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01. Les Ducs héréditaires de Normandie - Hrolf ou Rollon

Premier duc de Normandie. (876 — 926) Voir Note N° 1


NDLR : texte de 1860, voir source en bas de page.


Une de ces tempêtes qui prouvent bien que Dieu souffle où il veut, en jetant à l’embouchure de la Seine la flotte de Hrolf, que nous appellerons désormais Rollon, [1] avec tous les historiens, venait de décider du sort de la Neustrie.

Le chef des pirates arrive à Jumièges et remonte la Seine jusqu’à Pont-de-l’Arche, à douze kilomètres de Rouen. En cet endroit, ses députés s’abouchent avec ceux du roi de France Charles le Chauve.

« Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? que demandez-vous ? dirent les envoyés du roi. »

« Nous sommes Danois, nous venons soumettre la France. »

« Le nom de votre chef ? »

« Nous n’avons point de chef, nous sommes tous égaux. »

« Quel est celui dont la renommée vous a attirés ici ? Avez-vous entendu parler d’un certain Hasting, votre compatriote, arrivé ici avec une flotte considérable ? »

« Oui. Il avait bien commencé, mais il a mal fini. »

« Voulez-vous vous soumettre au roi de France ? Il vous comblera de bienfaits. »

« Nous n’obéirons jamais à qui que ce soit ; nous n’accepterons des bienfaits de personne. Nous préférons les devoir à nos armes et à la victoire. »

« Que prétendez-vous faire ? »

« Eloignez-vous au plus vite ; vous ne saurez rien de nos projets. »

Là-dessus les députés se séparent, et la guerre commence. Meulan, Bayeux, Lisieux, Évreux, Paris même et Chartres voient tour à tour les Normands sous leurs murs. Ils pillent et brûlent tout ce qui se trouve sur leur passage ; les provinces effrayées appellent le roi à leur secours ; les églises retentissent nuit et jour de cette prière : A furore Normannorum libera nos, Domine (de la fureur des Normands délivrez-nous, Seigneur).

Les troupes envoyées à diverses reprises contre Rollon furent vaincues, et depuis seize ans la France était en proie à ses ravages quand Charles le Simple, désespérant enfin de triompher de ce terrible ennemi, chargea l’évêque de Rouen de porter aux barbares des paroles de paix.

Franco ou François (ainsi se nommait cet évêque) avait sauvé sa ville du pillage, en se rendant auprès du chef normand peu après sa descente sur les côtes de la Neustrie. Il l’avait calmé par de sages discours, et mieux que personne il devait parvenir à s’en faire écouter encore.

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Duché de Normandie

Au nom du roi de France, François offrit la seigneurie héréditaire de Rouen et des pays conquis, à condition que Rollon se ferait chrétien et qu’il deviendrait l’ami du monarque. Le pirate ayant accepté, Charles le Simple et lui se rencontrèrent au village de Saint-Clair-sur-Epte. Les Français avaient planté leurs tentes sur la rive gauche, les Normands sur la rive droite. A l’heure de l’entrevue solennelle, le duc Rollon, qui dominait le roi Charles de toute la tête, prit les deux mains du Simple dans les siennes et lui jura obéissance. De son côté, le roi de France reconnut Rollon duc et seigneur de Normandie.

Quelques historiens ont avancé, sur la foi de Dudon de Saint-Quentin, que, pour confirmer l’alliance avec le chef des Normands, Charles lui avait donné sa fille Gisèle en mariage. Il est difficile de croire qu’à l’époque du traité de Saint-Clair-sur-Epte, Charles, qui n’avait que trente-deux ans et n’était marié à sa première épouse Fréderune que depuis cinq ans, eût pu offrir à Rollon une fille dont les historiens vantent la taille haute et fière, la prudence, la chasteté, la facilité d’élocution et l’affabilité du langage.

Le traité conclu et garanti sous la foi du serment par les comtes, les évêques et les abbés, Charles retourna satisfait dans ses domaines, et Rollon revint à Rouen, accompagné de l’évêque François, qui le baptisa (912).

Que ce fût politique ou bonne foi, le nouveau duc acquitta religieusement ses promesses, fit baptiser ses compagnons et porta lui-même, selon l’usage, la tunique blanche pendant sept jours, qui furent marqués chacun par un don aux principales églises des environs.

Voilà donc l’ancien chef des pirates, le duc Rollon, maître absolu de cette province de Neustrie qui constituait, à elle seule, un des plus beaux royaumes qui soient sous le soleil : terre féconde, noble nourrice, gras pâturages, eaux limpides, puis tout là-bas la mer qui gronde et l’Angleterre qui appelle.

Rollon avait fait là une grande conquête. Arrivé le dernier de tous les enfants du Nord, il avait trouvé dans ce partage une noble et riche proie. Le pirate n’eut pas grand’peine à devenir un prince. Il avait en lui-même l’instinct de toutes les grandeurs. Ses compagnons suivirent l’exemple de leur chef. Bandits la veille, ils furent le lendemain des gentilshommes ; païens la veille, ils se levèrent chrétiens le lendemain, et, de concert avec leur chef, ils ne songèrent plus qu’à s’affermir par une sage politique dans ces contrées qu’ils venaient de conquérir.

L’ancienne Neustrie changea son nom royal contre celui de duché de Normandie, ayant pour bornes la mer à l’ouest, la Somme au nord, l’Epte à l’est et le pays d’Évreux au midi.

Rollon, de son côté, dépouilla le vieil homme et montra autant de sagesse qu’il avait jusque-là montré de violence. La terreur attachée à son nom avait fait déserter la contrée ; il adressa un appel à quiconque voudrait désormais l’habiter, lui garantissant paix et protection. Les monuments de toute espèce avaient été ravagés et détruits ; il les fit remplacer par des constructions nouvelles. Les remparts des villes se relevèrent, leurs fortifications furent augmentées, des règlements sévères arrêtèrent les brigandages, et des lois, dont il ne nous reste malheureusement aucune trace écrite, fixèrent les droits et les obligations de chacun.

Suivant la coutume du Nord, le conquérant fit à ses guerriers la distribution de la terre par portions déterminées et au cordeau. Il est à croire que les nobles francs qui avaient auparavant possédé ces fiefs se retirèrent en France et reçurent d’autres apanages ; mais les serfs attachés à la glèbe restèrent pour servir leurs nouveaux maîtres, qui ne tardèrent pas à s’accoutumer aux mœurs et à la manière de gouverner de ceux dont ils venaient de prendre la place.

On se plaît à lire dans les vieux chroniqueurs la description de la félicité presque incroyable dont Rollon fit jouir ses sujets pendant les longues années de son règne. Il était parvenu à inculquer dans leur esprit une si grande horreur du vol, que, dit l’un d’eux, la chaîne d’or du prince, pendue à un chêne de la forêt voisine de Rouen, y demeura trois ans, sans que personne osât y toucher, encore que ce fût une grande amorce à ceux qui s’abstiennent mal volontiers des occasions qui chatouillent leur humeur.

Devenu vieux, Rollon fit reconnaître par les chefs de son duché, ces gentilshommes de fraîche date, son fils Guillaume Longue-Épée, qu’il avait eu de Poppée, fille de Béranger, seigneur de Bayeux. Il s’éteignit en laissant après lui un État qu’il avait fondé et défendu toute sa vie avec courage. On ensevelit ses restes dans l’église Sainte-Marie de Rouen, c’est-à-dire la cathédrale.

La ville de Rouen en particulier est redevable à ce prince de plusieurs institutions utiles. Il entoura la ville d’une muraille. Il rétrécit le lit de la Seine et rendit habitable tout l’espace compris entre la place Notre-Dame et l’extrémité de la rue Grand-Pont. Plusieurs églises, telles que Saint-Martin de la Roquette, Saint-Clément, Saint-Etienne, Saint-Éloi, qui avaient été bâties dans de petites îles, se trouvèrent ainsi réunies à la terre ferme.

Notes

[1] NDLR : Suivant différentes sources, on admet généralement que Rollon, (ou Robert Ier) fut comte de Rouen, jarl des Normands de 911 à 927