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09. Les Ducs héréditaires de Normandie - Henri Ier BeauClerc

Neuvième duc de Normandie. (de 1106 à 1135)


NDLR : Henri Ier Beauclerc (°1068 - †1135), [1] est le plus jeune fils légitime de Guillaume le Conquérant. Il succède à son frère Guillaume II le Roux sur le trône d’Angleterre en 1100, et s’empare du duché de Normandie, aux dépens de son frère Robert en 1106.


NDLR : texte de 1860, voir source en bas de page.


La ruse ou la bravoure, peut-être les deux, venaient de réunir sur la tête de Henri d’Angleterre toutes les couronnes qu’avait portées son père. Ainsi se trouvait accomplie la prédiction du Conquérant sur son lit de mort : « Souffre que les aînés te précèdent, ton temps viendra après le leur. »

Nous avons vu qu’au commencement du règne de ses frères, Henri s’était attaché à la fortune de Robert. Était-ce politique ou amitié ? Je ne sais ; mais si l’on mettait dans la balance la longue et dure captivité de Robert au château de Devises après que son frère l’eut vaincu, il serait difficile de croire à une affection sincère.

Du reste, les premières raisons de mésintelligence vinrent du côté de Robert. Lorsqu’en 1091 il eut fait une première paix avec Guillaume le Roux, son frère, roi d’Angleterre, tous les deux, alarmés des talents et de l’ambition de Henri, réunirent leurs forces, s’emparèrent des châteaux que Robert lui avait vendus dans le Cotentin et allèrent l’attaquer dans sa forteresse du Mont-Saint-Michel. C’était une injustice criante.

On sait que le Mont-Saint-Michel est un rocher séparé du continent par une grève de quatre kilomètres et que la mer baigne de son flux. Un bourg entier est attaché aux flancs de cette montagne escarpée. Un monastère, une forteresse bâtie par Richard 1er donnent un aspect étrange à ce boulevard, que la mer change en île deux fois par jour. Henri s’était retiré là comme dans une retraite qu’il croyait inaccessible. Ses ennemis attendirent que la disette eût diminué ses forces et l’obligeât à capituler ; ce qui arriva au bout de quinze jours. Le manque d’eau força la garnison à se rendre. Henri n’obtint qu’avec difficulté la permission de se retirer en Bretagne. Il erra pendant deux ans dans le Vexin, souffrant toutes les privations de la pauvreté, sans autre escorte qu’un chevalier, un chapelain et son écuyer. Enfin, il accepta des habitants de Domfront le gouvernement de leur ville et recouvra par degrés la plus grande partie de ses anciennes possessions.

Peu de temps après ces événements, Robert partit pour aller cueillir des lauriers en Palestine. Henri, plus prudent, resta, attendant une occasion favorable pour augmenter sa fortune. L’événement ne tarda pas à se prêter à ses projets. Guillaume le Roux mourut, comme nous l’avons dit, au milieu d’une chasse, d’un coup de flèche. Henri, toujours aux aguets, courut à Winchester, s’empara du trésor royal, et le dimanche suivant, trois jours après la mort de son frère, il fut couronné roi par Maurice, évêque de Londres.

Le même jour, on eut soin d’informer la nation des avantages qui devaient résulter de l’avènement d’un nouveau monarque. Pour donner à ses droits la force qui leur manquait, Henri prétendit les rattacher aux intérêts du peuple et publia une charte de liberté, dont on envoya des copies dans les divers comtés et que l’on déposa dans les principaux monastères. Par cet acte, il rendait à l’Église ses anciennes immunités et promettait de ne pas vendre les bénéfices vacants ; il accordait à tous ses barons et vassaux immédiats le droit de disposer de leurs biens personnels et de donner en mariage leurs filles à qui ils voudraient ; à la masse de la nation il promettait de remettre en vigueur la loi d’Edouard le Confesseur. [2]

Jusque-là sa conduite morale avait été aussi répréhensible que celle de son prédécesseur. La politique lui apprit à affecter le zèle et la sévérité. Il réforma ses mœurs, il chassa de sa cour les hommes qui avaient scandalisé le public par leur vie efféminée et leurs débauches. A la sollicitation des prélats, il consentit à se marier, et l’objet de son choix fut Mathilde, fille de Malcolm, roi d’Ecosse, et de Marguerite, sœur d’Edgard le prétendant.

Henri s’était hâté de faire toutes ces choses avant l’arrivée de Robert, qui revenait de Palestine couvert de gloire et prêt à disputer la couronne les armes à la main.

Une lutte ne pouvait manquer d’éclater entre les deux frères : les liens du sang ne sont pas assez forts pour faire taire l’ambition, quand il s’agit d’une si belle couronne. Nous avons déjà dit par quelles suites de ruses, de trahisons, et par quelle subtile politique le rusé Henri était parvenu à affaiblir et à détrôner son frère. Quand il l’eut vaincu à Tinchebray (1106) et renfermé dans le château de Devises, le rêve de son ambition se trouva enfin accompli, et il fut tenté de se croire le plus heureux des hommes ; mais la main de Dieu, en s’abattant sur sa famille, ne tarda pas à lui faire sentir que la gloire de ce monde n’est qu’une fumée et que la plus grande ambition d’un prince devrait être non pas d’agrandir ses domaines, mais de rendre ses sujets heureux, afin d’avoir un jour toutes leurs actions de grâces à présenter devant le tribunal éternel.

Henri régnait depuis douze ans ; la paix était partout, la sécurité profonde. Après un long séjour en Normandie, le roi Henri et sa cour, réunis à Barfleur, se préparaient à repasser en Angleterre sur ses navires, lorsque le patron d’un vaisseau nommé la Blanche-Nef se présenta au prince en lui disant : « Je m’appelle Thomas, je suis fils d’Etienne, un Normand de la conquête, bien connu du duc Guillaume ; et afin que vous ne l’ignoriez pas, c’est mon père qui prêta sa barque au duc, lorsqu’il partit pour aller conquérir l’Angleterre. Bien des fois mon père m’a raconté ce beau moment de sa vie, et je désirerais, à mon tour, conduire dans son royaume d’Angleterre le propre fils du grand roi. »

Ce maître de barque était un homme énergique et dévoué. Son navire était tout neuf et déployait ses blanches voiles dans le port ; aussi sa prière fut-elle favorablement accueillie. Le roi répondit au patron Thomas que, pour lui, il avait son vaisseau, mais que ses enfants Guillaume, Richard et ses filles, pourraient monter sur la Blanche-Nef.

Aussitôt la foule des jeunes gens et des dames se précipita sur le vaisseau de Thomas. Tous les noms de ces passagers ont été conservés : Guillaume, l’héritier présomptif de l’Angleterre et de la Normandie, tout récemment marié à la fille de Foulques, comte d’Anjou ; Richard, son frère ; Mathilde, leur sœur ; et avec eux quatre autres fils du roi Henri et autant de filles belles et bien faites ; Thierry, empereur d’Allemagne ; le jeune Richard de Chester et sa femme ; Gilbert d’Exmes ; en un mot, toute la cour dans ce qu’elle avait de jeunesse et d’élégance. Cependant le vaisseau royal voguait au loin, poussé par la brise. La Blanche-Nef suivait, toutes voiles déployées, lorsqu’elle heurta tout à coup contre un roc. Le choc fut terrible. Dans cette carène entr’ouverte, la mer monta en grondant. A peine si les naufragés eurent le temps de pousser un cri de détresse. Le roi d’Angleterre entendit de loin ce cri terrible. « Bon ! dit-il en riant, entendez-vous mes enfants qui jouent ? » C’en était fait de la Blanche-Nef. Tous les passagers, au nombre de plus de trois cents, étaient morts déjà, moins un jeune homme qui se cramponna à la grande vergue et de qui l’histoire a reçu les détails de cette lamentable aventure. Le patron Thomas reparut un instant au-dessus de l’eau. « Le fils du roi est-il sauvé ? » s’écria-t-il. Et comme personne ne répondit, il cessa de nager et disparut dans les flots. Ainsi, le roi Henri retourna seul dans son beau royaume. L’Angleterre et la Normandie pleurèrent également le jeune Guillaume, héritier de deux couronnes et mort d’une façon si déplorable. Sa jeune épouse au désespoir prit le voile dans l’abbaye de Fontevrault. Depuis ce temps on ne vit plus sourire le roi Henri.

A peine arraché aux larmes de ce douloureux événement, Henri vit se former contre lui un parti très-puissant, destiné à faire revivre les droits de Guillaume Cliton, fils de Richard Courteheuse, sur la Normandie et l’Angleterre même ; car Henri n’avait plus de fils, et les Normands n’aiment pas à changer de maîtres.

Après l’arrestation de son père, Guillaume Cliton, alors âgé de cinq ans seulement, avait été imprudemment confié par le roi d’Angleterre à la garde d’Hélie de Saint-Saens, qui avait épousé une fille illégitime de Robert. Lorsque, par les conseils de son ministre, Henri eut réfléchi que cet enfant pourrait un jour lui disputer la couronne, il envoya un messager de confiance pour surprendre le château de Saint-Saens et s’emparer de la personne de Guillaume. Mais il n’était plus temps. L’adresse des domestiques d’Hélie rendit inutile la diligence du messager royal, et le tuteur abandonna sur-le-champ son domaine pour assurer le sort de son pupille.

Il conduisit le fils de Robert de cour en cour, et partout son innocence et ses malheurs lui gagnèrent des partisans et des protecteurs. Le plus puissant d’entre eux fut Louis VI, roi de France, qui le fit élever à sa cour et lui apprit le métier des armes, en attendant l’heure de la vengeance.

Dès 1116, une ligue se forma pour soutenir ce jeune homme, brave, illustre, et qui promettait de devenir un héros. Baudouin, comte de Flandre, et Louis, roi de France, s’engagèrent à l’aider de tout leur pouvoir. Tous ces princes, qui avaient personnellement des motifs de plainte contre Henri, étaient très-disposés à sanctifier leurs ressentiments en épousant les intérêts d’un orphelin dépouillé. Ainsi, les brandons de la guerre furent allumés. Pendant plus de trois ans la fortune sembla se jouer des efforts des combattants. Des actions sans importance se livrèrent à Saint-Clair-sur-Epte, à l’Aigle, à la Ferté, à Évreux, à Alençon, à Neufchâtel. D’abord Louis fut obligé de demander au roi d’Angleterre la suspension des hostilités. Bientôt, au contraire, des succès répétés accompagnèrent ses armes. Puis Baudouin mourut d’une légère blessure qu’il reçut au siége d’Eu. La guerre continua ainsi pendant plusieurs années.

On se ferait difficilement une idée des maux qu’eut à souffrir la Normandie pendant cette première période de la lutte entre Guillaume Cliton et son oncle. Un exemple fera à la fois connaître le caractère de Henri et les passions violentes de cette époque. Eustache, seigneur de Breteuil, mari de Juliana, l’une des filles illégitimes du roi d’Angleterre, avait sollicité le don d’une forteresse importante qui faisait partie du domaine ducal. Henri soupçonnait la fidélité de son gendre ; mais il ne voulut pourtant pas l’irriter par un refus absolu. On convint que les deux filles d’Eustache seraient remises à Henri comme gage de la fidélité de leur père et que le fils du gouverneur du château dont Eustache demandait le commandement serait confié à ce seigneur, comme garantie de l’engagement que prenait le roi de lui donner cette place à la fin de la guerre. L’échange des enfants ainsi fait, les choses allèrent bien d’abord ; mais Eustache, ayant ensuite éprouvé quelque mécontentement, ordonna qu’on lui amenât le jeune Harenc, et, sans pitié pour sa faiblesse et son innocence, il lui fit arracher les yeux et le renvoya à son père.

Harenc, transporté de rage, demanda justice au roi. Henri eût voulu pouvoir châtier le vrai coupable ; mais Eustache n’avait garde de se livrer. Le père irrité réclamant sa vengeance, le roi se crut obligé de lui livrer les deux petites filles que lui-même avait reçues en otage. Il s’en sépara en pleurant ; car elles étaient son sang et il les aimait. Harenc à son tour fut impitoyable. Il traita les jeunes princesses comme son fils avait été traité, et de plus il leur fit couper le nez.

Rien ne pourrait donner une idée de la douleur de Juliana, à la nouvelle de cette horrible cruauté. Elle croyait ses filles en sûreté sous la garde de leur aïeul, et le ressentiment étouffant en elle l’amour filial, elle résolut de venger sur Henri le triste sort de ses deux enfants. Ce prince assiégeait alors la forteresse de Breteuil, où Juliana s’était retirée ; elle le fit prier de venir lui parler, et quand elle le vit approcher, elle lui décocha une flèche dans la poitrine. Mais Juliana n’était point un habile archer, ou l’émotion fit trembler sa main armée pour le parricide ; car Henri fut à peine effleuré par le trait qu’elle lui lança ; et le siège continuant, la princesse fut obligée de se rendre à discrétion. Henri eût dû, ce nous semble, pardonner à Juliana, qui, sans doute, se repentait d’un crime auquel le désespoir l’avait poussée. Il lui fit grâce de la vie ; mais le châtiment qu’il lui infligea ne fait honneur ni à sa clémence ni à la noblesse de son cœur. Il fit fermer la porte et enlever le pont-levis de la citadelle, et envoya à la jeune femme l’ordre péremptoire de quitter le château immédiatement. Juliana, forcée de se laisser glisser, au moyen d’une corde, dans le fossé rempli d’eau glacée, ne parvint que difficilement à regagner le bord opposé, au milieu des brocards des soldats qu’on avait rassemblés pour les rendre témoins de ce singulier spectacle.

Le pape Calixte II, informé des maux que causait cette guerre désastreuse, intervint pour y mettre un terme. Le roi de France, accompagné de Guillaume Cliton, parut au concile de Reims. Il accusa Henri de cruauté, d’injustice et d’ambition. L’archevêque de Rouen prit la défense du roi d’Angleterre. A la fin du concile, Calixte visita Henri, et celui-ci chercha à justifier ou à pallier sa conduite en présence du pape. Il nia avoir pris la Normandie à son frère. Robert, selon lui, l’avait déjà perdue par son indolence et par ses folies. Tout ce qu’il avait fait lui-même n’avait été que pour arracher l’ancien patrimoine de sa famille des mains des traîtres et des rebelles. Il n’était pas vrai que Robert fût détenu en prison ; il était traité comme un prince retiré des soins et des fatigues du gouvernement ; il vivait dans un château royal, était servi avec magnificence et jouissait de tous les amusements qu’il pouvait désirer. Quant à Guillaume, Henri assura au pontife qu’il portait à ce jeune prince toute l’affection d’un oncle ; qu’il lui avait souvent offert un asile honorable : Le pape ne fut point dupe de ces allégations ; mais il vit qu’il n’y avait rien à espérer. Il n’en fit pas moins conclure une paix, ou plutôt une trêve, l’année même qui précéda le naufrage de la Blanche-Nef.

Mais cet événement, qui privait Henri d’héritiers, fut à peine connu, que la trêve fut rompue. Tous les yeux étaient fixés sur Guillaume Cliton. Ses vertus et ses malheurs étaient le thème général des conversations, et peu de personnes doutaient qu’il ne succédât définitivement au trône.

Walleran, comte de Meulan, fut le premier qui rompit la trêve, en prenant les armes pour le fils de Robert. Amaury de Montfort, comte d’Evreux, suivit son exemple. Foulques d’Anjou, que le roi d’Angleterre avait offensé en refusant de rendre le douaire de sa fille, lui fiança sa plus jeune fille Sibylle et lui donna le comté du Mans. Aussitôt une foule de seigneurs se mirent en armes. Au mois de septembre 1121, ils tinrent une assemblée à la Croix-Saint-Leufroy, et là ils s’obligèrent par serment à faire la guerre au roi d’Angleterre et à mettre Guillaume sur le trône.

A la nouvelle de ce qui se passait en Normandie, Henri s’empressa de traverser la mer. Il se rendit à Rouen, puis de là il alla mettre le siége devant Montfort-sur-Risle, château qui appartenait à Amaury. Les assiégés firent une vigoureuse résistance. Ce ne fut qu’au bout de trente jours que Henri put s’emparer de la place.

De Montfort, le roi vint à Pont-Audemer, forteresse importante défendue par cent quarante chevaliers, à la tête desquels on remarquait Louis de Senlis et le chevalier Luc de la Barre, un bel esprit de ces temps-là, qui tenait également bien une plume et une épée. Dans les souterrains dont on voit encore la trace, les bourgeois avaient caché leurs objets les plus précieux. Henri porta dans ce siége tout ce qui lui restait de courage et de persévérance. La place fut investie de toutes parts. Une tour mobile, qui dominait de huit mètres les murs du fort, fut bâtie par les ordres du roi. Ainsi attaquée, la ville se rendit. Les corporations des ouvriers vinrent le reconnaître pour leur seigneur.

De Pont-Audemer, Henri se porta sur le bourg de Brionne, qui fut brûlé ; puis sur Vatteville-en-Caux, et de là sur Gisors. Pendant ce temps, l’empereur d’Allemagne Henri V, à qui le roi d’Angleterre avait marié sa fille Mathilde, quelque temps avant le naufrage qui coûta la vie à tous ses frères, entra en France pour faire diversion et se dirigea sur Paris. Louis le Gros fut obligé de retirer ses soldats à Cliton, pour repousser l’étranger, et le roi d’Angleterre en profita pour ressaisir toute la Normandie. Bientôt tous les partisans du fils de Robert mirent bas les armes et s’inclinèrent devant le vainqueur. Le roi de France seul lui resta fidèle.

Retiré à la cour de Louis, Guillaume Cliton reçut, avec la main de la sœur de la reine, les villes de Pontoise, Chaumont, Mantes, et le Vexin français. Puis Charles le Bon, comte de Flandre, étant mort assassiné à Bruges sans héritiers, le roi de France porta son protégé comme compétiteur. Guillaume était petit-fils de Mathilde, fille de Baudouin V de Flandre. Louis le Gros le fit proclamer à Arras, à Gand et à Bruges, et Henri, apprenant la fortune de son neveu, commença de nouveau à trembler pour la sûreté de ses possessions continentales.

Il engagea donc un ambitieux, Thierry d’Alsace, à réclamer la succession de Flandre, et lui promit son secours. Thierry prit les armes. Lille, Gand et plusieurs autres villes lui furent livrées. Guillaume ne démentit pas, dans cette circonstance, sa réputation de bravoure. Mais un coup de pique, parti d’une main obscure, vint abattre une si belle gloire au moment où elle était la plus florissante. Blessé à la main au siége d’Alost, il négligea la plaie ; la gangrène s’y mit, et le prince expirant fut porté au monastère de Saint-Omer.

Là, de son lit de mort, Guillaume écrivit au roi d’Angleterre, recommandant à la clémence de son oncle les barons normands qui avaient suivi sa fortune, parce qu’ils le croyaient leur prince légitime ; puis il rendit l’esprit (1126).

Ainsi périt à la fleur de l’âge un prince qui paraissait appelé à de hautes destinées. Le malheureux Robert put apprendre dans sa prison la mort de son valeureux fils ; mais l’extinction de sa postérité ne put décider le cruel Henri à le mettre en liberté.

Le roi d’Angleterre, débarrassé de son neveu, n’avait plus d’autre héritier que sa fille Mathilde. Cette princesse venait de perdre son époux, l’empereur d’Allemagne. Il s’agissait donc de lui trouver un parti digne d’elle, et surtout de la faire agréer par ses barons.

Henri les assembla donc dans sa cour de Londres, le 25 décembre 1126 ; il déplora devant eux la mort prématurée de son fils et présenta sa fille à leurs suffrages. Dans ses veines, observa-t-il, coulait le sang des Anglo-Saxons et des princes normands. Quels que fussent les sentiments de ceux qui l’écoutaient, aucun n’osa hasarder une observation, dans la crainte de son ressentiment. L’impératrice fut unanimement reconnue pour héritière, et le clergé d’abord, ensuite les laïques, jurèrent de maintenir cet ordre de succession.

Le génie de Henri avait donc triomphé du premier obstacle ; il surmonta également le second. L’époux qu’il choisit à Mathilde fut le fils de ce même Foulques, comte d’Anjou et roi titulaire de Jérusalem, à qui il avait jadis demandé une femme pour son premier fils, Guillaume, celui qui périt sur la Blanche-Nef.

Geoffroy Plantagenet avait alors seize ans ; l’impératrice Mathilde, sa femme, en avait trente. Geoffroy était dans tout l’éclat, dans toute la beauté d’une jeunesse virile. Il semblait à Henri qu’après tant de vicissitudes, la fortune s’attachait enfin à lui. Mais comme rien n’est complet en ce monde, et surtout la joie des conquérants, le gendre oublia bientôt ce qu’il devait au roi d’Angleterre et remplit ses derniers jours d’amertume.

Ce n’était qu’à regret que Mathilde avait consenti à épouser Geoffroy. Échanger le titre d’impératrice pour celui de simple comtesse d’Anjou, s’assujettir aux caprices d’un enfant de seize ans, irritaient son amour propre et blessaient tous ses sentiments. Geoffroy, d’une autre part, avait hérité de l’esprit indomptable de ses ancêtres. Il prétendait forcer l’orgueil de sa femme à plier, au lieu de chercher à l’apaiser et à l’adoucir. Ils se querellèrent, se séparèrent, et Mathilde revint en Angleterre pour solliciter la protection de son père, tandis que Geoffroy réclamait la Normandie. On parvint enfin à les accorder, et Henri, avant de mourir, put voir les enfants de sa fille.

Mathilde était mariée depuis sept ans, lorsque la mort surprit son père. Un matin de novembre, pendant qu’il chassait dans la forêt de Lyons, une grande fièvre le saisit. Il se fit porter à Rouen, et l’archevêque fut appelé. Il mourut comme étaient morts les ducs de Normandie ses prédécesseurs, en chrétien qui se repent, et surtout en politique habile qui voit l’avenir ; il fit distribuer aux pauvres et à ses domestiques des aumônes et des récompenses abondantes ; il proclama sa fille Mathilde reine d’Angleterre, et, à défaut de Mathilde, il désigna pour son successeur légitime le fils de Mathilde et de Geoffroy, un enfant que les Anglais appelaient fils-empereur, c’est-à-dire le fils de l’impératrice.

Henri avait fait trembler deux royaumes, et cependant, quand il fut mort, cet homme si puissant, ce fut à grande peine qu’on lui rendit les honneurs de la sépulture et qu’on partagea ses restes entre la Normandie, qui eut son cœur, et l’Angleterre, qui eut son corps. Cette impératrice à qui il avait fait prêter tant de serments ne devait pas monter sur le trône qui lui avait tant coûté. Ce fut un neveu de Henri, Étienne, comte de Blois, qui courut en toute hâte s’emparer du trésor et de la couronne d’Angleterre (1135).

Henri fut un prince ambitieux et cruel. Soupçonneux, dissimulé, vindicatif, il ne pardonnait jamais et n’avait rien de sacré. Ses débauches égalèrent sa cruauté. Son seul mérite est d’avoir protégé les lettres ; ce qui lui mérita le surnom de Beau-Clerc, que lui donnèrent ses contemporains. Il s’éleva sous son règne, pour le plaisir et l’amusement des seigneurs, une classe de versificateurs qui s’occupèrent à traduire les poésies étrangères et à en composer de nouvelles sur des sujets nationaux. C’est ainsi que l’histoire d’Alexandre le Grand et celle de Charlemagne furent mises en vers.

Notes

[1] NDLR : Voir : Henri Ier Beauclerc - Familles et enfants

[2] NDLR : Édouard le Confesseur est l’avant-dernier souverain anglo-saxon à avoir régné sur l’Angleterre avant la prise du pays par le normand Guillaume le Conquérant.