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02. Les Ducs héréditaires de Normandie - Guillaume Longue-Epée

Deuxième duc de Normandie. (926 — 942)


NDLR : texte de 1860, voir source en bas de page.


Presque toute la vie de Rollon avait été un combat. Le repos était pour lui une chose inconnue. Il aimait le bruit des armes, il aimait les agitations de la guerre. Guillaume Longue-Épée [1] eut les passions moins vives que son père. Il était né chrétien et duc de Normandie, il n’avait pas été obligé de trouver à tout prix un duché et une couronne. Il fut plutôt sage administrateur que conquérant.

Guillaume était dans la force de l’âge lorsque son père lui céda la couronne.

Nous ne voyons pas que, pendant les cinq premières années de son règne, c’est-à-dire celles qui s’écoulèrent jusqu’à la mort de Rollon, la paix de ses États ait été troublée par aucun événement remarquable. Mais à peine le vieux duc eut-il disparu, que les troubles commencèrent.

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La puissance dont Guillaume venait d’hériter était vaste. Elle comprenait tout le pays renfermé dans l’ancienne province de Normandie, plus le Maine et une petite partie de la Bretagne. Une domination si étendue ne tarda pas à faire rechercher son alliance par les princes voisins, entre autres par Héribert de Vermandois, qui lui donna sa fille Leutgarde en mariage, et par Guillaume Tête-d’Étoupe, comte de Poitiers, qui lui demanda et obtint la main de sa sœur Adèle.

Ce fut sous le maigre prétexte que ces amitiés étrangères feraient perdre aux Normands les moeurs de leurs ancêtres, qu’un ambitieux nommé Riulf, qui commandait dans le Cotentin au nom de Guillaume, rassembla les chefs voisins, organisa une armée de mutins et vint à leur tête camper sous les murs de Rouen, dans cette partie de la vallée où se trouvent aujourd’hui l’avenue du Mont-Riboudet, le Champ-de-Foire et les jardins qui l’avoisinent. S’il faut en croire Dudon de Saint-Quentin, qui écrivait environ soixante et dix ans après l’événement, Guillaume, effrayé à la vue de cette multitude d’ennemis, déclara aux membres de son conseil qu’il allait se retirer en France, d’où il reviendrait avec des secours suffisants pour exterminer les rebelles. « Eh bien ! s’écria Bernard, un des vieux compagnons de Rollon, nous te conduirons jusqu’à l’Epte ; mais tu iras seul en France. Pour nous, nous regagnerons notre patrie, puisque nous n’avons plus ici de chef ni d’appui. » Rendu à lui-même par cette allocution brusque et brève, Guillaume ne demanda plus qu’à combattre. Une troupe d’élite, composée seulement de trois cents hommes, fondit avec lui sur les révoltés, qu’elle mit dans une déroule complète. Le théâtre de l’engagement reçut dès lors, et a retenu jusqu’à ce moment le nom de Pré-de-la-Bataille.

Pendant que ces choses se passaient, Charles le Simple, dans les prisons du duc de Vermandois, avait rendu au ciel cette âme candide qui n’était pas faite pour être l’âme d’un roi dans ces temps barbares, et Raoul, duc de Bourgogne, s’était emparé du trône de France, qu’il occupa pendant douze ans. A la mort de Raoul, les gentilshommes français qui conservaient quelque respect pour la monarchie de Charlemagne supplièrent Guillaume Longue-Épée de prêter un appui à Louis d’Outre-mer, légitime héritier de la couronne, pour que celui-ci pût remonter sur le trône de ses ancêtres. Guillaume replaça en effet Louis d’Outre-mer sur son trône ; mais dans toute cette affaire il se conduisit d’une manière peu digne d’un chevalier. L’histoire le voit avec peine s’unir, suivant ses intérêts, tantôt à l’héritier de Charles le Simple, tantôt à Hugues le Grand et à Othon de Germanie, ses ennemis. Il finit sans doute par reconnaître que son intérêt, aussi bien que son honneur, devait définitivement l’attacher à la fortune du roi de France, son légitime souverain ; il fit la paix avec lui, tint sur les fonts baptismaux, à Laon, son fils, qu’il nomma Lothaire, et rentra dans Rouen aux acclamations de toute la ville.

La période de paix qui suivit fut employée à la reconstruction de l’abbaye de Jumièges. Ce monastère, ainsi nommé, disent les uns, parce que ses religieux gémissaient tout le jour, et, selon d’autres, par un dérivé du mot gemma (pierre précieuse), avait été fondé, au temps du roi Dagobert, par saint Philibert, et bâti sur les ruines d’un château romain. Le saint y avait construit trois églises, disposé des dortoirs pour soixante et dix religieux, et établi la règle de Saint-Benoît. Ses successeurs y avaient rendu de grands services à la Neustrie jusqu’à l’arrivée des Normands, qui, dans leurs premières expéditions, détruisirent les cellules et en massacrèrent les habitants.

Mais écoutez une touchante histoire. Deux de ces vieux moines, échappés au carnage, viennent, après de longues années, visiter leur ancien séjour et s’agenouillent au pied d’un autel resté debout. Guillaume Longue-Épée, égaré à la chasse, les rencontre et lie conversation avec eux. Les vieillards lui racontent toutes leurs misères passées et la sainteté de ce lieu, En même temps ils offrent au prince ce qui restait de leur pain noir. Le duc refusa de toucher à ce pain grossier et il se remit en chasse.
Soudain, au carrefour de la forêt, un sanglier vient au prince. Le pieu que Guillaume tient à la main se brise, Guillaume est perdu !... Il se recommande à Dieu et jure de relever l’abbaye, s’il échappe à ce danger. Le sanglier s’apaise, et, sans toucher au prince, il regagne le fourré. Alors Longue-Épée, ému, revient sur ses pas, prend place sur l’herbe à côté des deux frères, partage leur pain et leur promet de faire bientôt sortir Jumièges de ses ruines
.

Il paraît que, lorsqu’il vit sa promesse accomplie et le beau monastère relevé par ses soins, le duc de Normandie eut envie de devenir un des moines de cette abbaye. En vain ses plus valeureux capitaines et ses plus savants évêques le prièrent de ne pas quitter sitôt un sceptre qui donnait la paix et l’abondance au duché. Guillaume Longue-Épée répondait qu’il avait besoin de se reposer et de prier Dieu, qu’il voulait abdiquer comme avait abdiqué son père, et qu’enfin il avait un fils digne de le remplacer.

Ni les intérêts de sa couronne ni les instances de l’abbé de Jumièges ne purent jamais le faire renoncer entièrement à ce projet favori. Quand on le dépouilla de ses habits après sa mort, dit M. Licquet, on trouva suspendue à sa ceinture la petite clef d’argent d’une cassette dans laquelle il conservait précieusement une soutane et un capuchon.

Sur ces entrefaites, Arnould, comte de Flandre, s’étant emparé du château de Montreuil, qui appartenait à Herluin, beau-frère de Guillaume, le prince dépossédé appelle les Normands à son aide. Guillaume accourt, rend à Herluin sa citadelle et chasse avec honte le comte de Flandre.

Arnould résolut de se venger. Tous les moyens lui étaient bons. Il demanda une entrevue à Guillaume, afin, disait-il, de faire alliance avec lui. Le lieu de la conférence était une île de la Somme, non loin de Picquigny.

Le duc de Normandie, qui était sans reproche, accepta le rendez-vous du traître. Il passa dans l’île sur deux nacelles, avec trois de ses favoris. Arnould et les siens y étaient déjà. Les deux princes s’embrassèrent et se firent bon accueil. « Après plusieurs discours et difficultés proposées par le Flamand pour allonger le temps et avancer l’heure de son mauvais dessein, on finit par s’accorder ; puis, les alliances faites et les compliments rendus, les princes se séparent comme bons amis. Les Normands, joyeux, se jettent dans une nacelle, et leur duc dans l’autre, qui voguait assez lentement. Bause le Court, fils du comte de Cambray ; Raoul de Cotentin, son oncle ; Henri et Robert, leurs partisans, apostés par le Flamand pour l’exécution de sa perfidie, s’approchent alors et l’assurent que leur prince lui voulait dire chose d’importance, laquelle n’était venue en sa mémoire pendant leur traité. A leur simple parole, Guillaume, aussi dépouillé de tout soupçon que désarmé, rentre dans l’île et reçoit sur la tête un grand coup d’aviron que Bause le Court lui décharge, et ses complices, tirant les dagues qu’ils avaient cachées sous leurs habits de buffetin, lui donnent les coups de mort.
Les comtes de Bretagne et les plus courageux de Normandie, restés sur la rive opposée, voyaient la fin tragique de leur prince ; mais, la rivière n’étant point guéable, ils ne pouvaient passer pour le secourir et courir après ces perfides. Donc, déplorant leur malheur et la perte d’un si bon duc, ils apportèrent son corps à Rouen, pour lui rendre les derniers devoirs
. »

Ainsi finirent la vie et le règne de Guillaume, surnommé Longue-Epée, à cause de sa haute taille, prince pacifique et sage. Doué du génie des conquêtes de cabinet, il sut se mêler activement aux affaires de la France et donner ainsi une grande importance politique à sa couronne. Il mourut le 10 décembre 942. Si sa vie eût été plus longue, dit naïvement son chroniqueur, on eût vu à Jumièges un duc religieux marcher en queue des novices.

« Les nouvelles de sa mort firent prendre le crêpe à toute la Normandie. Le clergé, la noblesse et le peuple le pleurèrent et témoignèrent par les pompes funèbres et longue suite de deuil l’amour qu’ils lui portaient et le ressentiment de leur perte. Pour lui payer le dernier devoir, on fit venir de Bayeux son fils Richard, qui, le regret au cœur, les larmes aux yeux et le noir aux habits, honora le convoi du corps, qui fut déposé en l’église de Notre-Dame de Rouen, dans la chapelle dite maintenant de Sainte-Anne. »

Aux portes de Rouen, sur la côte de la route de Neufchâtel, se trouve un joli village qui porte le nom de Boisguillaume. Une ancienne maison encore habitée passe pour avoir appartenu au duc de Normandie, qui aurait donné son nom au village. Les antiquaires de l’endroit n’ont pu nous dire si ce souvenir se rattachait à Longue-Épée ou au conquérant de l’Angleterre.

Notes

[1] NDLR : Guillaume Ier de Normandie (av. 910-†942), dit Guillaume « Longue-Épée », est le fils naturel de Rollon et de Poppa de Bayeux. Il est considéré comme étant le deuxième duc de Normandie, bien que ce titre n’existe pas encore à cette époque. Il est avant tout jarl des Normands de la Seine. (Source : Wikipédia)