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00. Les Ducs héréditaires de Normandie - Introduction


Vers le IXe siècle, la Norwége, dont les côtes s’étendent depuis les rochers de la Baltique jusqu’aux glaces du pôle, était le plus inculte des pays septentrionaux. La nature du sol et la rigueur d’un climat qui s’opposait à tous les efforts de l’agriculture, en inspirant aux peuples de cette contrée la haine de la mère-patrie, ne contribuèrent pas peu à leur donner ce goût des aventures et ce mépris de la mort qu’on admire en eux. Ils habitaient surtout les bords de la mer ; ils étaient pauvres, avides, entreprenants ; la piraterie maritime devenait leur profession naturelle.

La population de la Norwége était immense. La terre ne pouvait suffire à tous les chefs. Outre ceux qui possédaient des États sur le continent, ils comptaient une foule de rois d’une autre espèce, souverains sans royaume, sans demeure, n’ayant qu’une barque pour abri et d’intrépides matelots pour sujets. C’étaient les rois de la mer, ne dormant jamais sous le toit enfumé, ne vidant jamais la corne de cervoise auprès du foyer, mais toujours prêts à s’élancer sur leurs chevaux à voiles, ainsi qu’ils appelaient leurs navires, pour épier les vaisseaux voyageurs, les attaquer à l’abordage, massacrer les rameurs et s’enrichir de leurs dépouilles.

Après avoir ravagé l’Islande et les îles du Nord, ces barbares, que l’histoire désigne sous le nom général de Northmans (hommes du Nord), osèrent, vers le temps de Charlemagne, porter leurs déprédations jusque sur les côtes de la Frise et de la France. Le grand empereur leur opposa la vigilance de son génie ; il entretint des vaisseaux en station sur toutes les côtes depuis le Tibre jusqu’à l’embouchure de l’Elbe. Mais un jour, dans un port de la Méditerranée, il aperçut des pirates, et, les reconnaissant à la forme de leurs barques, il se leva de table, se mit à une fenêtre qui regardait l’Orient et y demeura longtemps immobile ; des larmes coulaient le long de ses joues ; personne n’osait l’interroger. « Mes fidèles, dit-il aux grands qui l’environnaient, savez-vous pourquoi je pleure ? Je ne crains pas pour moi ces pirates ; mais je m’afflige que, moi vivant, ils aient osé insulter ce rivage. Je prévois les maux qu’ils feront souffrir à mes descendants et à leurs peuples. » [1]

La prédiction de Charlemagne ne tarda pas à se réaliser. Sous son fils Louis le Débonnaire, que les chroniqueurs ont parfaitement caractérisé, en disant qu’il fut bon père, prince vertueux, mais mauvais empereur, l’embouchure des fleuves cessa d’être gardée par des flottilles, et les pirates purent pénétrer dans la Gaule.

Dès l’an 820 les Normands sont à l’embouchure de la Seine. Leurs relations avec Louis le Débonnaire semblent n’avoir eu d’autres résultats que d’encourager leur invasion.

En 830, une bande plus nombreuse s’établit près de l’embouchure de la Loire, dans l’île de Her, qui prit le nom de Noirmoutiers, d’un monastère qu’ils avaient brûlé. Ce fut leur première station, ou le repaire d’où ils s’élancèrent pour ravager les campagnes et dans lequel ils rassemblèrent leur butin.

En 838, parut Hasting, le plus méchant homme qui naquît jamais, disent les chroniqueurs. Aucun roi de la mer n’a laissé plus de terreur, aucun n’a brisé tant de cervelles, tant répandu de sang humain, tant pourchassé de chevaliers. C’était un renégat né en Champagne, qui, après avoir trafiqué longtemps dans les pays du Nord, était devenu chef de pirates, comme Samon, autre Gaulois, était devenu roi des Esclavons, du vivant de Dagobert. Pour coup d’essai, Hasting pilla Amboise ; il occupa ensuite Nantes, et établit une station dans une île de la Loire, au-dessous de Saint-Florent.

Trente ans plus tard, nous le trouvons encore aux prises avec Louis III, sur les bords de la Somme. Le roi de France lui tua neuf mille hommes dans une action célèbre, auprès du lieu où fut bâtie plus tard Abbeville, et le contraignit de regagner précipitamment ses vaisseaux. Les historiens de l’époque assurent que Louis III, d’une complexion délicate, se battit avec une ardeur telle, qu’il se rompit les entrailles à force de frapper. On fit sur cette victoire une chanson en langue tudesque. Le jeune roi mourut au bout de quelques mois, des suites de son accident. Son frère Carloman, devenu seul maître de la France, s’attacha Hasting par la cession du comté de Chartres, érigé pour lui en fief héréditaire. [2]

Pendant qu’Hasting se créait ainsi un État, un autre chef non moins célèbre portait l’audace encore plus loin. Sous les dernières années de Charles le Chauve, père de Louis III et de Carloman, Regnard-Lodbrog, arrivant par la Seine avec cent vingt bateaux, pillait Rouen et s’avançait vers Paris, chassant sur son passage les populations effrayées. Les moines fuyaient au loin, emportant les reliques des saints, pour les soustraire à la profanation, et engageaient les peuples à réclamer l’aide de Dieu contre ces terribles ennemis. La ville de Paris fut occupée sans résistance. Selon une tradition populaire, les morts se défendirent mieux que les vivants. Regnard, entrant dans la maison d’un vieillard mort (Saint-Germain-des-Prés), fut battu avec les siens, sans voir d’où partaient les coups. Charles le Chauve, posté à Saint-Denis, n’osa combattre les pirates et paya leur retraite d’une forte somme. Les Normands de Regnard jurèrent par leurs dieux et sur leurs armes qu’ils ne reviendraient jamais. Ils gardèrent ce serment pendant douze ans.

Ces événements nous conduisent jusqu’au règne de Charles le Gros, dont le nom rappelle l’incapacité la plus complète réunie à un immense pouvoir. A peine est-il proclamé par les seigneurs, que les pirates arrivent par les embouchures de tous les fleuves. Quarante mille des plus audacieux se réunissent sous les ordres de Simir, et, montés sur sept cents bateaux, ils viennent une seconde fois mettre le siége devant Paris. La capitale de la France n’était alors qu’une île, la Cité, jointe au continent par deux ponts de bois, défendus chacun par une tour. Le siège commença vers la fin de septembre 885. Eudes, duc de France ; Goslin, évêque de Paris, Anchesie, abbé de Gaint-Germain-des-Prés, et Eble, religieux de la même communauté, furent les seuls qui ne s’effrayèrent pas à la vue de cette multitude d’ennemis. Ils soutinrent le siége avec vigueur. Après trois assauts inutiles donnés du côté du nord, les Normands essayèrent de combler le fossé qui défendait la tour par laquelle ils devaient s’emparer du pont. Les fascines leur manquant, ils y jetèrent des bœufs et des chevaux ; et, cela ne suffisant pas encore, ils eurent la barbarie d’égorger les prisonniers français et de jeter leurs cadavres dans le fossé, pour achever de le remplir. A la vue de cet excès de cruauté, l’évêque frémit d’horreur, et, s’élançant sur la brèche, il perça d’un coup de flèche un officier normand, dont le corps tomba dans le fossé avec ceux qu’il venait d’y précipiter lui-même. Les Normands continuèrent l’attaque, mais inutilement ; les assiégés démontaient sans cesse les béliers, enfonçaient les galeries et assommaient une multitude de soldats ennemis par les pierres qu’ils lançaient du haut des murailles.

Depuis dix-huit mois, Eudes et Goslin soutenaient des attaques continuelles, lorsque Charles le Gros revint des bords du Rhin avec une nombreuse armée. Mais lorsqu’il pouvait exterminer ses cruels ennemis, il n’osa pas même risquer une bataille ; il leur donna, pour les engager à lever le siége, sept cents livres pesant d’argent et la permission de passer l’hiver dans la Bourgogne, qu’il abandonnait ainsi à leurs dévastations.

Ce honteux traité excita une indignation générale. Charles le Gros fut déposé, comme incapable de défendre la couronne ; et Eudes, le défenseur de Paris, devint roi de France.

Mais les Normands n’en triomphaient pas moins. En revenant dans leurs tristes et sauvages contrées, ils racontaient à leurs compatriotes que, par-delà l’Océan, vers le Sud, se trouvaient de fertiles vallées échauffées par un doux soleil, et d’une facile conquête. Ces récits enflammèrent l’imagination de ceux qui les écoutaient et augmentèrent encore leur soif d’aventures et leur ardeur pour les lointains voyages ; si bien qu’un jour arriva que la terre de Norwége, que l’on avait surnommée la fabrique des nations, n’eut plus assez d’habitants pour la peupler, et un prince nommé Herald se vit contraint de porter une loi qui défendait à tous ses sujets de quitter la mère-patrie.

Comme il arrive toujours, cette ordonnance trouva des rebelles. De ce nombre fut Hrolf, jeune et beau guerrier d’une illustre famille, qui, méprisant l’ordre du roi, se permit d’aller butiner dans une île voisine. Le prince aussitôt convoque une assemblée, et le coupable, malgré son illustre origine, est à jamais banni de sa patrie.

Hrolf, qui avait peut-être un pressentiment de sa grandeur future, remonta sur ses vaisseaux et cingla vers les Hébrides. Il se jeta d’abord sur l’Angleterre ; mais Alfred le Grand le repoussa. Sans perdre courage, il se remit en mer, confiant aux vents le soin de sa fortune.

Comme il errait à travers l’Océan, il eut ou crut avoir un songe, dans lequel il vit un essaim d’abeilles qui, partant de son vaisseau, étaient allées s’abattre sur de beaux arbres, dans une contrée émaillée de fleurs et qui semblait saluer leur venue. Il ajouta que ces abeilles leur indiquaient sans doute le chemin qu’ils devaient suivre, et aussitôt il se dirigea vers la Neustrie.

Un vent favorable porta les pirates à l’embouchure de la Seine. C’était en l’année 876. La grasse province qui s’offrait à leurs yeux éblouis justifia pleinement le rêve de leur chef. Ils résolurent aussitôt d’en faire la conquête et d’y fixer leur vie errante.

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La Neustrie

La province de Neustrie avait autrefois fait partie de la deuxième Lyonnaise. Ses premiers habitants avaient été les Calètes, les Vellocasses, les Éburovices, les Lexovii, les Bajocasses, les Unelli et les Sagii, [3] tous Gaulois dans le fond et dans la forme, tous soldats et laboureurs, païens qui sacrifiaient des victimes humaines à Teutatès et des taureaux à Jupiter.

Avec la conquête romaine, cette province aussi avait changé de forme. On lui avait donné un gouverneur, on avait percé des routes, bâti des châteaux, élevé des villes ; enfin, la deuxième Lyonnaise était devenue une province importante, et la civilisation avait commencé à s’y faire sentir.

Bientôt un élément plus civilisateur encore que le contact des mœurs romaines vint développer l’intelligence des sauvages habitants de la contrée. Trois prêtres d’une religion nouvelle, Mellon, Taurin et Exupère, tous trois humbles et pauvres, mais forts de la croix de Jésus-Christ, leur divin maître, vinrent semer la foi dans ces sauvages contrées et prêcher l’Évangile, l’un à Rouen, le second à Évreux, le troisième à Bayeux.

Mellon, le premier, est peu connu. Il vivait vers le IVe siècle. Il habita longtemps une grotte retirée au bord d’une fontaine miraculeuse que l’on admire encore dans une fraîche vallée du pays de Caux, auquel le saint évêque a donné son nom. Il prêcha ensuite avec succès à Lillebonne, la grande cité d’alors, et à Rouen, qui n’était encore qu’une bourgade. On conserve dans une crypte de l’église de Saint-Gervais de cette ville le tombeau où l’on prétend qu’il fut enterré. Ses miracles et l’éclat de ses vertus avaient fait de nombreux prosélytes. L’Église de Rouen l’honore comme son fondateur.

Les légendaires donnent de plus longs et de plus poétiques détails sur la vie et les miracles de saint Taurin, premier évêque d’Évreux. L’histoire de ces nombreux miracles est racontée tout entière par les sculptures d’une châsse gothique d’un merveilleux travail, dans laquelle sont renfermées les reliques de cet apôtre de la Normandie. L’église de Saint-Taurin d’Evreux possède cette châsse, dont elle est fière à juste titre. On montre, à peu de distance de l’Aigle, un coudrier dont les branches servirent, dit-on, à flageller le fondateur de l’Église d’Evreux ; mais on ne peut indiquer la date précise de ce fait.

Saint Exupère offre quelque chose de plus certain à l’histoire. Il vivait en 370, et il établit à Bayeux une chrétienté florissante. La liste exacte de ses successeurs sur ce siége nous a été conservée.

C’est à la lueur des idées chrétiennes qu’il faut suivre l’histoire de la province pendant ces temps malheureux. C’est saint Victrice, un évêque de Rouen, qui nous en a laissé les plus anciens éléments. C’est encore lui qui fit sortir de terre les premiers monuments. Alors, selon l’expression de saint Bernard, les crosses et les croix étaient de bois, mais le clergé était d’or. Victrice, de ses mains épiscopales, ne craignait pas de se mêler aux ouvriers et de rouler avec eux les pierres qui devaient servir à édifier la première église.

Après les Romains parut Clovis. La seconde Lyonnaise, façonnée depuis quatre siècles aux mœurs, au langage et aux lois de Rome, se révolta, comme les autres contrées armoriques, contre le nouveau conquérant. Cependant il fallut céder à la force. Tout disparut devant les Francs, jusqu’à l’ancien nom de la province, et la Neustrie passa à cette branche de guerriers qui gouverna le Nord-Ouest de la France et que les historiens ont appelés rois, mais que je ne sais, moi, de quel nom qualifier.

Huit évêques avaient occupé le siége de Rouen depuis saint Victrice. Prétextat, élu en 544, exerçait encore en 567, lorsque Chilpéric, roi de Neustrie, épousa l’impie Frédégonde, tandis que Sigebert, son frère, roi d’Austrasie, s’unissait à Brunehaut. Ces deux femmes, Frédégonde et Brunehaut, caractérisent à elles seules une époque. Une guerre acharnée éclate entre les deux rois à l’occasion de ces deux rivales.

En 626, nous trouvons sur le siège de Rouen un autre grand évêque, saint Romain, le plus populaire peut-être de tous les héros chrétiens dans la Normandie ; et pendant des siècles, la ville de Rouen compta parmi ses plus glorieux privilèges celui de la fierte de saint Romain.

Saint Ouen (640), successeur de saint Romain, continua l’apostolat fructueux de son prédécesseur. « Je vous conjure, disait ce saint évêque dans une lettre touchante aux habitants de son diocèse, de ne point observer les coutumes des païens, de ne point croire aux magiciens, aux devins, aux sorciers ; de ne les consulter ni dans vos maladies ni pour aucun autre sujet. N’observez point les augures ou le chant des oiseaux. Que nul chrétien ne remarque le jour qu’il sort de chez lui ni le jour où il y rentre ; que nul ne fasse attention au jour ni à la lune pour entreprendre une besogne ; que personne n’invoque le nom des démons, Neptune, Pluton, Diane, Minerve ou ses génies. Qu’on n’aille point aux temples, aux pierres, aux fontaines, aux arbres, aux carrefours, y allumer des cierges ou y accomplir des vœux. »

En même temps qu’il cherchait à éteindre dans son peuple les dernières traces du paganisme, saint Ouen donnait tous ses soins à la culture et aux progrès des lettres. Fondées sous les auspices de ce prélat, les célèbres abbayes de Fontenelle et de Jumiéges devinrent en ses mains comme des instruments dont il se servit pour faire fructifier les études. La première surtout s’acquit, sous ce rapport, une réputation que peu d’autres ont égalée. Elle est à peine créée, que les savants y abondent. Une bibliothèque nombreuse s’y forme par les soins de saint Wandrille, dont elle prendra bientôt le nom. La jeunesse y accourt de toutes parts et remplit ses écoles. Elle fournit de grands personnages dans presque tous les genres. Tels furent Génesion et Lambert, qui sortirent de son cloître pour monter sur le siége épiscopal de Lyon ; tel fut Ansbert, qui mérita de succéder à saint Ouen sur celui de Rouen ; Ansbert qui, voulant donner un grand festin le jour de son entrée en fonctions, fit dresser une table particulière pour les indigents, plaça les autres convives chacun selon son rang et alla s’asseoir au milieu des pauvres. Ce même évêque, pour remédier autant qu’il était en lui aux désastres d’une grande famine dont souffrit la province pendant son épiscopat, fit servir les trésors de l’Église au soulagement des malheureux.

Les temps qui suivent sont des temps de troubles, de désordres et d’obscurité. En pouvait-il être autrement à une époque tourmentée par les derniers efforts d’une dynastie expirante ? L’héritage de Clovis, tantôt partagé entre les enfants d’un roi qui mourait, tantôt réuni sous un seul maître pour être de nouveau morcelé, n’était plus qu’une proie ensanglantée qui devait rester au plus fort, au plus cruel ou au plus adroit.

Vint enfin le génie puissant de Charlemagne, qui suspendit un moment tous ces maux. Ce grand prince s’appliqua à favoriser les études, et la célèbre école de Fontenelle reprit tout l’éclat dont elle avait brillé sous saint Ouen (800).

Les démêlés des successeurs de Charlemagne et la naissance du système féodal arrêtèrent ce bel essor. L’apparition des Normands, leurs excès, leurs ravages mirent enfin le comble aux désordres de l’administration et à la misère des peuples.

Tels étaient les hommes qui venaient fonder une puissance dans la partie nord-ouest du royaume de France ; tel était le pays qui s’offrait de lui-même à leur fertile conquête.

Notes

[1] Chateaubriand. Études.

[2] Mazas, Histoire de France.

[3] NDLR : Source : Wikipédia
Liste des peuples gaulois et de leur chef-lieu établis dans l’actuel territoire de la Normandie :
Abrincates (Ingena, aujourd’hui Avranches).
Aulerques Diablintes (Noviodunum, aujourd’hui Jublains).
Aulerques Éburovices (Mediolanum, aujourd’hui Évreux).
Bajocasses (Augustodurum, aujourd’hui Bayeux).
Calètes (Juliobona, aujourd’hui Lillebonne).
Lexoviens (Noviomagus, aujourd’hui Lisieux).
Unelles (Cosedia, aujourd’hui Coutances).
Véliocasses (Rotomagus, aujourd’hui Rouen).
Viducasses (Aregenuae, aujourd’hui Vieux).