de siège, le capitaine Lampet capitula, et ses cinq cents hommes sortirent sans autre chose qu’un bâton blanc à la main. Dans la Ligue du bien public, Avranches prit parti contre Louis XI, et ouvrit ses portes au duc de Bourbon, un des chefs de la Ligne (1464) ; Louis XI la reprit en 1466 ; l’année suivante le duc de Berry, aidé des Bretons, la reprit encore, et à la dissolution de la Ligue, Avranches revint à la couronne. Vinrent les guerres de religion. Le 8 mars 1562, les protestans pénètrent par trahison dans la ville par la poterne de l’ouest. Avranches tenait pour la Ligue, le duc de Montpensier vint la foudroyer de son artillerie, et, après deux mois de siège, la ville ouvrit ses portes . La guerre des Nu-Pieds, l’enlèvement de la ville par les troupes de Gassion est le dernier événement militaire important dont Avranches ait été le théâtre, et termine cette esquisse rapide, mais nécessaire.

Tels sont les événements : étudions-en le théâtre. Interrogeons chaque pièce de cette armure, aujourd’hui déchirée, que la belliqueuse Avranches opposa pendant tant de siècles à tant d’ennemis.

La place Baudange était une esplanade qui s’étendait devant la porte de ce nom : portam quae vocatur etiam nunc Baudenge. Des étaux, des barrières, une fontaine, un pilori étaient jetés dans cet espace vide, bordé de maisonnettes. Le jardin de l’Évêché ouvrait une de ses portes sur cette place, et l’autre sur la rue Sauguière. Comme le côté du sud était l’isthme par où la place était le plus abordable, il était aussi le plus fortifié. La porte Baudange était un travail avancé, un boulevard (le nom est resté), qui se composait d’une porte extérieure à la tête d’un pont de trois arches, appelé Pont-de-la-Vierge, d’une seconde porte, d’une enceinte, espace appelé aujourd’hui Entre-les-Portes, et de deux tours, belles de force et d’effet pittoresque. [4] Une des tours a été démolie, l’autre a été conservée par l’administration et la société d’Archéologie.

Des deux côtés de cette porte régnaient des fossés, et se révélait le système de défense de cette place, très-bien appelée au XVIIe siècle bien close, bien murée, retranchée de fossés profonds. Un rempart à créneaux, mâchicoulis, arbalétrières, au pied un chemin couvert, appelé Fausses-Braies, un mur de soutènement ou parvis intérieur, un fossé d’environ douze mètres, un second mur de soutènement, un glacis formé par le rejet des terres du fossé, image du vallum romain : telles étaient les pièces de la défense à vue-d’œil. Ce glacis recevait en temps de guerre des palissades, des chevaux de frise. A une époque plus rapprochée et plus pacifique, ce glacis fut planté d’ormes du côté du sud, et appelé le Promenoir. Mais le Promenoir actuel est en grande partie le nivellement de tous les ouvrages extérieurs. C’est à ces arbres que furent pendus ceux des Nu-Pieds que le général Gassion prit les armes à la main. Le pilori était auprès de cette promenade, et la guillotine y fut en permanence.

Un mur antique en arêtes de poisson (opus spicatum), reste de l’enceinte primitive ou normande, réunit la tour méridionale de cette porte à une tour plus jeune que j’appellerai Tour-de-l’Arsenal. [5] Ce côté est remarquable en ce qu’il a conservé les fausses-braies. Au-dessous de cette tour, comme au-dessous des suivantes que j’appellerai Tour-du-Promenoir et Tour-de-la Geôle, [6] se trouve, par une projection correspondante, une tour basse qui fait partie des fausses-braies. Entre ces deux tours est le Donjon, de forme carrée, bâti généralement en opus spicatum, point culminant des fortifications et cœur de la défense, que signale maintenant le pyramidion du télégraphe. Dans cette résidence des vicomtes et des gouverneurs d’Avranches, on remarque des cintres en briques et une très-belle voûte incomplète, dont les pierres ressemblent à des stalactites. C’était autrefois une salle d’armes, qu’un écrivain qui l’avait vue entière appelle immense. C’est un travail roman, probablement du XIe siècle. Ce qu’il a pu y avoir d’artistique dans ces constructions guerrières a disparu ; d’élégantes meurtrières à une ou deux visées, des gargouilles, des fûts de colonnes trapues et massives, une fenestrelle ogivale, sont les seuls objets marqués d’un caractère d’art qui existent encore. [7] Assurément c’est une curieuse chose qu’une promenade à travers ce chaos de constructions gigantesques insanae substructiones, dans lesquelles se confondent toutes les formes et toutes les lignes, et dans lesquelles les hommes de nos jours se creusent des demeures, comme les fourmis dans le tronc d’un chêne.

La porte de Ponts était la seconde entrée. Deux belles tours, dont l’une, appelée Barbacane, a été détruite vers 1810, et dont l’autre existe encore, [8] flanquaient une porte étroite ogivale, sur laquelle étaient les armes d’Avranches, qui sont d’azur, au château d’argent, surmonté d’un dauphin d’argent passant (autrefois accompagné de trois fleurs de lys), et le château cotoyé de deux croissans adossés. [9] La petite esplanade, qui s’étend à droite de cette porte, et d’où le spectacle est si beau, était autrefois plantée d’ormeaux, et s’appelait le Petit-Promenoir. Ils furent abattus comme ceux du grand en 1757 et 58. Près de la porte de Ponts, dans la rue de Geôle, était la prison signalée par sa triple baie, dont les ogives plates retombent sur des colonnes romanes, et non loin, cette vieille rue Engibault in viâ quae dicitur Engibote, où la tradition populaire met un couvent de Templiers.

Le rempart du nord, ourlé d’une ligne de mâchicoulis à trois retraits, appuyé de robustes contreforts, était posé sur le roc abrupt qui commande une large vallée. De ce côté plus de fossé, seulement la seconde enceinte des fausses-braies, mur bas, crénelé et troué, posé au rebord même de l’escarpement. Aujourd’hui cette ligne, mutilée dans son élévation et sa contexture, dont le sein déchiré montre l’appareil roman, l’entrelacis en zigzag, des restes de mâchicoulis et des constructions modernes, [10] ressemble à une antique armure sur laquelle on voit encore, avec les restaurations récentes, les cicatrices du combat, les reliefs de l’art, et le tissu vigoureux des pièces de métal. Vers l’ouest, presque sous la cathédrale, s’ouvrait dans le rempart une poterne appelée Fausse-Porte, vers laquelle serpentait le Tertre de Pont-Gilbert. « En l’an 1562 fut traîtreusement livrée aux Huguenots la ville d’Avranches, et ce par le sieur de Fligny qui, de par le chapitre, avait la Fausse-Porte en garde. Deux fauconneaux y passèrent à l’aube lesdits calvinistes, puis firent à leurs plaisirs, tuant, navrant et prenant à rançon qui ne s’en put fuir, ruinèrent et spolièrent les églises de leurs trésors et ornemens, etc. » Non loin de cette poterne s’élevaient, sur le rempart même, quelques constructions dépendantes du Doyenné. En 1269, le roi de France permit aux chanoines d’étendre leur maison jusqu’aux remparts et même de bâtir sur les murs super dictos muros aedificare ; mais de telle sorte que ces constructions renforçassent la défense ita tamen quod fortalicia non deteriorentur, sed potius augmententur.

Le Doyenné actuel, outre sa partie souterraine et romane, sa belle cave à quatre travées, qui formerait dignement la crypte d’une cathédrale, outre sa côtière du nord avec ses contreforts romans, offre un corps de logis élevé en 1764 par le doyen Charles de Contrisson. C’est là que descendit capitulum nos recepit l’archevêque de Rouen, en 1250, lorsqu’il visitait les églises et les monastères de la Basse-Normandie. Là avait été réunie une riche bibliothèque dont la fondation était due à Thomas Goelin ego Thomas Goelin, thesaurarius Abr., in perpetuum concessi 40 sol. tur. in ecclesiâ Abr. pro faciendâ quâdam bibliothecâ decano et capitulo Abr.
Elle fut enrichie par le doyen Gabriel Arthur qui donna 150 liv. de rente au bibliothécaire, et là vécurent, comme dans un noviciat pour s’élever aux prélatures, des hommes illustres auxquels le Gallia Christiana a consacré quelques colonnes.

Arrivé à cet endroit des remparts, l’archéologue peut dire avec un observateur anglais :

He walks on a liltle further, and sees the site of the cathedrale.... And looking around perceives not one stone upon another to mark the position of a building whose tall spire towered towards the heavens, and he thinks of the perishable nature of earthly things. [11] Il monte encore un peu, il voit le site de la cathédrale, et regardant autour de lui il ne voit pas pierre sur pierre pour marquer la position d’un édifice dont les hautes tours pyramidaient vers le ciel, et il pense à la nature périssable des choses terrestres.

La basilique d’Avranches, posée sur un des plus beaux piédestaux que Dieu ait préparés aux monumens des hommes, s’éleva dans cette fervente époque d’édification qui suivit la conquête. Commencée vers 1090, elle fut consacrée le 15 octobre 1122, sous le pontificat de Turgis, vers le temps où l’abbé Mainard érigeait au Mont Saint-Michel la Salle des Chevaliers. Le prélat qui l’avait bâtie, surtout avec les largesses de Hugues-le-Loup, comte de Chester, qui avait crié le Diex li volt dans son enceinte, reposa sous ses dalles, dans la chapelle de N.-D. Construite à cette époque où le roman meurt et le gothique naît, elle offrait le mélange des deux styles. Le roman se montrait dans sa façade occidentale et dans son porche septentrional : le gothique primitif était représenté par la nef et les collatéraux. Le style prismatique flamboyait dans les bas-côtés. Ainsi les trois grands styles du Moyen-Age se dessinaient dans cet édifice de granit, d’ailleurs simple et sévère.

Au-dessus de l’édifice, au-dessus de toutes les pointes voisines, s’élevaient trois tours carrées, généralement romanes, à peu près semblables, les deux tours du portail et le campanille du chevet. Au-dessous, le corps du vaisseau, dominé par la carène de la nef, s’abaissait par étages, le long des pentes de ses arcs-boutans et de ses contreforts, jusqu’à la balustrade brodée de ses nefs latérales. La tour du campanille, orientée par les angles, s’effilait en une flèche aiguë et déliée, qui existait encore au XVIIe siècle, et qui fut grossièrement remplacée au siècle suivant par un dôme, modèle de celui de Saint-Gervais et de tous les dômes récens de nos églises rurales. Les deux tours jumelles, hautes de 150 pieds, généralement lourdes et opaques, étaient percées de baies irrégulières, la plupart postiches ou bouchées. Elles étaient encore debout en 1810 : elles avaient servi aux triangulations de Cassini et portaient un des télégraphes de la ligne de Paris à Brest.

La façade occidentale, posée au bord d’une pente abrupte, regardait vers le Mont Saint-Michel et était masquée, dans son portail, par le mur crénelé du rempart qui s’enfonçait dans les racines de la montagne, où se projetait une petite enceinte avancée. Deux demi-tours, couronnées d’un bouquet d’arbres, et des contreforts défendaient ses angles et soutenaient son talus. L’antique cathédrale, sillonnée de cicatrices, était placée à l’avant-poste du péril. Le portail ouvrait sur le petit cimetière des chanoines. Cinq zones d’ouvertures, répondant aux cinq bandes horizontales de l’intérieur, découpaient la façade et jetaient quelque clarté dans le vaisseau qui n’avait que cette lumière modérée et crépusculaire, recherchée par les artistes du Moyen-Age, pour l’asile de la méditation et de la prière. Le portail était une baie romane peu élancée. Au-dessus, à la hauteur de l’orgue, à la place ordinaire de la rosace, une fenêtre gothique s’enfonçait sous quatre archivoltes. Au-dessus encore, trois fenêtres romanes élancées et ornées, présage de l’ogive, formaient l’ornement le plus artistique de cette façade : elles portaient trois fenêtres du même style, mais postiches. Une lucarne cintrée pénétrait le gable dont la pointe portait un chien, symbole de la vigilance et de la foi. Des vitraux peints nuançaient la lumière mélancolique du couchant. Quelques pauvres maisons s’étaient collées, comme partout ailleurs, dans les angles rentrants de l’édifice, semblables à d’immondes excroissances sur un bel arbre.

La première zone de la nef, assez élancée, était formée de colonnes cylindriques, aux quatre faces desquelles étaient appliquées des colonnettes, et qui portaient un arceau ogival équilatéral. C’était la colonne romane-gothique. Les trois autres zones étaient opaques et cintrées ; la bande supérieure ogivale, peu ornée, versait la lumière à la naissance de la voûte. Le chœur qui, dans l’origine, occupait dix travées, en empiétant jusqu’au milieu de la nef, avait détruit le symbolisme sacramentel des églises. Une grille de fer, précédée d’un perron arrondi, flanqué de deux autels rocaille, établissait la division : elle était précédemment établie par un jubé orné de statues, construit au XVe siècle par Louis de Bourbon, et détruit en 1729. Une grille fermait aussi les entre-colonnemens de l’abside, et un mur lourd et épais, les côtés du chœur. Les voûtes et les nervures avaient de l’élégance et de la légèreté. La longueur de l’édifice était de 250 pieds ; mais la largeur n’y répondait pas et les transepts ne se projetaient pas sensiblement. Au-dehors, les bas-côtés n’offraient pas de différence remarquable avec la nef ; mais les chapelles latérales fleurissaient et égayaient les flancs de cet édifice sévère, de leurs nervures prismatiques et de leurs fenêtres à quatre lancettes épanouies en une riche tracerie. [12] C’était l’épanouissement gracieux, mais sobre encore, du flamboyant du XVe siècle. Au chevet, quelques clochetons fleuris contrastaient avec les obélisques nus et mornes des contreforts supérieurs. Une balustrade de quatre-feuilles fleuronnait les frontons et les niches ouvragées de ces chapelles.

L’entrée la plus fréquentée était le portail en ogive romane tourné vers le nord, devant lequel se trouvait la pierre ciselée d’un calice, où Henri II fit amende honorable devant les légats du pape, pour le meurtre de Thomas Becket. Une lourde sacristie assombrissait cette ligne gracieuse. La face méridionale seule montrait une saillie du transept. Deux tours appliquées, servaient de chapelles du côté du sud, et dans leur physionomie militaire associaient le style de la cathédrale à celui des remparts.

Quelques fautes contre le symbolisme de l’art chrétien altéraient le sens et l’harmonie de cet édifice. Le peu de saillie des transepts dissimulait à l’extérieur la disposition cruciforme, et leur position centrale dessinait plutôt le plan de la croix grecque que celui de la croix latine. On n’y retrouvait pas les douze chapelles, symbole des douze apôtres, resserrées entre les transepts et la chapelle de l’abside. La troisième tour n’était pas posée sur la croisée, pour former l’image harmonique de la Trinité.

Pénétrons maintenant par la pensée dans cette basilique disparue, et après l’avoir réédifiée, rétablissons ses dispositions intérieures, à peu près telles qu’elles étaient avant la Révolution (1784).

Nous passons sous les voussures du portail roman et nous sommes sous cet orgue, acquis au XVe siècle par l’évêque Martin Pinard ad musica organa comparanda largitionem fecit. Il élance ses tuyaux, du fond de sa boiserie sculptée, jusqu’à la tracerie de la grande fenêtre ogivale, enrichie de vitraux peints. Les républicains de Cefère feront boire leurs chevaux dans ce bénitier, comme le fit Montgommery, et dans leur ivresse joueront de la trompette avec ces tuyaux religieux. Laissons à gauche, au pied de la tour du nord, la sépulture de l’évêque Maugis sedeat fundamine turris dit Rob. Cenalis. Passons sur les reliefs de ces tombes dans le collatéral de droite. Nous sommes devant la chapelle Sainte-Barbe, avec sa sainte en marbre blanc : le soleil du midi rayonne dans ses riches vitraux que portent les quatre lancettes de sa fenêtre. Voici la chapelle de Saint-Sénier, un des premiers évêques de cette église, qui cathedra dans ce même lieu, mais dans un modeste oratoire : Rothomagi tua molliter ossa quiescant.
Là fut sa châsse, dont les Calvinistes dispersèrent, en 1562,les ossemens. Voici la chapelle de Sainte-Maure, et au dessus, celle de Saint-Michel, l’archange à qui sont consacrés les sommets de la terre, et dont la merveilleuse montagne se dresse en face de cette cathédrale dans un lointain admirable. Nous sommes arrivés au transept dont le pignon est pénétré de deux fenêtres flamboyantes comme toute la ligne méridionale, et dont le gable est percé d’une baie fleurie et armoriée. Là est la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, enrichie de beaux vitraux, au commencement du XVIe siècle, par l’évêque Louis Hébert qui fut enterré sous ses dalles. Mais au-delà, les chapelles latérales s’interrompent : elles recommencent à la hauteur du maître-autel ; ce sont des chapelles rondes et sombres qui tiennent de l’oratoire et de la tour militaire, les chapelles de Saint-Luc et de Saint-Jean. Dans cet angle s’ouvre la porte particulière de Monseigneur. Cette grande chapelle pentagone avec ses trois fenêtres flamboyantes, ses quatre clochetons fleuris, et ses robustes contreforts, c’est la chapelle de la Vierge. Cette madone aux formes classiques et payennes ne ressemble guère à la vierge svelte et mystique du Moyen-Age, et s’harmonise peu avec ces arêtes prismatiques, ces maigres nervures, et ces pendentifs. [13] Sous cette pure ogive pratiquée dans la côtière méridionale reposait l’évêque Richard Laine, mort en 1269. Sur sa dalle en marbre noir, incrustée d’argent, était gravée l’effigie d’un évêque en habit pontifical. En 1562 les Calvinistes pillèrent ce tombeau, et le chapitre le détruisit en 1778. [14] Voici la tombe de Raoul de Theville, sur laquelle vous lisez cette inscription fastueuse : En Rodolphus Thevillus, viator, Thevillanae familiae, unde tot martes et soles. Sidus novum, verum proh ! dolor, occiduum Lucebat, nuper non Abrincatinae tantum, sed Fronda ; universce Du côté du nord, sepultus ad septentrionem reposent les restes du fondateur de la cathédrale. Près du tombeau sculpté de Richard Laine juxta anaglyphon monumentum Ricardi repose Jean de la Mouche enterré en 1312, sur lequel Rob. Cenalis a fait ce jeu de mots :

Musca thymum arrodens et amano semper adore
Spirans, Elysiis flores nunc carpit in hortis
.

Cette tombe en pierre de taille qui a huit pieds de longueur, érigée au milieu de la chapelle, renferme le corps, moins le cœur qui est à Savigny, du libéral évêque Louis de Bourbon. Devant l’autel de cette chapelle repose l’évêque Michel de Pontorson, mort en 1312 e regione altaris B. M. La base du campanille forme une chapelle sombre, bosselée à l’extérieur de deux tourelles appliquées : c’est la chapelle Saint-Georges, où repose Georges Péricard, inhumé en 1585 sous une table de cuivre ornée de son épitaphe. C’est la sépulture des Péricard. C’est là que reposent encore ses frères, l’évêque François Péricard, et cet Odoard qui fut tué sur la brèche ouverte par l’artillerie du duc de Montpensier. Ce pilier près de la sacristie renferme des cavités qui recélèrent des objets précieux, cachés à l’approche des Calvinistes, mais dont ils s’emparèrent dans leur dévastation de 1563. Cette sacristie, devant laquelle est le tombeau de Guillaume Burel, inhumé en 1191, est jeune comme tous les monumens de ce genre : elle forme un coin aigu, percé de mauvaises ogives sans chambranle ; mais au de-là commence cette belle ligne travaillée à jour des chapelles du nord, sculptée de cinq niches fleuries, interrompue par le portail roman, dont la sévérité fait ressortir la richesse. D’abord, c’est la chapelle Saint-Athanase, ensuite celle de Sainte-Marthe, celle des Trois-Maries, où étaient enterrés les lieutenans-généraux du bailliage, et où reposa, en 1629, Poupinel, à qui, dit-on, les femmes d’Avranches crevèrent les yeux dans la révolte des Nu-Pieds. Voici encore la chapelle dédiée d’abord à saint Paul pontificalis capella divi Pauli et consacrée ensuite à sainte Pience, en 1267, par Raoul de Théville. Son successeur Geoffroy Laine l’enrichit des livres sacrés sacris voluminibus usui ecclesiae congruis. Nous sommes arrivés au transept du nord, marqué seulement par le porche roman, aux formes lourdes et cryptiques, surmonté d’un toit plat sur lequel s’ouvrent deux petites rosaces qui éclairent ce transept. Au-delà la même architecture recommence : voici la chapelle Saint-Louis, de ce grand roi qui aima spécialement Avranches ; voici la chapelle de Saint-Victor, celle de Sainte-Catherine, et celle de Saint-Sever, le patron d’une abbaye voisine, dont les religieux s’unirent aux chanoines de Saint-André par une charte empreinte d’une religieuse amitié.

Entrons maintenant dans la nef. Au milieu est la chaire, dont l’escalier tourne autour du cinquième pilier. Voici au-dessus des arcades les armes des Paynel Paganelli vetusta insignia. Voici un ancien tableau qui représente la pénitence de Henri II. [15] Dans cette nef sont quatre autels, celui de Sainte-Suzanne et Sainte-Eutrope in navi, ante capellam Sancti Theobaldi, et devant le Crucifix, ante capellam Crucifixi, capellam B. Georgii martyris. Nous franchissons cette grille, là où s’élevait ce beau jubé, orné de statues, construit au XVe siècle par Louis de Bourbon : nous foulons un pavé fait par l’évêque Froulai de Tessé, avec l’amende de Montgommery-Chantelou, qui avait fait boire son cheval dans le bénitier du portail, pendant la procession du Saint-Sacrement. Ces grilles qui ferment le chœur, ces vitres qui l’éclairent d’en haut, sont aussi l’œuvre du même prélat, et faites aussi avec cette amende de 2000 livres. A droite et à gauche sont les stalles sculptées : voici la chaire épiscopale. Tout ce chœur est pavé de lames sépulcrales. Devant le grand autel, à gauche, voici celle de G. de Sainte-Mère-Église, et celle de G. Tholom : devant la chaire épiscopale e regione pontificalis cathedrae est celle de Martin Pinard, inhumé en 1452 ; à sa gauche, cette pierre blanche sub tumulo apidis albi est celle du confesseur de Louis XI, Jean Boucart, inhumé en 1483 ; la plaque en cuivre, d’Augustin Le Cirier, mort en 1580, est devant le maître autel, ainsi que celle de Charles Vialart. Nous sommes enfin arrivés au grand autel, celui de Saint-André, construit en marbre de diverses couleurs [16] : voici de brillans reliquaires ; mais le plus beau est cette boîte d’or qui renferme des os de saint André, avec cette inscription : Franc, rex. Lud. XI dedit hoc reliquiare 1473. La lampe perpétuelle qui brûle devant le grand autel, est un don de Guillaume de Saint-Jean, et dans les grandes fêtes, vingt-huit cierges, dus au même don, illuminent le chœur. Sous ce pavé est honorablement sepulturé feu de noble mémoire messire Paul Tesson, de son vivant chevalier et seigneur du Grippon. Sur les stalles de ce chœur, le 27 septembre 1179, siégèrent en concile les prélats de la Normandie, présidés par les légats Albert et Théodine, à l’occasion de l’interdit jeté sur l’Angleterre et la Normandie, pour le meurtre de Thomas Becket. Le roi Henri II, touchant les évangiles, jura qu’il n’avait ni commandé ni désiré la mort de l’archevêque, qu’en l’apprenant il avait été plus affligé que s’il eût appris celle de son propre fils ; mais qu’il ne pouvait nier que la colère qu’il avait conçue contre le saint homme, n’eût été la cause du meurtre. Ensuite les légats le firent conduire hors de la cathédrale, et le monarque à genoux reçut l’absolution. L’an 1567, ce chœur fut pollué par le meurtre d’un sergent, et fut réconcilié par l’évêque de Rennes. [17] Sur ces stalles siégeaient auprès de l’évêque, le doyen, le chantre, le trésorier, les deux archidiacres, le scolastique,vingt prébendiers, les six vicaires du grand autel.

Un jour, en 1790, un horrible craquement apprit aux habitans d’Avranches que le plus bel édifice de leur cité venait de s’écrouler. Deux piliers démolis pour faire une entrée au clergé constitutionnel, avaient laissé la voûte du chœur comme suspendue : une partie du toit s’affaissa dans ce vide. Tout n’était pas encore perdu, mais la Révolution développa de plus en plus sa réaction contre le passé et ses symboles : le plomb de la toiture fut enlevé pour faire des balles, la ruine continua. Les deux tours occidentales restèrent encore debout sur ces ruines. Un télégraphe, planté sur leur sommet, prolongea leur existence sans doute, car elles tombèrent quand il fut transporté sur le donjon. Maintenant la place est vide, et les enfans y passent en sifflant comme sur les villes maudites par les prophètes.

C’était du côté de l’Évêché qu’apparaissait toute la beauté monumentale d’Avranches. Les murs élevés, les contreforts élancés, les pyramides ouvragées des lucarnes, les flèches des tours et tourelles, les toits allongés, donnaient à la ville de ce côté un remarquable mouvement d’ascension, et la multitude serrée des édifices de toutes sortes charmait la vue par sa variété. Ce spectacle se divisait en trois scènes : la cathédrale, l’évêché, la ville.

La cathédrale, qui dominait tout de ses tours carrées, de la flèche de son campanille et des clochetons de ses bas-côtés, semblait portée sur une base revêtue de ce côté par le rempart. Ce rempart offrait une grosse demi-tour, à son angle tournant, vers le Bourg-l’Évêque, un contrefort carré, ensuite un gros contrefort saillant et carré, couronné d’une plateforme encorbellée sur des mâchicoulis, et enfin les contreforts plats des chapelles souterraines Saint-Jean-Baptiste et Saint-Éloi, et de la salle synodale, dont les ruines déchiquetaient le sommet du rempart, et rappelaient les ravages de l’artillerie du duc de Montpensier. Des fenêtres ogivales, des croisées et des lucarnes carrées pénétraient cette forte muraille. Au pied régnait toujours la petite enceinte avancée, avec son mur crénelé et percé d’arbalétrières, baigné par les eaux du fossé où nageaient les cygnes de l’évêque.

L’Évêché s’élançait hardiment du fond du fossé, fort et sévère, jusqu’à la ligne des remparts, et de là s’épanouissait en tourelles, en lucarnes ouvrées, en flèches aériennes. C’était l’œuvre élégante et riche du XVe siècle, de Louis de Bourbon, implantée sur une base et des contreforts d’appareil roman. Quatre reliefs se dessinaient avec vigueur sur cette façade hardie : un contrefort terminé par une plateforme, deux contreforts creux, et une forte tour crénelée à l’angle du sud-est. Quelques croisées égayaient cette muraille guerrière ; au-dessus tout était élancement, élégance et grâce. Quatre lucarnes à trois pignons fleuronnés, bosselées d’écussons au-dessus et au-dessous, deux tourelles suspendues aux angles, à la naissance de la toiture aiguë, deux cheminées élancées, et pardessus ce toit la girouette effilée du tourillon qui coiffait l’escalier de l’intérieur. Aujourd’hui presque plus rien de tout cela : l’édifice a été décapité ; la grâce s’en est allée, la force hardie seule est restée. Un écusson fleurdelisé, mutilé, posé sur le coin d’un contrefort, rappelle Louis de Bourbon, celui qui, en 1490, bâtit la mense épiscopale sur les ruines de l’ancienne. Un autre écusson gratté, au chevron, et à sept merlettes, rappelle Roger d’Aumont. Les douves de la ville furent creusées sur le terrain de l’évêque, que Saint-Louis indemnisa, en 1236, par une rente de douze livres. Louis XIV les concéda à M. de Boislève pour en faire un étang. Ce fut l’artillerie royale qui découronna cet élégant édifice. Un dôme moscovite remplaça le tourillon élancé de l’escalier.

La base du manoir épiscopal, qui est le rempart lui-même, avec son moyen appareil, atteste une origine antique et romane. En 1490, en même temps qu’il bâtissait sa villa du Parc, Louis de Bourbon éleva cette maison, si délicatement travaillée dans ses fenêtres et ses lucarnes, et dans laquelle il reçut Charles VIII. Depuis elle a subi bien des vicissitudes. Les Calvinistes mirent le feu à la salle capitulaire, qui fut consumée jusqu’aux murailles. L’artillerie royale, du temps de la Ligue, écrasa la salle des synodes. M. de Missi éleva la partie saillante vers l’ouest, Roger d’Aumont la partie opposée ; M. Godard de Belbeuf bâtit le grand portail à tête cintrée. Il y a deux choses à voir dans l’évêché, son bel escalier de granit, qui, à l’extérieur, a un air de tour orientale, et son joli vestibule du XIVe siècle, la pièce la plus complète en gothique que possède Avranches. Du côté de l’est était la chapelle de l’Officialité, dite du Petit-Evêché, avec sa tour polygonale. Elle a une certaine célébrité comme ayant reçu les abjurations de plusieurs seigneurs protestans. En 1614, Gédéou de Crux y fit son abjuration. Il y avait aussi une chapelle intérieure, ornée dans le style du XVIIIe siècle. L’Évêché a perdu sa beauté monumentale et ses prélats : mais il a conservé le charme des souvenirs. Tant de grands hommes ont respiré, tant de choses ont été faites dans cet édifice, centre religieux du pays, phare lumineux des siècles passés, [18] que les images qui passent, et les souvenirs qui surgissent font oublier les restaurations et les mutilations. Il y avait surtout là une cérémonie imposante qui rassemblait l’élite intellectuelle et morale du diocèse : c’étaient les Synodes dont nous essaierons l’esquisse.

On trouve dans les conciles de don Bessin, le recueil des Synodes de l’Évêché d’Avranches depuis celui de Robert Cenalis tenu en 1550. Les dispositions de ces synodes sont intéressantes sous bien des points de vue, mais surtout pour la situation morale du clergé. On y voit la liste des abbés et des prieurs qui étaient tenus d’y assister. Sous peine de cent sous d’amende, les prêtres devaient avoir une édition des synodes. Ils devaient venir au synode cum modestia et gravitate, jejuni et rasi.
Robert Cenalis, l’ennemi des barbes et des cheveux, en prose et en vers, insiste beaucoup sur ce point. Au premier coup de cloche, ils devaient comparaître devant leur doyen. Au second coup, ils devaient se rendre à l’église qui servait de point de départ, N.-D.-des-Champs ou Saint-Gervais. Les prêtres séculiers étaient vêtus de surplis, les diacres avaient des étoles par dessus, les religieux avaient l’habit de leur ordre, les abbés, avec une chape de soie, portaient le bâton pastoral. Ceux qui n’étaient ni rasés ni tondus étaient passibles de deux sous d’amende. Celui qui venait au synode parium sobrius.... nostro arbitrio reservamus puniendum. Avant l’ouverture du synode avait lieu la Procession aux croix Processio ad cruces. Les doyenss d’Avranches, de Genêts, de Tirepied,cum crucibus et vexillis se rendaient à l’église de N.-D.-des-Champs, de grand matin, et de là se dirigeaient vers la cathédrale. Ceux de Mortain, de Saint-Hilaire, de Cuves partaient de l’église Saint-Gervais. Ensuite cette foule de vicaires, de curés, de prieurs, d’abbés, etc., se réunissait sous la présidence de l’évêque in aulâ synodali et présentait à la fois un spectacle varié et brillant de costumes, et une réunion imposante de lumières et de vertus. C’est de cette salle, qui fut détruite à la fin du XVIe siècle par les boulets du duc de Montpensier, et restaurée plus tard, que sortaient ces statuts où nous voyons le reflet des mœurs et des passions du temps. On peut les lire dans les conciles de don Bessin, où l’on remarquera ceux de François Péricard, et sa curieuse adresse à ses chères âmes.

Entre l’Évêché et la courbe des remparts, vers les tours Baudange, régnait un mur nu, aujourd’hui représenté par le dernier mur de la seconde terrasse, alors bosselé au centre d’un contrefort, et brodé à son sommet d’une ligne de mâchicoulis crénelée : au-dessus se montrait la pyramide ardoisée de l’escalier polygonal du Petit-Évêché. Ce mur se raccordait avec la tour de la porte Baudange, et il nous ramène au point de départ de notre exploration.

Ces fortifications sont-elles celles de saint Louis ? Les parties les mieux caractérisées, les baies et les voûtes, le module de l’appareil, les fûts de colonnes appartiennent à l’époque romane. Il est très-probable que la construction de ces remparts est due aux Normands, et peut-être à Guillaume-le-Conquérant qui fortifia ses frontières bretonnes, et qui résida dans cette place. Selon Robert Wace, Harold vint le trouver dans cette ville où il fut fait chevalier :

II fu al duc amenez
Ki a Avrenches dunc esteit
E en Bretagne aler debveit.

C’est là qu’eut lieu un fait qui contient en germe la conquête de l’Angleterre, le serment d’Harold. [19] C’était là que résidaient nos puissans vicomtes, ce Richard qui alla à la conquête, (d’Avrencin y fut Richarz) et le brillant Hugues-le-Loup, le dompteur des Gallois. C’était là que tenait une cour brillante Henri, le troisième fils du Conquérant. - ki meneit grant gent des plus nobles e des gentilz - C’était là sans doute qu’il faisait représenter ces mystères dont parle le Dr Hairby. C’était encore là que résidait - à Avrenches li Reis seeait - Guillaume-le-Roux qui, avec son frère Robert posté à Genêts, assiégeait son frère Henri dans le Mont Saint-Michel. On ne peut donc douter qu’Avranches ne fût fortifiée sous la domination normande. En outre, dans les premières années du XIIIe siècle, pendant que Philippe-Auguste conquérait la Normandie, le Breton Guy de Thouars démantela cette place. Ce fut Saint-Louis qui releva et agrandit ses fortifications, mais il n’en fut pas le fondateur. Ainsi nous avons encore sous les yeux l’armure forgée par les Normands, probablement avec un ancien métal, restaurée par Saint-Louis, et déchirée par les combats ou rongée par le temps.

Les faubourgs d’Avranches renfermaient trois paroisses, Saint-Gervais, N.-D. des-Champs, Saint-Saturnin. Leurs églises étaient, il y a peu de temps encore, de grandes chapelles, comme on peut le voir d’après leurs membres ajoutés, et d’ailleurs elles étaient en rapport avec une faible population, car en 1767 Avranches, d’après un recensement municipal, était au-dessous de 4,500 habitans. [20] Ces églises, pour ainsi dire rurales, formaient, avec l’église de Saint-Martin, quatre fleurons autour de la couronne murale de la cité ; aujourd’hui qu’elle est décapitée, nous ne pouvons pas dire que nous ayons un seul monument religieux.

Paroisse de Saint-Gervais

Auprès Avranche une cité garnie
La descend Charle en la lande en ermie
A St-Gervais ayant messe ouïe.
Roman de Charlemagne. (Mss. de la Bibl. royale.)

Ce serait une chose éminemment précieuse et rare qu’un monument du VIIe siècle, qu’une église fondée d’après une charte du roi Dagobert, expédiée du château de Clessy-la-Garenne, près Paris, l’an 637. On avait encore ce spectacle au XVIIe siècle. L’antique oratoire de Saint-Gervais s’élevait encore en face de la vieille hoste-berge ou auberge des Trois-Roys, qui avait succédé à l’Hôtel-Dieu. Il s’étendait, dans l’origine, selon un de ses plus savans curés, depuis le pupitre du chœur actuel jusqu’à la seconde croisée de la nef inclusivement, et le chœur n’avait que 10 pieds de longueur. Le chancel de St-Gervais était le lieu de sépulture réservé de la célèbre famille Regnault. En 1686, le chœur fut allongé de 20 pieds, et reçut le rétable actuel, [21] et on fit la chapelle du transept méridional. En 1688, son portail tomba, et la grande tour carrée que nous voyons aujourd’hui s’éleva sur ses dalles en talus, pour se couvrir de cette cloche carrée qu’on appelle un dôme, et de cette lanterne d’étain, dorée sur ses nervures. Un maçon de cette commune du Gast qui semblait monopoliser la construction des églises au XVIIe siècle, inscrivit au côté du portail : Pierre Loisel, du Gast, fecit 1688. Cette tour devint pour le pays un type facile et malheureusement trop fécond. En 1735, ce qui restait encore d’artistique disparut, et fut remplacé par ces murailles dures et nues, percées de fenêtres en anse de panier, qui, bâties d’hier, menacent ruine aujourd’hui.

Il est probable que Charlemagne vint à Avranches, soit pour protéger les côtes contre les pirates du Nord, soit pour l’expédition contre la Petite-Bretagne, dont parlent les Annales saxonnes. Un roman en vers de la conquête de Bretagne par Charlemagne consacre cette supposition, qui était peut-être un fait historique traditionnel, quand l’écrivait le chroniqueur. Ce poème inédit, d’environ 3,200 vers en couplets monorimes, appartient à la bibliothèque Ste-Geneviève, et M. Motet, bibliothécaire d’Avranches, en possède un fragment, où il nous a permis de puiser. Charlemagne entend la messe à Saint-Gervais :

Charles chevauche en sa grande compaignie
Par doulce France ont leur voye aquilie (accueillie)
De France issirent (sortirent) et passèrent Normandie
Jusqu’à Seune (Seine, Sée ou Sélune) on la voye aquilie
Auprès Avranche une cité garnie
La descend Charle en la lande en ermie
A St-Gervais ayant messe ouïe
D’un riche Evesque qui est de bonne vie.
La messe ouit le preux Charlon
D’un riche Evesque qui moult était prodhom
Celui Evesque Theri cy avoit nom
Après la messe ny font autre sermon
Au Mont s’en va le bon roy de saison
A St Michel faire son oraison.

Il n’y a pas eu d’évêque d’Avranches du nom de Thierry : l’officiant était sans doute un évêque de sa suite. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que le successeur de Charlemagne, Louis-le-Débonnaire, envoya, comme on le voit dans ses Capitulaires, pour rendre la justice dans l’Avranchin, entre autres personnages, l’abbé Thierry (Theodericus abbas).

Quelle que fût l’ancienne église Saint-Gervais, assurément sa perte est regrettable, surtout en face de l’édifice actuel où l’on ne rencontre pas un seul vestige d’art. Elle devait être romane avec quelques additions gothiques et offrir une certaine ornementation, car elle avait le plus d’importance après la cathédrale. C’était de Saint-Gervais que les évêques allaient prendre possession de leur cathédrale. Il y avait d’ailleurs une merveille. C’était la grande fenêtre du chœur, que remplissait une belle verrière du XIIIe siècle. C’était à la fois une belle œuvre d’art et une page historique, puisqu’on y lisait l’origine de l’église. Il y a long-temps que le splendide vitrail a disparu, mais il est possible de s’en faire une idée, car il en existe une exacte description, dont le style parait être du XVIe siècle :

« Il y a au milieu de ladite vitre la figure et semblance de la passion de Notre Seigneur J.-C. comme il fut mis et crucifié en l’arbre de la croix, et des deux côtés y sont les figures et semblances de la glorieuse vierge Marie, sa mère, et de monsieur saint Jean. Et au-dessus de la croix et crucifiement il y a un autre écusson d’alliance et écartelé moitié desdites feuilles de quercus d’or et demi-chevron d’argent sur azur, et l’autre moitié d’hermine et de sable sur argent. Et du côté dextre la figure et semblance de monsieur saint Gervais, et du côté senestre la figure de monsieur saint Protais, et au bas desdites figures est écrit : S. Gervais et S. Protais. Et entre lesdites figures au-dessous du crucifiement il est écrit en lettres d’or en ladite vitre ces mots qui suivent : En l’an de grâce six cent trente-neuf le huitième aoust, j’ai été fait faire par messire Gervais Regnault, chevalier, capitaine d’Avranches, et Protais Regnault, chevalier, capitaine de Nantes, sous Judicael, roi de Bretagne, fondateurs de céans, frères, enfants de feu messire Charles Regnault, capitaine de Chartres, seigneur des Regnaudières et de Gobehan, et de madame Louise de la Boussais, sa femme, dame de Vannes, sœur de Juhael, roi de Bretagne, père dudit Judicael. Et icelle chapelle fut en premier lieu fondée et édifiée par lesdits Regnault, frères, en l’an de grâce six cent trente-huit, et fut dédiée le quatorze aoust six cent trente-neuf par monsieur Arnoul, évêque de Metz, et monsieur Gombert, évêque de Cologne, et autres grands personnages envoyés par monsieur Dagobert, très-chrétien roi de France, à la supplication et requête desdits Regnault ; et davantage, au bas de ladite vitre y sont les figures et semblances de messire Charles Regnault, chevalier, et de madame de la Boussais, sa femme, et du côté senestre y sont les figures desdits Gervais et Protais Regnault fondateurs, étant tous mis à genoux et les mains jointes et regardant le crucifiement. Et au milieu de ladite vitre y a plusieurs autres armes et écussons d’alliance et écartelées où il y a des hermines et angles d’or, et lions parés d’or et d’argent sur azur et croissant en champ de gueules sur argent. » [22]

Les constructions qu’on fait en ce moment pour l’agrandissement de cette église ont amené la découverte d’un sous-sol éminemment romain. Déjà au siècle dernier, dans les fouilles des fondemens, on avait trouvé quatre médailles, dont un Claude et un Trajan. On vient d’y en trouver un grand nombre, entre autres un Marc-Aurèle, en outre de vastes briques, des poteries et surtout cette double aire d’écailles d’huîtres et de ciment qui s’étend fort loin sous les terrains voisins. Il serait très-probable que là comme ailleurs, comme à Saint-Pair par exemple, l’oratoire chrétien se fût élevé sur les ruines d’un temple ou d’un fanum.

En face du cimetière de Saint-Gervais [23] était l’Hôtel-Dieu d’Avranches, qui, au XIIIe siècle, fut transféré à Maloué. - ab area Sti Gervasii translatum ad suburbium in vicum Mautone.

En 1268, cette maison et son jardin furent fieffés par le prieur de l’hôpital. Plus tard s’éleva l’hoste-berge ou auberge des Trois-Rois, qui fut long-temps l’unique hôtel d’Avranches, et qui reçut beaucoup de grands personnages. [24]

Le manoir de Saint-Gervais (le manoir Saint-Gerveses) appartenant à la famille des Regnault, seigneurs et patrons de l’église Saint-Gervais, était situé dans la ville d’Avranches, et non pas, comme on l’a prétendu, en face de Saint-Gervais, et à l’endroit où s’éleva plus tard l’hôtel des Trois-Rois ; car l’acte de 1082 dit positivement « leur noble manoir et maison assize en la cité d’Avranches, nommée le manoir de Saint-Gervaise, tenu en feauté et par hommage de monseigneur le roi. » Mais en quel lieu de la cité était ce manoir des Regnault, la plus antique maison de toute la ville, à coup sûr ? M. de Bréménil assure, nous ne savons d’après quelle autorité, que c’était dans la rue d’Auditoire : « Gervais et Protais Regnault habitaient la cité d’Avranches. Leur manoir était bâti dans la rue qui porte aujourd’hui le nom d’Auditoire, et il se composait de toutes les maisons de cette rue, qui font en ce moment partie de la paroisse Saint-Gervais. » Les seigneurs Regnault, patrons de la paroisse Saint-Gervais, cédèrent à la cathédrale (à l’église et collège de monsieur Sainct-Andrieu) les droits de présentation de rectour et vicaire, grandes et petites chaiches, dixmes, grains, verdages dépendant de leur noble manoir et maison, tenu en feauté et hommage de monseigneur le roy. Une dame de cette famille, appelée dans un acte de 1372, Dlle Johanne Regnault ou dame Johanne Destouches, donna son nom au chemin qui s’étendait depuis la Croix-Domain jusqu’à la Croix-des-Perrières. C’est par cette rue que déboucha le colonel Gassion, envoyé par Richelieu pour comprimer la révolte des Nu-Pieds, dont Avranches avait été le foyer, ou comme on dit alors, l’allumette. Repoussé d’abord avec ses 4,000 hommes d’infanterie, il attendit sa cavalerie et enleva les barricades élevées par les insurgés. Un de ses officiers, Courtaumer, y fut tué par Leplé, du Val-Saint-Père. Tallemant des Réaux raconte les prouesses de Leplé, « un des rebelles, vaillant autant qu’on peut l’être, et tellement dispos qu’il sautait partout où il pouvait mettre la main, tua le marquis de Courtaumer, croyant que c’était le colonel Gassion. Ce galant homme sauta quatre fois la barricade et après se sauva. » Ensuite on se battit dans les maisons et dans le cimetière Saint-Gervais, mais les Nu-Pieds finirent par s’enfuir vers les grèves, où ils furent sabrés par un corps de cavalerie ou noyés dans la mer montante. La soldatesque se répandit dans la ville et se livra à beaucoup d’excès, et quelques jours après les arbres du Promenoir étaient devenus des gibets, auxquels pendaient les révoltés pris les armes à la main.

Paroisse de Saint-Saturnin

St-Saturnin où estoit autrefois le corps entier d’un des Innocents martyrisez par Herodes.
(François Desrues, Descrip. de la France.)

L’église de Saint-Saturnin ne fut probablement dans l’origine qu’une chapelle suburbaine. Aujourd’hui c’est une église paroissiale successivement agrandie. Si cette chapelle a existé avant le XIIIe siècle, l’histoire ni le monument ne l’attestent pas. On dit qu’au XIIIe siècle « les chevaliers Pinchon revinrent de la croisade de Saint-Louis, et rapportèrent de la Judée un des corps des SS. Innocents, qui fut déposé dans la chapelle des Innocents en Saint-Saturnin. » Le portail actuel, fort jolie ogive du pur XIIIe siècle, à deux colonnettes basées et chapitées et à deux archivoltes, qui est la seconde richesse d’architecture gothique d’Avranches, ce portail, adroitement encastré, est un témoin de cette époque. Un bas-relief en granit, représentant le massacre des Innocens, d’un style plus récent, vient probablement ensuite dans l’ordre du temps et peut se rapporter au XIVe ou XVe siècle ; c’est de la sculpture dans toute sa naïveté, sans plan et sans dessin. Dans le premier panneau est Hérode assis sur un trône, la couronne en tête, en costume Moyen-Age, et les bourreaux égorgeant des enfans. Dans le second est la fuite en Egypte. [25] Au XVe siècle se rapporte encore le bas-côté du sud, à deux travées divisées en vives arêtes par des arcs prismatiques qui se perdent dans les piliers. Cette partie est bien faite et vraiment intéressante dans une ville qui n’a guère que cela de l’époque flamboyante. Le reste de cette église irrégulière appartient aux deux derniers siècles. Le haut du portail, dans le style dit Jésuite, avec ses pots à feu, est du XVIIe siècle. On ne peut rien imaginer de plus grossier que l’intérieur du bas-côté du nord. Le chœur fut bâti en 1716. L’église des Champs est défigurée par des bas-côtés accolés au chœur, celle de Saint-Saturnin par des bas-côtés accolés à la nef. Saint-Saturnin possédait un objet précieux que l’on voyait encore du temps de Robert Cenalis, c’est-à-dire au milieu du XVe siècle. (qui hodie etiam visitur apud S. Saturninum, una cum argentea theca) C’était un calice qui avait été donné à Jean Boucard, évêque d’Avranches, par Louis XI, dont il était le confesseur. Cette église avait pour patron un chanoine de la cathédrale d’après le Pouillé de 1648, et rendait 150 liv. ; en 1698, elle valait 300 liv., et avait huit prêtres avec le curé.

Parmi les pierres tombales, on remarque celle de M. de La Fardinière, lieutenant en la vicomté, et celle de M. Aubin Cudeloup, curé de Saint-Gervais, dont M. Cousin parle avec éloge. D’après François Desrues, qui écrivait vers 1580 sa Description de la France, cette église fut brûlée par les Calvinistes : « St-Saturnin où estoit autrefois le corps entier d’un des Innocents martyrisez par Herodes : mais du temps que les Calvinistes ruinèrent les églises de ce lieu, celle-cy entre autres fut bruslée avec le corps du susdict Innocent, et y fut perdu un calice d’argent doré, le plus grand et le plus beau qu’on eust peu voir. » François Desrues fait allusion à la prise d’Avranches par les Calvinistes en 1562, lorsque la ville leur fut livrée par le sieur de Fligny, qui avait la garde de la fausse-porte. Ce calice, dont parle François Desrues, était sans doute celui qui fut donné par Louis XI, roi de France, à Jean Boucard de Vaucelles, évêque d’Avranches, et dont parle Robert Cenalis.

Il y a eu dans cette paroisse une chapelle de St-Symphorien, dont le souvenir est conservé par le nom de la rue où elle se trouvait (capella seu capellania Sti Symphoriani in suburbio Abrincae in parochia Sti Saturnini. » Nous trouvons dans le Livre Vert, dit M. Motet, une sentence de l’officialité, rendue en 1456, pour obliger à la résidence le desservant de la chapelle Saint-Symphorien, située in parochia Sti Saturnini. Il n’y a pas long-temps qu’on voyait encore des restes de cette chapelle. Elle est citée dans la Statistique de M. Foucault de 1698 : elle était taxée à 50 liv.

Le registre des actes publics du Mont Saint-Michel parle d’un manoir situé dans la paroisse de Saint-Saturnin, qui fut cédé, au XIVe siècle, par les religieux du Mont auxquels il appartenait, à un descendant des Pinchon, Guillaume Pinchon, archidiacre d’Avranches, pour 6 liv. de rente. Il était situé entre le manoir de l’archidiacre et probablement la rue des Fontaines-Couvertes. Manerium situm in parochia Sancti Saturnini Abrincis, inter metas manerii dicti dom. archid. et iter Putam per quod itur de via de Puteolis ad ecclesiam Sancti Gervasi Abrincensis.
Nous ne savons comment un savant historien a pu traduire ces expressions, pour dire que ce manoir était auprès du chemin qui conduit du village du Pucey à l’église de Saint-Gervais. « Il n’y a pas encore un siècle, écrivait M. de Bréménil au commencement de celui-ci, qu’on voyait les ruines de la maison qui lui avait appartenu et que l’on appelait le manoir des Pinchon. Cette habitation était probablement là où est aujourd’hui l’ancien presbytère de cette église. »

Sur la paroisse de Saint-Saturnin était le Séminaire, annexé à l’ancienne église de Saint-Martin, qui s’élevait à l’angle du boulevard et de la rue Saint-Martin, dans le champ de M. de Firch, où un tertre semblable à un tumulus antique signale sa place. Cet établissement fut fondé en 1669 par l’abbé Gombert et par deux prêtres, curés de paroisses voisines. Le collège y fut aussi annexé. La Révolution en fit une caserne. « Les bâtimens, dit M. Motet qui a esquissé l’histoire de cet établissement, composés de deux ailes formant l’équerre entre elles, quoiqu’ils n’eussent rien d’architectural, étaient beaux, spacieux et bien convenablement distribués.... Ils avaient été construits en grande partie aux frais de M. de Missi, mort évêque d’Avranches en 1763. » Un supérieur du Séminaire, Pierre Costil, en avait écrit l’histoire. M. Jean de Belle-Étoile, avocat du roi au bailliage, auteur de Mémoires contemporains, avait écrit celle de l’abbé Gombert, son fondateur.

Paroisse de Notre-Dame-des-Champs

Nostre Dame des Chans. (Livre Vert.)

Naguère encore cachée sous les grands peupliers de son cimetière, l’église de N. -D. des-Champs, comme ses voisines, St-Saturnin et St-Martin, s’élevait au-milieu des arbres, des vergers et des moissons. Aujourd’hui sa vieille tour se dresse sur une belle place, une des plus belles du monde pour son panorama, au-dessus de quartiers jeunes et riants. Bâtie sur le plateau culminant de la montagne d’Avranches, elle apparaît de loin, au milieu des aspérités des toits, comme le bloc le plus élevé d’une vaste carrière. Elle cache dans sa côtière du nord une partie très-ancienne, fragment probable de l’oratoire primitif, une fenestrelle d’une physionomie romane. Le transept du Nord représente une seconde époque, le XIIIe ou le XIVe siècle ; la tour avec sa voûte aux nervures prismatiques représente le XVe ; le reste appartient au XVIe siècle et est dû aux restaurations et agrandissemens faits par un curé de cette église, qui, altérant le type chrétien, changea sa disposition cruciforme en accolant au chœur des bas-côtés. C’était M. Demoui, promoteur du diocèse sous Daniel Huet, conseiller du roi, lieutenant-général en l’Élection, subdélégué de M. Foucault, l’intendant de la Généralité de Caen, et commissaire de MM. les trésoriers de France.
La tour qui flanque l’église au sud entre la croisée et la nef, est un obélisque carré, à toiture conique, sans autre ornement extérieur qu’une fenestrelle trilobée. Le transept septentrional est simple, mais élégant à l’intérieur. Son gable est percé de deux fenêtres inégales dont l’une en anse de panier est un ouvrage du XVIIe siècle, l’autre est ogivale, mais ne doit pas être contemporaine du gable lui-même. L’intérieur de ce transept forme une seule travée, dont les arcs arrondis retombent sur des modillons ornés de feuilles palmées. L’arc qui unit ce transept à la croisée est une ogive large et obtuse. Son archivolte, dont les moulures sont assez pures, vient mourir dans le pilier sur un petit cul-de-lampe. L’arc opposé, seul reste du transept correspondant, accuse le même travail et le même temps. Quatre arcades ogivales, plates et raides, triste spécimen de l’ogive à la fin du XVIIe siècle, œuvre de M. Demoui rector (1671), séparent le chœur des bas-côtés. La nef a été réparée en 1677. Elle est éclairée par six fenêtres simples en anse de panier. La façade occidentale, qui présente à ses angles d’anciennes pierres, est percée d’une assez jolie rose prismatique à sept feuilles, aujourd’hui bouchée à cause de l’orgue, dont on pourrait dégager les arêtes à l’extérieur. Elle a été faite sur le modèle de celle de Ponts. Deux fenêtres des bas-côtés datent de 1671. Les marches de la communion ont été construites avec des pierres tombales. On y lit encore quelques inscriptions. On remarque celle de M. Le Court, imprimeur et échevin d’Avranches. Il y avait encore une belle dalle, fastueusement écussonnée, celle d’Hippolyte de Rosnivillain, de Marcilly, chevalier de Saint-Louis, qui, accompagnant de nuit Mme la maréchale d’Estrées, tomba dans le Puits-de-l’Hivet, où il se noya. [26] Dans le cimetière de cette église furent enterrés un grand nombre de Nu-Pieds, tués dans l’attaque du colonel Gassion. La soldatesque victorieuse pilla les trois églises des faubourgs, et, selon un registre de N.-D.-des-Champs, on alla « jusqu’à ...fouir les tombeaux pour y chercher des trésors. » [27]

Les travaux d’agrandissement de cette église sont dus à deux curés, M. Demoui, qui a inscrit son nom sur ses constructions, et à M. Jamont, prêtre de cœur, [28] dont la pieuse vie a été écrite et se voit dans les Mss. de M. Cousin. Voici ce que dit l’auteur des travaux de M. Jamont : « Il fit allonger considérablement la nef de son église, y fit faire plusieurs belles croisées, et sans parler de travaux considérables faicts au mairrein, à la couverture, au lambris, aux bancs de l’église, et au pavé, six ou sept figures de saincts bien étofées, et la balustrade de fer ou appui de la Communion, sont autant de monumens de ses libéralités. » La Révolution fit de cette église un magasin à fourrage ; les stalles, d’un assez beau travail, allèrent à l’église de Ponts, et les colonnes torses de l’autel, à Céaux.

L’évêque François Péricard établit le Rosaire dans l’église de N.-D.-des-Champs en 1601, et il fit venir à ce dessein le frère J. Joucant, prieur du monastère de Coutances. La même année, il fit imprimer à Avranches un des premiers livres sortis de la presse locale, le Manuel du Rosaire. [29] D’après le Pouillé du diocèse, cette église avait pour patron le chantre de la cathédrale, avec 300 liv. de revenu.

En face de cette église est le collège. Ce serait une intéressante histoire que celle de l’enseignement dans l’Avranchin depuis Lanfranc qui professa dans sa capitale au milieu d’un immense concours, dans lequel se trouvèrent d’illustres élèves qui portèrent la mitre comme Jean d’Avranches, ou le pallium comme Anselme de Cantorbéry, ou la tiare comme Alexandre II. Elle comprendrait l’enseignement donné près de notre cathédrale, les cours et les études du Mont Saint-Michel, les leçons données dans le séminaire, dans le collège, dans l’école centrale, dans l’école secondaire actuelle. Les noms, la biographie et les travaux des élèves et des maîtres illustreraient cette histoire qui devrait se confondre avec l’histoire littéraire et intellectuelle de l’Avranchin. [30] L’ancien collège, annexé au séminaire, long-temps dirigé avec celui-ci par les Eudistes, était une modeste maison qui occupait le terrain du jardin du collège actuel, et dont la façade régnait sur l’emplacement des deux pavillons qui sont le cabinet de physique et la bibliothèque. Elle était cependant appelée la grande maison, car on lit que ce fut dans la grande maison du collège que mourut, en 1693, Sébastien Dodeman, principal, chanoine et vicaire-général. A la fin du XVIe siècle, un écrivain local disait : « Le collège est un des meilleurs et des plus fameux de Normandie » ou, selon Merrian inter laudatoria et celebriora Normanniae. Vers 1780, l’insuffisance de l’ancien local engagea la ville et l’évêché à construire un bâtiment neuf. Monseigneur de Belbeuf, dans un mandement, fit appel à la générosité publique. Des souscriptions abondantes furent recueillies, et l’édifice actuel, qui est le plus régulier et à la fois le plus élégant de la ville, s’éleva sur les dessins et la direction d’un homme honnête et illustre, qui fut à la fois agronome, linguiste et architecte, M. Le Berriays. [31] La Révolution ferma le collège dont le principal était M. Servain.

Le Directoire le rouvrit pour y placer, vers 1797, l’école centrale du département, votée par la Convention. On ajouta aux bâtimens du collège les deux pavillons en style Messidor qui ferment le parallélogramme du côté du jardin. Un de ces pavillons reçut un fonds de livres tirés du chapitre, du séminaire, des monastères, surtout du Mont Saint-Michel, et d’autres dépôts du département. Telle fut l’origine d’une bibliothèque, dont on peut louer la composition, et dont la célébrité, comme trésor de manuscrits, est peut-être plus grande encore à l’étranger qu’en France. L’enseignement de l’école centrale, degré intermédiaire entre nos collèges et nos Facultés, fut très-distingué, fait par des hommes d’élite et suivi par des élèves déjà âgés, que nous trouvons aujourd’hui aux sommités sociales. A la création de l’Université, (1er mai 1802) l’établissement reprit le nom et l’organisation du collège. La bibliothèque avait souffert dans la période républicaine. Vers 1819, M. de Saint-Victor, poète élégant et savant bibliophile,, reconstitua, classa et catalogua ses livres et ses manuscrits. Son œuvre est continuée par M. Motet, qui allie une extrême obligeance à une science modeste, spécialement consacrée à illustrer la localité. Depuis 1830, grâce à l’intervention de la ville et de la députation, elle est l’objet tout particulier de la générosité du gouvernement.

Sur la place où s’élève l’église de N.-D. des-Champs s’ouvre la barrière du Jardin des Plantes, l’ancien jardin des Capucins. Il s’abaisse en deux terrasses sur le flanc de la montagne et regarde un de ces paysages magnifiques qui n’ont besoin que de la consécration d’une plume habile pour avoir la célébrité des merveilles. Indiquer avec simplicité les plans et les principaux points d’un paysage, est la loi qui doit présider à la description des choses sublimes et en particulier dans les livres consacrés aux monumens et à l’histoire : deux larges bassins blancs et sinueux, qui encadrent un triangle de bois et de verdure, au-delà des coteaux semés de clochers, de châteaux, de villages, au centre, blanche arène bordée de vertes campagnes, la grève avec la pyramide aiguë du Mont St-Michel et le roc tumulaire de Tombelène, à l’horizon la Bretagne vaporeuse et noyée, et la mer unie et brillante, où les navires passent comme des oiseaux : tels sont les principaux points du tableau. Ce beau jardin d’un monastère, cette religieuse retraite fut ouverte au public et à la science botanique, lors de la création de l’école centrale. Le premier professeur, M. Perrin, fit la disposition matérielle du jardin ; M. Le Chevalier, son successeur, nommé en 1800, compléta son œuvre et porta le catalogue jusqu’au chiffre de 2,357 espèces. M. Dubuisson, son collaborateur et son ami, lui succéda, et laissa en mourant la direction à son élève distingué, M. Bataille, qui associe à la science de la Flore locale la science et la culture des plantes de serre dont ses découvertes ont augmenté les variétés. Considéré comme un objet d’études, comme un herbier vivant, le Jardin botanique, dans ses conditions de localité et d’étendue, ne peut, pour être utile, offrir autre chose que la Flore de l’Avranchin. Le jardin des Capucins avait un autre caractère qu’un jardin botanique et une promenade publique : « on se souvient encore de ces jardins si bien cultivés, que décoraient de hautes charmilles élégamment taillées, de ce bois silencieux dont les arbres se groupaient si heureusement, et au fond duquel on rencontrait une humble chapelle, ombragée par des rameaux touffus. » [32] Cette chapelle, qui servait de poudrière pendant la Révolution, a été démolie. Un jeune if, dans le bas-jardin vers le sud-ouest, indique sa position. Sur le rocher du monticule, dont les aspérités furent recouvertes par la terre des redoutes élevées à l’entrée de la ville contre les Vendéens, près d’un bloc qui figure parfaitement un dolmen, a été érigé comme fabrique pittoresque et comme ruine historique, le portail roman de la chapelle de Bouillé par la Société d’Archéologie, qui a donné à Avranches le specimen d’un style dont elle n’avait aucun échantillon.

Devant ce jardin se passa une des scènes les plus horribles de la révolte des Nu-Pieds, à laquelle les femmes elles-mêmes prirent part. Poupinel, ou plutôt, comme le soupçonne M. Laisné, un nommé de La Cour qui fut pris pour un agent du fisc, étant poursuivi, se réfugia dans le couvent des Capucins. On força le couvent, et bien qu’il eût été revêtu d’une soutane, il fut reconnu. On lui donna un quart-d’heure pour se confesser, on l’entraîna dans le Planitre de Changeons, et des femmes lui crevèrent les yeux ; après avoir été accablé de coups, il fut jeté vivant dans une sablonnière où on l’enterra sous les pierres. M. de Bréménil dit que l’effigie de celui qu’il appelle Poupinel, représenté les yeux crevés et en robe de magistrat, a long-temps été peinte sur la muraille du cloître des Capucins d’Avranches. Elle fut effacée dans la suite, et en 1750 on y substitua la statue de saint Félix.

Le jardin nous mène au Couvent, ombragé par son beau cèdre du Liban, qui n’a que l’âge de notre siècle ; mais rien de monumental ne peut nous y arrêter. Il fut bâti en 1618 par la permission et les secours de l’évêque François Péricard. En 1698, il y avait douze religieuses. Après la Révolution, des Ursulines s’y établirent et y sont encore aujourd’hui. Miss Costello décrit ainsi cette maison : « A demi-caché par les grands arbres est le couvent des Ursulines, bâtiment ancien, d’un aspect sombre, avec une grande quantité de toits inclinés, irrégulièrement groupés ensemble et rendus pittoresques par une vigne luxuriante qui court sur les murs et les fenêtres. »

Contigu au Couvent des Capucins, s’élevait le Couvent des Bénédictines dont les bâtimens s’appellent aujourd’hui les Casernes. Une phrase de Prevot d’Exiles, citée par M. Blondel, répétée par d’autres historiens, a fait croire qu’il existait en ce lieu un couvent de Sainte-Anne, fondé par Roger de Montgommery, où, suivant cet historien, [33] Guillaume-le-Conquérant mit ses deux filles qui le contristaient par leur inconduite. Il s’agit de l’abbaye d’Almenèches, au Perche, dont le nom a été confondu avec celui d’Avranches ; car le Couvent de Sainte-Anne, au faubourg d’Avranches, fut fondé le 5 décembre 1635. Il fut uni à l’abbaye de Moutons en 1693, et le nouveau couvent s’appela le Prieuré royal de Moutons. Le Gallia Christiana présente la série des abbesses du couvent et du prieuré : voici son récit complété de quelques notes.

Catherine de Gaston, sœur professe de la Sainte-Trinité-de-Poitiers, fixa sa demeure à Avranches, avec quelques religieuses l’an 1635, le 5 décembre ; là elle établit un couvent de femmes (Parthenonem), qu’elle gouverna pendant dix ans, jusqu’en 1645. Maltraitée par ses sœurs, elle retourna à Poitiers pour y mourir. Sa petite-fille, virgo piissima, fut chassée du monastère. Alors une administration fut organisée ; mais elle dura peu, car Marie de Froulay, sœur du comte de Tessé, maréchal de France, religieuse de l’ordre de Saint-Dominique dans le Maine, appelée par son oncle Gabriel de Froulay, évêque d’Avranches, prit l’habit de son ordre à Montmartre, et alla à Avranches, dont elle dirigea la communauté. Elle mourut en 1685, emportée par la petite vérole : elle fut enterrée dans l’église, du côté de l’évangile. [34] Suzanne de Froulay, sa cousine germaine, lui succéda et mourut en 1689. Après sa mort fut faite l’union des deux maisons de Moutons et de Ste-Anne en une seule qui garda le nom de Moutons. Les abbesses qui la gouvernèrent furent : 30° Marie-Madeleine de Médaillan de Montataire, ou plutôt de Lesparre, du couvent de la Ste-Trinité-de-Caen, prieure du couvent de Lassay dans le diocèse du Mans, la première après l’union ; elle prit possession le 4 août 1694. Elle administra sept ans, et, pour assurer la paix, elle se retira à son ancien couvent de Lassay, où elle mourut en 1704. 31° Marie de Cervon, de Bretagne, religieuse de St-Sulpice-de-Rennes. Elle prit le siège abandonné par la précédente. Elle éleva, en 1713, les hardis bâtimens du côté du Nord. Le Gallia Christiana dit qu’elle gouverna dans une paix profonde ; cependant son administration fut marquée par ses démêlés avec l’évêque sur la nomination au prieuré du Bosq. 32e Mme de Vargemont, nommée abbesse par le roi en 1749, le jour des Sts apôtres Pierre et Paul. Sous son administration, il y avait vingt religieuses, quatre sœurs converses et quatre domestiques ; le revenu était de 2,687 liv. 33° Mme de Vassy. Elle donna sa démission. 34° Marie-Angélique Fournier. Elle mourut en 1755. 35° Mme de Coetlogon. Elle était abbesse à l’époque de la Révolution.

Dans cet amas de constructions qu’on appelle la Caserne, il y a deux parties monumentales, le cloître, galerie inachevée, avec l’escalier de même style, aux arcades légères, dont le pilier carré imite l’élancement de la colonnette gothique, et la muraille hardie du bâtiment qui règne sur la rue Sauguière, dont les caves sont d’une forte construction et d’un bel effet. Sous les arcades cintrées du cloître s’ouvrait le réfectoire, aujourd’hui la salle de spectacle ; la principale pièce du grand corps de logis était le dortoir, bâti au commencement du XVIIIe siècle, comme l’indique cette inscription : « Madame de Cervon, abbesse de Moutons, a fait bâtir ce dortoir. An 1713. » Ce fut sous l’épiscopat de Daniel Huet, le 16 septembre 1693, que fut faite la cérémonie de l’union des religieuses de Moutons à celles de Sainte-Anne ; ce fut ce prélat qui posa la pierre angulaire sur laquelle on lit : « Benedic, Domine, domum tuam. » L’église, signalée par ses quatre fenêtres en anse de panier, règne sur le même côté et sert maintenant de classe à l’école mutuelle. Elle ne renfermait rien de remarquable que les tombes des abbesses. La chaire du maître occupe la place de l’autel. A l’époque de la Révolution, il y avait à l’abbaye de Moutons seize religieuses et un grand nombre de pensionnaires.

La ville moderne d’Avranches a deux faubourgs, Malloué avec une partie de Ponts, et le Pont-Gilbert : ils appartiennent à la paroisse de Notre-Dame-des-Champs, le premier en partie, le second en totalité.

Malloué, male locatus, mal placé ou mal affermé, selon M. Cousin, illaudatus selon Robert Cenalis, ou plus probablement nom d’homme, est un ancien fief. Il est question du seigneur de Malloué dans une charte latine du XIIIe siècle. André de Malloé, avec Guillaume de Pellevilain, donna aux religieux de la Luzerne, en 1274, les logis et les étaux du marché d’Avranches, avec les places, les fonds de terre et le droit de seigneurie. André de Malloé était propriétaire et G. de Pellevilain, suzerain. Philippe-le-Hardi confirma cette donation. Dans les Grands-Rôles de l’Echiquier, pour la fin du XIIe siècle, on trouve le nom de Gislebert de Maloe, sans doute un de ces Gilbert, de la famille des vicomtes d’Avranches, qui ont aussi nommé Pont-Gilbert. Il est cité dans l’article de Geoffroi Duredent, praepositus de Abrincis et près de Ric. de Apilleio.

A l’entrée de ce faubourg, au pied du Grand-Tertre, à l’endroit des excavations, était la chapelle de Saint-Nicolas, appelée dans le Pouillé Maladrerie Saint-Nicolas-d’Avranches, de fondation royale avec un revenu de 300 liv. Ailleurs, le même Recueil lui donne 400 liv. de revenu, avec le grand aumônier de France pour patron. En 1623, l’évêque François Péricard touché de compassion des cris qu’on entendait de quantité de personnes vieilles et incapables de gaingner leur vie ainsy que de quantité d’autres pauvres, estrangez et pèlerins, annexa à l’Hôpital la chapelle Saint-Nicolas, avec tous ses revenus, dont un consistait en deux cent quarante-huit rasiaux de froment rouge. A quelle époque fut-elle fondée ? Elle existait probablement en 1180, car elle paraît être mentionnée dans le Grand-Rôle de l’Echiquier pour cette année : Cornes Cestriae rep. leprosis de Abrincis. XL. so. de et stat.

Un peu plus loin était l’Hôpital. Vers le milieu du XIIIe siècle, à l’époque où saint Louis acheta la propriété d’Avranches de Robert de Praere, fils du vicomte Richard, l’évêque Guillaume d’Otteillé transféra l’Hôtel-Dieu de cette ville dans le village de Malloué (in vicum Mauloue) dit Cenalis, mal copié par le Gallia Christiana, sur un terrain appartenant au scholastique. Au XVIe siècle on lisait ce vers inscrit sur l’édifice :
Huic domui primum Guillelmus praebuit ortum.

On a de cet évêque une charte dans laquelle on trouve des détails intéressans : « Comme la Maison-Dieu d’Avranches a été transférée du lieu où elle était moins utilement construite, sur les limites de la paroisse de Saint-Etienne-de-Ponts, comme elle est déjà réédifiée avec de grandes peines et des dépenses onéreuses.... Nous avons décrété que ledit Hôtel-Dieu aura un chapelain et un prêtre perpétuel, de peur que rien ne manque,... (ne quid desit....) Les dimanches et les autres fêtes de neuf leçons, nul paroissien de Ponts ne pourra y aller pour la messe et les autres offices.... Considérant qu’il est injuste et illégal d’améliorer sa condition avec le bien d’autrui (cum alieno suant ponditionem facere meliorem), et de s’enrichir au détriment des autres, nous voulons que l’Hôtel-Dieu paie au scholastique d’Avranches (magistro scholarum) quarante sous tournois. » C’est à cette époque que se rapportent les pures ogives et les arcs élégans de la chapelle de cette maison, le specimen le plus considérable et le plus élégant qu’Avranches possède de l’architecture ogivale. Le travail primitif est la voûte et trois baies de la face du midi. Une de ces sveltes arcades a été décapitée, et forme une portelette carrée oblongue. Les trois fenêtres qui éclairent le coin du pentagone, ogives plates et nues, sont d’une époque rapprochée et sont contemporaines sans doute de cette lourde ogive de l’horloge, qui écrase les sveltes et frêles baies du XIIIe siècle. Or l’horloge (ou l’horologe) fut posée en 1730. En 1731 fut construit le corps de la maison : l’entrepreneur devait en mettre la clef à la main. [35] En 1648, l’Hôtel-Dieu d’Avranches rendait 200 liv. L’Hôpital est baigné par le ruisseau de Pivette qui se divise sous ses murs en Pivette et en Chantereine Cantarana.
C’est sur ce ruisseau que sont les Moulins le Roy, ainsi désignés à cause des droits que le roi de France avait sur eux. Il est probable que leurs prés prata Regis sont désignés dans le Grand-Rôle de l’Echiquier pour l’année 1180, en même temps que la Châtaigneraie d’Avranches, très-souvent citée. Fulch. Paienel hab. Castaneariam et prata Reg. et feriam Sti Andreae. Dans l’Aveu des biens de l’Évêché, présenté à François 1er par Rob. Cenalis, en 1550, l’évêque devait au roi par chacun an un épervier blanc pour les moulins nommés les Moulins-le-Roy, situés joignant les faubourgs d’Avranches et de Ponts. Sur le même cours d’eau est le lieu appelé Bouillant, sans doute du bouillonnement des eaux qui bondissent et murmurent dans cette profonde et rocailleuse vallée. Il est désigné dans le Livre Vert vicum per quem itur apud Bollant. On trouve souvent en ce lieu des débris, particulièrement de larges dalles, qui ont fait croire à l’existence d’un édicule antique, d’un sacellum suburbanum. En outre, de vieux titres appellent rue de la Déesse, le tertre de la Cour du Paradis qui conduit à Bouillant. D’un autre côté, quand on considère que la croix pittoresquement plantée sur un bloc brut de granit s’appelle la Croix-Sainte-Anne, qu’un des doués voisins s’appelle le Doué-Sainte-Anne, on peut croire qu’il y avait là une chapelle consacrée à cette sainte, dont la fête est la principale de la paroisse voisine, Saint-Sénier.

L’analyse architecturale du dernier monument religieux d’Avranches nous suggère une réflexion, c’est que, quoique pauvre sous le rapport monumental, Avranches possède des specimens de tous les styles, excepté de la Renaissance. Le portail de Bouillé représente l’époque romane, la chapelle de l’Hôpital le pur gothique, le vestibule du tribunal le XIVe siècle, le bas-côté méridional de Saint-Saturnin l’époque flamboyante, son portail le style Jésuite, le cloître de la Caserne le cintre de la fin du XVIIe siècle. Deux pilastres de son musée pourraient représenter la Renaissance, si, aux portes de la ville, l’église de Ponts n’offrait un specimen de cette époque.

Le petit cimetière de l’Hôpital renferme une illustre dépouille. Lescure, tué à Fougères, dans la marche des Vendéens sur Granville, fut jeté dans la voiture de sa femme alors enceinte : les entrailles furent inhumées à Fougères, et le corps, enveloppé dans des peaux de mouton, arriva à Avranches dans ce terrible tête-à-tête. Ce fut là, au bord d’une grande route, qu’il fut enterré. Mme de Lescure, depuis Mme de La Rochejacquelin, raconte le fait dans ses Mémoires : « M. Jagault tomba malade à Avranches ; on profita de cette circonstance pour ensevelir le cercueil. C’est encore pour moi un sujet de regret de ne pas savoir où furent déposés ses restes. » Un historien des guerres de la Vendée dit : « Le cercueil qui contenait les restes de Lescure fut enterré secrètement dans l’ombre de la nuit sur une grande route près d’Avranches. » [36] La détermination du lieu de cette sépulture enlève aux vers et à la note de Victor Hugo, sinon leur vérité poétique, du moins leur vérité historique :

Ceux-là promèneront des os sans sépulture
Et cacheront leurs morts sous une terre obscure
Pour les dérober aux vivans.

La noble veuve de M. de Lescure emporta dans sa voiture le corps de son mari, et on l’enterra dans un coin de terre ignoré.

Il y a à Malloué deux anciens fiefs appelés le Noyer et le Motet. Orderic Vital raconte une histoire très-dramatique, relative à un trait de mauvaise foi, dont le héros est appelé seigneur du Noyer ; comme l’histoire n’a rien de précis et que ce nom est commun, il n’est pas possible d’affirmer qu’il s’agit du seigneur du fief situé à Malloué. Le Motet, dont le nom est si féodal, avec la terre de Belle-Étoile, donne son nom à une famille du pays. Ces deux fiefs offrent des habitations tellement semblables qu’elles annoncent le même propriétaire. Un pavillon composé d’un perron, d’un portique et d’une logette, est appliqué sur la façade de l’habitation. Le portique d’un aspect original et élégant, se compose de deux jolies colonnes qui portent un linteau appuyé au mur sur deux culs-de-lampe.

Le second faubourg est le Pont-Gilbert sur la Sée.

Le doux fleuve de Sée, à la grand barbe humide,
Qui baigne desbordé, de son verre liquide,
Où fullastrent nageant cent troupeaux escaillez,
Des vallons Avranchois les tapis esmaillez. [37]

L’ancien pont de ce village, à la tête duquel s’élevait un édifice appelé le Pavillon, trois fois plus long que le pont actuel, se composait de deux ponts en bois reposant sur un îlot artificiel. Une partie a été noyée dans les remblais faits pour la chaussée du pont actuel. Celui-ci fut construit en 1788 par Lefebvre : l’évêque M. de Belbeuf en avait posé la première pierre. Ses trois arches surbaissées, ses piles rondes, le tore de son tablier, en font quelque chose de simple et de monumental. Il est indiqué dans un ouvrage important des Ponts-et-chaussées avec les notules suivantes : Pierre, surbaissé, trois arches de 9,7, largeur du pont 9,7, total des ouv. 29,2, surface du débouché 76, Lefebvre 1788. Le nom de Gilbert est essentiellement septentrional et normand, car il y a dans le Domesday Book dix tenants en chef du nom de Gislebertus ; mais on peut préciser le fondateur du Pont-Gilbert : c’est un des ancêtres des comtes de Chester, Gislebert, seigneur de Marcey, frère de Richard, vicomte d’Avranches. Stapleton le dit assez positivement : « Mention of the land of Gislebert, frater vicecomitis (Richard d’Avranches), occurs in the recital of the possessions of the abbey of Saint-Sever ; and the bridge over the Sée below Avranches is said to have had from him the epithete Pons Gislebertus, he being lord of the adjacent parish of Marcey. » Ce seigneur se noya, l’an 1170, probablement à l’endroit où fut jeté le pont. Robert Cenalis dit aussi que ce fut lui qui lui donna son nom.

Il y avait encore quelque temps avant la Révolution, à Pont-Gilbert, dans les prés du Coudray, une chapelle dite de N.-D.du-Coudray, appartenant à la famille Carbonnel, de Marcey, et, selon quelques-uns, à une abbaye, avec un chapelain spécial. Elle était fréquentée par les habitans du village et par les sauniers, car la était le principal bureau de la gabelle dans le temps du Quart-Bouillon. Le seul souvenir matériel de cette chapelle est une statuette de Saint-Hubert. [38] Il est très-probable que c’est la chapelle du Coudray qui en 1698 fut désignée dans la statistique de M. Foucault sous le nom de chapelle de Marcey, avec une taxe de 1200 livres. Ainsi Avranches avait une chapelle au pied de chacun de ses tertres. Un auteur anglais peint assez heureusement la position de Pont-Gilbert sous Avranches : « Le petit village apparaît pittoresquement situé à la base de la montagne sur laquelle se dresse la ville, comme la dépendance modeste et retirée d’un puissant voisin, qui, pouvant la regarder comme au-dessous de lui, la prend sous sa protection. » [39] A un autre point de vue, avec autant de vérité, une autre plume anglaise a pu écrire : « le sale, sablonneux et hideux village de Pont-Gilbert. » [40]

Il y avait près du Pont-Gilbert, sur la grève de Sauguière, le mardi gras, un divertissement dont on parle encore, et que relate un historien : il s’appelait la Crosserie. « Pour cet effet, dit Richard Seguin, l’évêque, les chanoines et les autres du bas-chœur s’armaient de chacun un bâton ayant une masse au bout, comme au jeu du Mail. Ils se rendaient sur la grève de la Sauguière, auprès du Pont-Gilbert. Là on formait une partie de joueurs, divisés en deux bandes, et à une certaine distance de chaque côté on plaçait deux pierres, par lesquelles celui qui était assez adroit pour faire passer le jeu ou boule de bois, avec la massue, gagnait la partie. Le signal pour commencer le jeu était donné par le son de la grosse cloche de la cathédrale. Alors l’évêque donnait le premier coup de crosse ; les chanoines continuaient la partie jusqu’à ce que quelqu’un l’eût gagnée. Ils cédaient ensuite la place au bas-chœur, qui se divertissait à son tour, et tout le monde à la suite. Quand il était temps de finir les jeux, on sonnait la grosse cloche, et chacun rentrait à la ville. »

Sur la falaise ou la hague qui surplombe au bord de cette grève, est une habitation dont l’origine est racontée par nos historiens locaux, brièvement par M. Cousin, avec étendue par M. de Bréménil, dont nous abrégeons le récit. Elle fut bâtie sous l’épiscopat de M. de Tessé, par G. Caillot, sieur de la Besnardière, chanoine et archidiacre de Mortain, qui eut beaucoup d’empire sur l’esprit de l’évêque. « Il fit bâtir en 1680, la maison de la Biqueterie ; ce lieu était autrefois un petit coteau que l’on appelait la Vallée-ès-Mesjouan. Par ses soins, ce sol ingrat et stérile devint un séjour extrêmement agréable : des jardins charmans s’élevèrent en amphithéâtre, des bassins furent creusés, de belles plantations sortirent du sein de la terre inculte et sauvage, et des murs considérables environnèrent cette jolie habitation. Caillot de la Besnardière y fit également construire une chapelle dédiée à Saint-Guillaume, son patron. M. de Tessé voulut qu’on nommât ce séjour Biqueterie, du nom de bique ou de biquet (petite chèvre), vu que dans le Maine, dont était originaire la famille de Tessé, on appelle ainsi les petites habitations de campagne. Celle-ci était si agréable, la vue en était si magnifique, l’ameublement si commode et si élégant que tous les étrangers de distinction et les intendans y logeaient de préférence, lorsqu’ils venaient à Avranches. »

Au bas du Petit-Tertre, dans un lieu très-pittoresque, s’élève la Croix de la Porrionnays, qui tire son nom des narcisses ou porions qui émaillent sa prairie. Elle a été dessinée par M. Lecerf.

Les hommes grands par l’intelligence appartiennent à l’histoire, et leurs œuvres sont des monumens plus durables que les édifices de pierres monumentum cure perennius.
Ils sont donc du domaine d’une œuvre monumentale et historique. La série des principales célébrités intellectuelles auxquelles Avranches a donné le jour, peut servir de complément et de couronnement à l’étude de ses édifices et de son histoire. Si nous n’osons dire que nous groupons toute sa famille autour de cette généreuse mère, nous réunissons autour d’elle un grand nombre de ses illustres enfans.

Ewanus, Evans, surnommé Langlois, né à Avranches, le troisième abbé de Savigny. Sainte-Marthe suppose qu’il était né à Avranches de parens anglais. XIe siècle.

Robert d’Avranches, second fils de Hugues-le-Loup, vicomte d’Avranches, moine de l’abbaye de Saint-Evroult, et plus tard abbé de Saint-Edmond en Angleterre, à la fin du XIIe siècle, naquit probablement à Avranches.

Noël Beda, né dans le diocèse d’Avranches, auteur ascétique qui a écrit en latin et en français, mort au Mont Saint-Michel où il était prisonnier, 8 janvier 1536.

Thomas Forster, vécut vers le milieu du XVIe siècle, car il fut contemporain de Rob. Cenalis. C’était un médecin célèbre. Après beaucoup de voyages dans différens pays d’Europe, il se fixa à Rouen ; il publia un Traité de Peste et Tétanos.

Louis Le Bourgeois d’Héauville, mort à Avranches en 1680, auteur ascétique. Richard Seguin l’appelle abbé de Chanmeslé, grand doyen d’Avranches, poète, et le fait mourir en 1780.

Dom Bellaise, né à Avranches le 1er mai 1663, mort à Saint-Ouen de Rouen le 23 mars 1711. Son ouvrage sur les conciles de Normandie fut publié par dom Bessin en 1717. Il est un des éditeurs de Saint-Ambroise.

Jacques Parrain des Coustures, d’Avranches, auteur d’une traduction de Lucrèce en deux vol. in-12, d’une Vie de la Vierge publiée en 1691, de la Morale d’Épicure, de l’Esprit familier de Socrate et d’Apulée, de l’Esprit de l’Écriture Sainte publiée en 1682, de la Genèse avec des notes, 4 vol. in-12.

François Dirois, de l’arrondissement d’Avranches, a écrit en faveur du Formulaire des preuves et préjugés pour la religion chrétienne contre tes fausses religions, un vol. in-4°, et l’Histoire ecclésiastique de France, à la suite de l’abrégé de Mezerai.

Nicolas Firmin, carme, connu sous le nom du père Pascal, né à Avranches, est auteur de plusieurs traités de théologie imprimés à Angers. Il mourut en 1704. Voici le titre : P. Pascalis, ordinis Carmelitarum, sacrae theologiae professor in universam theologiam. Tomus primus complexurus de Uno et Trino, de Angelis, de Legibus, de Jure et Justitia. — Vir magna ingenii solertia et religiosi animi obsequio.

Jean de Belle-Étoile, avocat au bailliage, auteur de mémoires contemporains, et d’une vie de l’abbé Gombert, fondateur du séminaire d’Avranches, mort en 1727.

François Richer, jurisconsulte, né à Avranches le 24 avril 1718, a publié un Traité de la Puissance civile et ecclésiastique, deux vol. in-12. Il fut éditeur des Lois ecclésiastiques d’Hericourt, des Arrêts d’Aujar, et de la nouvelle édition des Causes célèbres en vingt-cinq vol.

Adrien Richer, historien, né à Avranches le 15 septembre 1724, a composé un Abrégé chronologique de L’histoire des empereurs, deux vol in-8°, avec des notices sur les savans qui ont paru sous chaque règne ; la Vie-des Hommes illustres comparés les uns avec les autres, deux vol. in-12 ; la Suite de l’Histoire moderne, depuis le treizième vol. jusqu’au trentième.

Le Timonier Desartons, on selon M. Girard, de l’Artour, né à Avranches le 19 avril 1748, est auteur du poème de la Louisiade publié en 1774, et du poème de Constantin le Grand ou de l’Établissement du Christianisme, dédié à sa mère, en 1776.

Pierre Delaunay Deslandes, né à Avranches en 17.., mort à Chauni en 1803, habile directeur de la manufacture des glaces de Saint-Gobain, où il introduisit d’utiles améliorations.

Louis Blondel, auteur d’une Vie de Henri IV et d’une Notice historique sur Avranches et le Mont Saint-Michel, naît à Avranches en 1713 et y meurt en 1829.

Louis-Bonami Dubuisson, horticulteur et botaniste, fils du jardinier de M. Godard de Belbeuf, dernier évêque d’Avranches, directeur du Jardin des Plantes, mort en 1830.

Mais les plus illustres enfans d’Avranches furent ses vicomtes.

Il n’y a peut-être pas de généalogie plus glorieuse que celle des vicomtes d’Avranches, dont l’origine, retrouvée dans les sources poétiques des sagas islandaises, part du père même de Rollon, le conquérant de la Neustrie, et dont le souvenir se grave dans les livres historiques de la Conquête, puis dans ceux des chroniqueurs et des trouvères anglo-normands. C’est à la fois de la poésie et de l’histoire. Dans la période anglo-normande, Avranches brilla d’un éclat particulier, de l’éclat de ces comtes de Chester qui ajoutaient leur nom avant celui de leurs principautés, et qui échangeaient leur résidence entre leurs villes d’outre-mer et leur berceau. Nos sources seront un ouvrage très-savant, qui malheureusement restera incomplet, sur les familles citées dans le Domesday, André Duchesne, Orderic Vital, Rob. Wace, etc.

Presque tous les auteurs des sagas du Nord, et particulièrement Snorro, désignent Rognwald, comme le progéniteur de la famille des vicomtes d’Avranches. Ce puissant seigneur norwégien fut créé comte de Maerc et des Orcades, par Harald Harfager ou le beau chevelu, onzième roi de Norwége. De sa femme légitime, Hildir, fille de Rolf Nefio, il eut deux fils :

1° Thorer, qui devint comte de Maerc après la mort de son père, et conserva ses biens de Norwége ;

2° Hrolf ou Rollon, qui devint le conquérant de la Neustrie en 912 ;

3° Outre ses deux fils légitimes, Rognwald eut plusieurs enfans de ses concubines, Hrollager sortit d’une esclave favorite que ce seigneur avait épousée à la manière danoise, more danico. Ce Hrollager, qui vivait en 896, fut le chef de la famille des vicomtes d’Avranches. Il épousa Emina, et fut le père de :
Hrolf Turtain, vivant en 920, qui avait suivi son oncle, le duc Rollon, en Normandie. Il épousa Gerlotte, fille du comte de Blois. Il eut de cette union :

1° Anslech de Bastembourg, tige des Bertrand, seigneurs de Bricquebec ;

2° Guillaume, tige des seigneurs de Bec-Crespin ;

3° Ansfroi-le-Dane, le premier vicomte d’Exmes. Il conserva ce titre jusqu’en 978, époque où il fut donné à Roger de Montgommery. Il fut le père de deux enfans dont l’aîné fut :

Ansfroi-le-Dane, dit le Gotz, deuxième du nom, qui fut rétabli dans la vicomté d’Exmes, et qui reçut en outre celle de Falaise. Il fut père d’un fils plus célèbre :

Turtain Gotz qui jouit d’une grande faveur auprès de Robert II, duc de Normandie, dont il était chambellan. Il l’accompagna à la Terre-Sainte d’où il rapporta des reliques pour l’abbaye de Cerisy qu’il avait fondée. S’étant révolté en 1041 contre Guillaume-le-Bâtard, fils de son bienfaiteur, il fut exilé et ses biens furent donnés à Harlette, mère du Bâtard. Turtain épousa Judith de Monterolier dont il eut,entre autres :

Richard Goz, [41] qui resta toujours fidèle au duc Guillaume et recouvra la faveur qu’avait perdue son père. Il épousa Emma de Conteville, fille de Harlette, mère du Bâtard. Il rentra dans les biens confisqués sur son père, et en acquit beaucoup d’autres situés dans l’Avranchin, d’où il prit le nom de Richard d’Avranches. Dans un acte de l’abbaye de Saint-Evroult, il figure sous le nom de Richard d’Avranches. Robert Wace le met dans son énumération des guerriers de la Conquête. d’Avrancin i fu Richarz. [42]
On a contesté la vérité historique de ce vers du trouvère du XIIe siècle, et prétendu que Richard n’existait plus et que c’était son fils, Hugues-le-Loup, qui assista à la bataille d’Hastings, en 1066. Le plus sûr est d’en croire le poète ; du moins Richard d’Avranches vivait encore huit ans plus tard, puisqu’en 1074 Richard Goz, vicomte d’Avranches, souscrivit une charte du duc Guillaume, et les auteurs des Recherches sur le Domesday Book disent qu’il vivait même encore en 1082. C’était un homme prudent et sage, dit le trouvère Benoît de Sainte-More :

A un Richart prozdom et sage
Nez e estaiz de beau lignage. [43]

Richard d’Avranches eut quatre filles et un fils :

Hugues d’Avranches, dit le Loup, parce que son fonds d’azur portait une tête de loup arrachée d’argent. Il paraît qu’il ne rejoignit le Conquérant qu’après la bataille d’Hastings. En 1070, Guillaume donna le comté de Chester à Hugues-le-Loup, pour contenir et conquérir ces hardis Gallois, devant lesquels s’était retiré un chef précédemment nommé. Avec ses lieutenants, Robert d’Avranches qui changea son nom en celui de Robert de Rhuddlan (d’un fort bâti à Rhuddlan), et Robert de Maupas, de Malopassu qui, par une fantaisie contraire, donna le sien à un autre château-fort qui le porte encore aujourd’hui, il versa abondamment le sang des Gallois.
Il leur livra un combat meurtrier à Rhuddlan, lieu néfaste, signalé dans la mémoire des Cambriens par la perte d’une grande bataille contre les Saxons vers la fin du VIIIe siècle. Le chant mélancolique des marais de Rhuddlan existe encore sous le nom de Morfa Rhuddlan. Selon Aug. Thierry, Hugues, installé dans sa vicomté de Chester, fit venir de Normandie un de ses anciens amis, nommé Nigel ou Lenoir. Nigel amena ses cinq frères, Houdard, Edouard, Volmar, Horsuin et Volfan. Nigel fut institué connétable et comte de Malbeng : lui et ses héritiers devaient marcher à la tête de l’armée. Ils eurent pour leur part du butin toutes les bêtes à quatre membres, animalia intra quatuor membra. Les autres frères furent magnifiquement récompensés. Hugues fut créé comte palatin de Chester, comte franc par l’épée, comme le roi tenait l’Angleterre par sa couronne. Il eut douze barons, pairs de son comté, et une cour souveraine. Il faut voir dans le Domesday le détail des propriétés que lui donna le Conquérant, ses cent soixante-deux seigneuries dans une vingtaine de comtés, ses nombreux manoirs, ses haia, ses droits de soc sur plus de cent centenies, ses hydes, ses maisons, etc. Le Conquérant tenait sa parole et donnait à ses barons plus de seigneuries qu’ils ne possédaient de vergées en Normandie.

Le hardi soldat, le dompteur des Gallois, qui faisait sa garde d’un corps d’hommes déterminés, s’entourait aussi, dans son pays sauvage, des pompes de la civilisation normande, de ménestrels, de trouvères, d’oiseleurs, de courtisanes. Son chapelain, Gerold, prêtre de l’église d’Avranches, s’élevait contre les exagérations de son luxe ; Orderic Vital trace de lui ce portrait : « Hugues n’était point libéral, mais prodigue. Il conduisait avec lui, non sa famille, mais une forte armée. Il ne gardait aucune mesure ni pour donner ni pour recevoir ; journellement il dévastait ses biens et favorisait beaucoup plus les oiseleurs et les chanteurs que les laboureurs et les prêtres. » Geoffroy Gaimard dit :

Quiens homs estoit li queus Huons
Lempereur de Lombardie
Ne menoit tièle compaignie.

Hugues était encore très-puissant en Normandie. Selon le Livre Rouge de l’Echiquier, ses descendans devaient dix chevaliers pour la baronnie de Saint-Sever et celle de Briquessart. Pour sa vicomté, il devait cinquante-et-un chevaliers, et autant pour ses fiefs dans le comté de Mortain. Il revint dans l’Avranchin où il déploya un faste royal. Il reçut dans son château d’Avranches le duc Guillaume qui guerroyait contre son frère Henri, enfermé dans le Mont Saint-Michel. En 1085 il restaura l’abbaye de Saint-Sever, et en 1093 il fonda celle de Saint-pierres, au comté de Chester. Il reçut le gouvernement du château de Saint-James : sa place était toujours aux avant-postes.

Pori ce que Hughes li quens de Centre
Ne li pot une plus amis être
Si li vous Henri otarie
Le chastel que nos apelons
St-Jeaume de Bevron.

Enfin en 1101, le 20 juillet, il prit l’habit monastique dans son abbaye de Sainte-Verburge et mourut sous le froc quatre jours après. Orderic Vital peint en quelques mots son corps et son caractère : « Tout entier aux débauches de la table et surchargé d’un excessif embonpoint grand amateur du siècle et des pompes mondaines, qu’il regardait comme la plus riche partie des béatitudes humaines. »

Les enfans de Hugues furent au nombre de cinq dont le principal fut :

Richard, vicomte d’Avranches et comte de Chester, qui avait sept ans à la mort de son père. Il était d’une beauté remarquable, d’une belle âme et d’un grand courage. Il fut un des plus fermes soutiens du roi Henri 1er. A Tinchebray, il combattit à ses côtés. Dans le pays de Galles, dans un pèlerinage à Sainte-Venefride, surpris par un corps de Gallois, il allait succomber, quand Guillaume, son connétable, se jeta dans la Dée et vola à son secours. Près du gué, appelé depuis Constablesonde, Richard éleva un monastère. Il donna des secours pour l’édification de la cathédrale d’Avranches. Cette noble et poétique existence se termina par un coup tragique. Il périt dans le naufrage de la Blanche-Nef, avec le fils de Henri Ier, sa jeune femme et toute sa famille. Il avait vingt-cinq ans et n’avait pas eu d’enfans. Une vieille ballade faite sur ce naufrage a consacré le souvenir du comte de Chester :

Lord Richard was his name
Which was the earl of Chester then,
And thirsted after fame.

Ainsi s’éteignit la branche normande des vicomtes d’Avranches : une branche anglaise, qui cachait son nom dans la contraction d’Everinge ou Evering, existait encore à la fin du XVIIe siècle.

La Flore d’Avranches

Les fleurs ont beaucoup de rapports avec les monumens. Les vieilles murailles sont des jardins sur lesquels vivent des tribus de plantes, dont la vie éternelle contraste avec la fragilité des ruines. Le lichen, ce vêtement, cette peinture nuancée des vieilles pierres, n’est-il pas, selon un homme de science et de poésie, [44] l’anneau qui unit le minéral et le végétal ? Les botanistes se font des herbiers historiques : cette fleur, ce brin d’herbe, cueilli tel jour, est le souvenir de tel monument. Puisque la nature sème des fleurs sur les monumens, pourquoi, en interrogeant les restes des siècles, ne recueillerions nous pas ces êtres éphémères, qui sont de la poésie pour l’imagination et des faits pour la science ? Pourquoi pas, surtout dans une œuvre qui aspire à associer quelquefois la nature et l’art, et qui voudrait effeuiller quelques fleurs sur des monumens et des souvenirs, peut-être quelque peu arides en eux-mêmes et rendus monotones par le voisinage ?

Avranches a une Flore variée, à cause de sa situation, pour ainsi dire, à la fois terrestre, fluviatile et maritime. Aussi offre-t-elle tous les végétaux généraux de la Normandie, excepté ceux des terres calcaires. Elle en a aussi qui lui sont particuliers ou peu communs. C’est de ceux-ci que nous essaierons une rapide énumération, en indiquant leur station. Nous associons à nos propres observations celles de deux botanistes, dont l’un a fait la Flore de la Normandie, dont l’autre possède la Flore de l’Avranchin. [45]

Sous nos remparts, dans les anfractuosités du rocher, brillent au milieu de vertes saxatiles, la corolle bleue de la Buglose toujours verte (Anchusa semper virens), et le candide Perce-neige (Galanthus nivalis). A nos murailles se balancent la particule raide d’un gramen rougeâtre, le Brome de Madrid (Bromus Madritensis), les grappes roses du Thym calament (Thymus calamintha), les folioles veloutées de la Rue des murailles (Ruta muraria), et dans le Petit-Tertre se dresse un chaume de cinq pieds, le Brôme gigantesque (Bromus giganteus). L’Orobanche bleue (Orobanche caerulea) fleurit sur les tertres de la Cathédrale et sur les fossés de Changeons. On trouve encore le long de nos haies celle du Caille-lait, sur les racines du Gallium Mollugo, et celle de la Luzerne. Les liges filiformes de la Sibthorpie d’Europe (Sibthorpia Europaea) rampent sur les fossés humides voisins de la Roche. A la Jourdannière se dressent les épis verdâtres de l’Amaranthe Bleit (Amaranthus Blitum). Au Mont-Jarry rampent les rameaux fleuris de la Herniaire (Herniaria vulgaris), semblables à des folioles de fougère. La fleur appelée la Rosée-du-Soleil, Rossolis (Drosera rotundifolia), étale ses rosettes à folioles rouges, glanduleuses, irritables au toucher, dans les prés tourbeux du Mont-Jarry. L’Oxalide corniculée (Oxalis corniculata) abrite sur les murs son ombelle d’or sous ses folioles obcordées. Le plus élégant arbrisseau du pays, le panache de nos grèves, le Tamarix (Tamarix gallica) commence à se montrer sur les fossés des ruisseaux de la commune, à leur embouchure dans la Sée, et ces ruisseaux sont remplis de cette Ache amphibie, l’Apium graveolens. Parmi les bruyères des landages du Mont-Jarry s’élève sur une haute tige la grappe aux grelots purpurins de la Bruyère ciliée (Erica ciliaris). La Linaire cymbalaire, dont la feuille est aussi gracieuse que la fleur, festonne les murs du Jardin des Plantes. La Samole de Valerand (Samolus Velerandi), une plante druidique, croît dans les ruisseaux du bord de la grève d’Avranches. A la limite de la commune, à Baffé, la pelouse de l’hippodrome se hérisse de l’épi blanchâtre de la Néottie en spirale (Neottia spiralis). Le Statice armeria émaille de ses capitules roses le tissu serré de notre pelouse fluviatile. La Valeriane rouge se penche en touffes aux murs de l’Évêché et aux débris de la Salle synodale. Au-dessous de la ville, dans les prés des Vallées, au milieu d’une multitude de gramen et de carex, on remarque le Scirpe épingle (Scirpus acicularis). Sur les mondrins du littoral d’Avranches s’étalent les feuilles finement découpées du Sisymber sagesse (Sisymbrium sophia), les tiges scabres du Velar giroflée (Erysimum cheiranthoides), et les touffes du Carex de Schrebre (Carex Schreberi). Enfin, on ne peut oublier la rose découverte par M. Le Chevalier, professeur d’histoire naturelle à l’École centrale, et qui est encore cultivée dans le jardin botanique sous le nom de Rosa Abrincensis.

Si l’on ne voyait pas comme nous les rapports du végétal et du monument, et l’harmonie de l’art et de la nature, on pourrait peut-être excuser cette description botanique, comme une fleur jetée sur des dates et des pierres, comme une vignette au bas d’une peinture grave et sévère.

Source :
- Avranchin monumental et historique, Par Édouard Le Héricher, Volume 1 - 1845
Canton d’Avranches, pages 1 et suivantes.

Notes

[1] Jean Vittel, poète avranchois. Exercices poèt.

[2] NDLR : voir : Saint-Pair - Existence et étendue de la forêt de Sciscy

[3] Pas, Repas, Maupas indiquent le passage de voies romaines.

[4] On voit encore entre la porte des voûtes de corps-de-garde d’une grande puissance.

[5] Elle renfermait autrefois les canons et les armes de la ville.

[6] [Cette dernière touche à l’ancienne geôle.

[7] Voir surtout une base de double colonne, avec le coin roman, dans un jardin au pied du donjon.

[8] Elle est dessinée dans l’ouvrage de M. Hairby sur Avranches, p. 52.

[9] Mss. de M. de Bréménil.

[10] Vers le centre une déchirure montre un petit appareil régulier, qui serait romain, s’il n’était pas si largement uni, large jointed. C’est la partie la plus antique.

[11] M. Hairby

[12] Tracery, mot anglais nécessaire à notre langue architectonique.

[13] Cette statue existe encore rue de Lille.

[14] Mss. de M. de Bréménil. On trouva dans le cercueil de granit, arec les ossemens, une croix en plomb, une lampe sépulcrale et des souliers à la poulaine.

[15] Mss. de M. de Bréménil : Il existait encore en 1790, dans la cathédrale d’Avranches, un tableau très-ancien que j’ai vu, et où ce prince était représenté recevant la fustigation des mains des légats. Ce fait est faux historiquement.

[16] Il est maintenant dans la chapelle du grand séminaire de Coutances.

[17] L’assassin se nommait Preud’homme et le sergent Noël Le Foulon. (François Desrues.)

[18] M. Fulgence Girard, dans sa substantielle et élégante Hist. des évêques d’Avranches, s’est surtout attaché à leur rôle moral et civilisateur.

[19] Il règne beaucoup d’incertitude sur le lieu du Serment. L’auteur l’a mis à Avranches avec Aug. Thierry, et the pictorial hist. of England, p. 199. La Tapisserie de la reine Mathilde et Rob. Wace le placent à Bayeux. G. de Poitiers à Bonneville ; Orderic Vital à Rouen ; G. de Jumiège en plusieurs lieux. (Voir notre art. du Serment d’Harold, Journal d’Avranches, 2 juillet 1843.)

[20] Lorsque tout le monde s’écrie qu’Avranches n’a pas d’églises, et quand on voit quelle reconstruction nous menace, pourquoi ne ferions-nous pas ce qu’on fait partout, dans notre époque qui sait admirer, mais ne peut produire ? il y a, à quatre lieues de nous, les restes d’une belle basilique abandonnée, moitié romane, moitié gothique, qui possède la plus belle tour gothique du département après celle de Saint-Lo et de Coutances, et un très-beau triple portail roman. Pourquoi n’irions-nous pas chercher les restes de l’abbaye de la Luzerne ? Assurément nous n’aurions plus à regretter notre cathédrale. Du reste, l’auteur n’espère pas que son cri, parti si tard et de si bas, retentisse ailleurs que dans le cœur des antiquaires et des artistes.

[21] Élevé par M. François Levêque, curé de la paroisse. Mss. Du Dr Cousin.

[22] Extrait d’un procès-verbal signé par un grand nombre d’hommes distingués du pays, ap. le Dr Cousin. Cette antiquité et cette origine de Saint-Gervais, mentionnées dans la verrière, sont encore plus positivement marquées dans un acte, apocryphe peut-être, mais pastiche assez habile, qui se trouve dans les mêmes Mss. Voici le début de cet acte, qui aurait été passé à Avranches le 28 novembre 1082 : « Par-devant nous Raoul de Lenclastre, escuier, capitaine de Vusvaltheam et vicecosme de la cité d’Avranches pour monsieur Guillaume roi d’Angleterre....  » Le Dr Cousin dit que copie en fut faite en 1698, à la réquisition de François Brébeuf, chanoine de la cathédrale. Dans cet acte, les mots de collège et d’église sont presque toujours associés.

[23] Ce cimetière fut pollué et ensanglanté par une rixe entre les commis des aides et un particulier accusé de vendre à muche-pot. Il fut réconcilié, en 1704, par M. de Coetanfao. Mss. du Dr Cousin.

[24] L’empereur Joseph II, 1777. L’amiral de Tourville, 1692.

[25] M. Mancel, bibliothécaire de Caen, a présenté une notice sur ce bas-relief à la Société des Antiquaires de Normandie.

[26] Dans la nuit du 28 novembre 1720. Mss. du Dr Cousin.

[27] Mss. du Dr Cousin. A la suite des noms raturés des Nu-Pieds. Ils ont été rétablis par M. Laisné, l’exact historien de cette révolte dans notre localité : voir ses trois opuscules.

[28] Dont l’anagramme est ton ami, dit M. Cousin.

[29] Mss. du Dr Cousin, tom. VI. Ce fait reculerait au moins au commencement du XVII° siècle l’établissement d’une presse à Avranches. M. Fluquet (Ann. de la Manche, an. 1839) se serait trompé en donnant à cette ville pour premier imprimeur Phil. Motays qui s’y fixa en1650, qui se servait de bon papier et de caractères passables. En même temps que ce dernier vivait un autre imprimeur, Menuet, qui publia en 1664, in-12, la Fondation de l’église et abbaye du Mont Saint-Michel, des miracles, reliques et indulgences, par Feuardent, qu’il ne faut pas confondre avec un ouvrage du même auteur, ayant à peu près le même titre, et imprimé à Coutances et non pas à Constance comme le dit le père Lelong. (Bibl. hist., tom. 1er, p. 758.)

[30] On voit à la bibliothèque d’Avranches un registre sur lequel sont inscrits les souscripteurs et les souscriptions. On remarque celle de M. Oury, originaire de Genêts, négociant à l’Ile-de-France, 2,400 ; celle de M. de La Martre, propriétaire à Saint-Domingue, 490 ; et les nombreuses libéralités de M. de Montitier, à qui le bureau administratif du collège conféra le titre de membre honoraire.

[31] NDLR : Voir : Brecey - Notes historiques et archéologiques : Louis-René Le Berriays.

[32] Le Jardin des Plantes a été une école d’où le goût de l’horticulture s’est répandu dans toute la ville. Avranches est la ville des fleurs, et pour développer le mot d’un Fleuriste, on peut dire : « la Touraine est le jardin de la France, l’Avranchin le jardin de la Normandie, et Avranches le parterre de l’Avranchin. »

[33] Vie de Guillaume-le-Conquérant. Depping a rectifié l’erreur et a mis Avranches au lieu d’Almenèches.

[34] Expilly disait en 1763.... Il y à Avranches un prieuré de Bénédictines dont la communauté est toujours nombreuse. (Dict. du Gaules.)

[35] Les deux grandes auges de quarreau, furent faites en 1733.

[36] Bournisseux, Histoire des guerres de la Vendée, t. II, p. 156.

[37] Jean de Vitel, poète Avranchois. Exercices poèt. La Prinse du Mont Saint-Michel.

[38] Possédée par l’auteur.

[39] M. Hairby, Avranches and its vicinity, p.146.

[40] Miss Costello, tome. 1er, chap. V.

[41] Richard avait un frère peiné, nommé Gislebert d’Avranches. Note de M. de Pirch. Voir Stapleton, 1ere page du 1er vol.

[42] Vers 1360.

[43] Chron. des ducs de Normandie, t. 3, p. 311.

[44] Ch. Nodier, Fées aux Miettes.

[45] M. de Brebisson, auteur de la Flore de Normandie, ouvrage dont l’influence a été très-grande pour la propagation dans cette province d’une science qui est la poésie de la nature ; M. Bataille, conservateur du Jardin des Plantes d’Avranches, qui a réuni dans ce jardin beaucoup de raretés locales, et initie à la botanique une classe intéressante et intelligente, celle des jardiniers.