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Pierre-François Guingret - bio


LE GENERAL GUINGRET

Encore une des illustrations du département de la Manche, qui rient d’être ravie à l’armée en disparaissant du nombre des vivants ! Le Maréchal-de-Camp Guingret, commandant la 3e brigade d’infanterie de la garnison de Paris et l’école militaire, membre du Comité consultatif d’état-major, commandeur de la Légion-d’Honneur, chevalier de Saint-Louis et de Saint-Ferdinand d’Espagne, est mort à l’école militaire à Paris, le 11 janvier 1845, dans sa 61e année. Ce vaillant militaire a trop bien servi sa patrie, pour que l’Annuaire du département, qui s’honore d’avoir été son berceau, ne lui consacre pas une notice biographique, où seront du moins relatées les principales actions d’éclat qui ont marqué sa noble et glorieuse carrière.
Guingret (Pierre-François), né à Valognes le 24 mars 1784, s’enrôle, au commencement de 1803, à l’âge de 18 ans, dans le 6e régiment d’artillerie à pied, faisant partie de l’armée des côtes de l’Océan. L’année suivante, il entre comme élève à l’école polytechnique, d’où il sort en 1806, et est bientôt envoyé à la grande armée, qui venait d’anéantir a Eylau les débris de la monarchie prussienne, foudroyée aux champs d’Iéna. Sous-lieutenant au 69e de ligne, il arrive à temps pour prendre part à Friedland, à l’un des grands triomphes de nos armes, et reçoit sa première blessure dans cette mémorable bataille, qui élève Napoléon et la France à l’apogée de la puissance. Entraîné par la rapidité des mouvements de l’Aigle impériale, dans son vol du nord au midi, le jeune officier se porte des bords du Niémen sur les rives du Tage, où nos armées vont déployer leurs drapeaux, pour renouveler dans cette antique Ibérie les exploits d’Annibal, des Scipion, de Pompée, de César et du Cid, mais pour y trouver aussi d’autres Sertorius, d’autres Sagontes et d’autres Numances.
’ Guingret guerroie pendant quatre ans en Espagne et en Portugal, marquant de son sang sa place au siège d’Alméïda, à la bataille de Busaco, au combat de Fuente-Onoro, à l’affaire d’Aïnhoa. II se fait remarquer, au milieu des succès et des revers de nos armes, par une bravoure chevaleresque et des traits d’intrépidité qui, l’élevant de grade en grade, lui méritent la décoration et l’épaulette d’Officier supérieur,
Nous ne parlerons pas de toutes les luttes auxquelles il participe dans cette guerre acharnée ; résumant cette glorieuse période de sa vie militaire, nous citerons seulement ses actions d’éclat.
Son début est brillant. Le 2 mars 1809, il enlève avec 50 tirailleurs, sur la route de la Corogne, une pièce de canon que lui disputent 200 Espagnols. Le 13 avril suivant, il franchit le premier le pont de San-Payo, barricadé et défendu par huit bouches à feu, tue un canonnier au moment ou il va mettre le feu à sa pièce, et détermine par sa brillante audace l’enlèvement du pont, la prise de la batterie et la déroute de l’ennemi.
Il gagne le grade de capitaine sur le champ de bataille de Busaco, où il combat énergiquement, ayant l’épaule traversée d’une balle, et reçoit dans l’action plusieurs autres blessures de mitraille. L’ordre de l’armée signale sa valeur dans la surprise de Poza, où, commandant l’avant-garde, il se précipite avec sa compagnie sur une masse de 500 ennemis, qui sont pris ou passés à la baïonnette
Un autre haut fait, qui révèle en Guingret autant d’habileté que de courage, lui vaut encore l’honneur d’être mis à l’ordre de l’armée par le général Foy. Le 30 octobre 1812, il propose, dirige, commande, et effectue à la nage le passage du Douro, devant Tordésillas, en face d’une colonne anglaise et sous un feu meurtrier. Le vaillant capitaine passe le fleuve, le sabre aux dents, à la tête des troupes, électrisées par son exemple, et fait déposer les armes à la garnison de la tour, dont la fusillade empêchait le rétablissement du pont.
A l’assaut de Castro-Urdiales, le 11 mai 1813, il aborde intrépidement la brèche, pénètre le premier dans le fort, au moyen d’une échelle, par une embrasure, et, suivi de ses voltigeurs, non moins braves que leur chef, fond à l’arme blanche sur la garnison, la fait prisonnière et se rend maître de la place. L’illustre Foy, son général divisionnaire, lui donne à cette occasion de publics éloges.
Quelques jours plus tard , près de Lequeytio , il attaque avec deux compagnies d’élite le bataillon d’Artola, le culbute et le détruit entièrement ; il lui prend 300 hommes , dont 20 officiers ; les autres ayant été tués ou noyés , sans qu’un seul soit parvenu à se sauver.
L’épaulette de chef-de-batailllon vient récompenser ses prouesses ; et le bouillant officier donne à son nouveau grade un baptême de victoire le 25 juillet 1813, en enlevant à la baïonnette la position retranchée d’Achistoy, défendue par un régiment anglais.
A la bataille d’Orthez, après la blessure du général Foy, on lui confie le commandement de la 1re brigade de sa division, qu’il conserve depuis le 27 février 1814 jusqu’au 22 mars suivant, et qu’il conduit plusieurs fois avec succès à l’ennemi, à la satisfaction du maréchal Soult. digne appréciateur des talents militaires.
Le chef-de-bataillon Guingret fait la campagne de 1815, et trouve jusque dans nos désastres l’occasion de cueillir des lauriers. Nommé lieutenant-colonel du 33e de ligne, le 19 mars 1823, au moment de l’entrée de nos troupes en Espagne, il porte une seconde fois les armes au-delà des Pyrénées.
En 1828, il entre avec son grade dans l’infanterie de la garde royale. Colonel du 51e de ligne en 1830, il est envoyé avec ce régiment à la Guadeloupe, et passe trois années de garnison sous le ciel dévorant du tropique. Cette époque de sa carrière.est signalée par an trait d’énergique dévoûment, de présence d’esprit et d’humanité qui ne le cède à aucun de ses hauts faits. Les Nègres s’insurgent dans la colonie. Le colonel Guingret peut écraser cette révolte avec les moyens matériels dont il dispose ; mais ce sont des Français qu’il faudrait combattre, et avant d’employer contre eux la force des armes, il veut épuiser les ressources de l’influence morale : seul, il se rend au milieu de ces hommes égarés , aux risques de devenir victime de leur fureur qui semblait ne plus avoir de frein ; il leur parle le langage de la raison , il s’adresse au faible de leurs instincts, il touche leurs âmes, il calme leurs passions, et sans la moindre effusion de sang, tous les révoltés rentrent dans la voie du devoir. La croix de Commandeur de’ la Légion-d’Honneur récompense Guingret de ce bel acte de courage civil, qui avait ses dangers comme l’héroïsme du champ de bataille.
Elevé au grade de maréchal-de-camp, le 11 novembre 1837, Guingret passe l’année suivante en Algérie, où pendant quatre ans il exerce avec distinction plusieurs commandements. Aussi infatigable et non moins intrépide à l’âge de 55 ans qu’aux beaux jours de sa jeunesse, il donne en Afrique de nouvelles preuves de son énergie, de son intelligence et de sa capacité. C’est au retour de cette guerre contre les Arabes, guerre exceptionnelle qui impose de si rudes labeurs aux facultés physiques et morales, que le général Guingret est appelé au commandement d’une brigade d’infanterie à Paris. Et c’est dans ce poste de confiance que la mort est venue le frapper au milieu de ses compagnons d’armes.
Ses funérailles ont eu lieu à l’église St-Picrre-du- Gros-Caillou, à Paris, le 14 janvier 1845, en présence d’un immense concours de citoyens. Après le service religieux, le cortège, où les militaires étaient nombreux dans tous les grades, et qu’ouvrait le lieutenant-général Sébasliani à la tête de l’état-major général de la • place de Paris , s’est mis en marche pour le cimetière du Mont-Parnasse, lieu de la sépulture du brave que l’armée perdait
Sur la tombe, M. le colonel Paté, du 1er régiment de ligne, a retracé la belle vie militaire du général Guingret. M. Saint-Amand a pris ensuite la parole, comme ami du défunt, et a produit une émotion générale. Le respectable ecclésiastique, qui avait accompagné le corps, a terminé par quelques mots de consolation et d’éloge. La triste cérémonie s’est terminée par des décharges de mousqueterie, et la foule s’est écoulée en silence.

VÉRUSMOR.

Cherbourg, 19 janvier 1845.