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Guillaume Morel - bio ancienne


GUILLAUME MOREL.

A côté des austères physionomies de Robert et de Henri Estienne, si célèbres dans les annales de l’imprimerie française, vient se placer au premier rang celle de Guillaume Morel, qui appartient au département de la Manche par sa naissance. Comme eux, il participa à la restauration des belles lettres au XVIe siècle ; comme eux, il comprit la gloire qui s’attacherait au pontificat du Pape Léon X, ce protecteur éclairé des beaux arts ; comme eux enfin, il vécut à l’ombre de la renommée si brillante du chevaleresque François 1er, le créateur de l’imprimerie royale. Tous ensemble ils portèrent leurs regards vers les études fortes et encore peu connues que nous avaient léguées Rome et la Grèce, et leurs efforts réunis ne contribuèrent pas peu à faire sortir la langue française de cette période pleine de confusion, de mutabilité, d’inconstance et d’exagération en dehors du caractère national, dans laquelle l’avaient entrainée jusqu’alors l’absence de modèles, ainsi que le défaut de toutes règles stables et certaines.

En rendant ainsi la vie à quelques-uns des chefs-d’œuvre de l’antiquité, Morel comme les Estienne, dont il fut l’heureux émule, eut dû mériter quelque chose de l’avenir : cependant son nom est resté généralement beaucoup moins connu, sans doute parce que leur renommée a fait négliger celle de leur contemporain, et que d’ailleurs on oublie toujours bien aisément les gloires de la veille pour ne songer qu’aux gloires du présent.

Disons donc quelques mots sur cet homme auquel divers biographes n’ont même pas pu assigner le lieu de sa naissance, quoique le titre de Tillianus que Guillaume semble avoir eu plaisir à mettre à la tète de ses écrits et de ses éditions eut dû leur épargner bien des recherches, et les empêcher de confondre ce Normand avec quelques autres du même nom, nés à Paris et ailleurs. Mattaire, l’un des premiers, reconnut que le Teilleul était sa patrie : il la lui a assignée dans son Histoire des typographes, dans ses Annales de la typographie, et dans son laborieux Index.

Guillaume Morel, savant imprimeur, naquit en 1505 au Teilleul, l’un des chefs-lieux de canton de l’arrondissement de Mortain. Ses parents étaient pauvres ; il dut cependant chercher le moyen de satisfaire son esprit désireux d’apprendre ; il le trouva et fit bientôt de rapides progrès dans les langues anciennes. Etant venu à Paris, il y donna des leçons de grec à quelques jeunes gens, et entra ensuite, comme correcteur, dans l’imprimerie de Jean Loys, connu sous le nom de Tiletan. Il publia en 1544, un commentaire sur le traité de Cicéron De Finibus, qu’il dédia à Jean Spifame, chancelier de l’université, et qui fut fort bien reçu du public. En 1548, il s’adjoignit à Jacques Bogard, pour une édition des Institutions Oratoires de Quintilien, à laquelle il ajouta des notes. L’année suivante, il fut admis dans la corporation des imprimeurs de Paris, et établit près du collège de Reims un atelier d’où sortirent plusieurs éditions d’ouvrages grecs estimées pour leur correction. Le célèbre Adrien Turnèbe, imprimeur du Roi, pour la langue grecque, s’associa Morel en 1552, et le désigna pour lui succéder dans la direction de l’imprimerie royale. Le brevet en fut expédié à Morel en 1555 ; et il publia depuis cette époque plusieurs bonnes éditions, enrichies de notes et de variantes tirées des meilleurs manuscrits. Mais il fut mal récompensé de son zèle : on cessa de lui payer la pension qui lui avait été accordée, sous prétexte que les ressources de l’Etat étaient absorbées par les guerres civiles ; et l’on apprend par une lettre de Turnèbe à Charles IX, imprimée au devant de l’édition des Œuvres de Saint-Cyprien, que Morel avait laissé sa famille dans un dénùment complet et absolu. Ce savant et laborieux imprimeur était mort le 29 février 1564. Une de ses fille les avait épousé Etienne Prevosteau, bon imprimeur ; sa veuve se remaria avec Bienné.

Il parait que Guillaume Morel avait eu, comme son frère dont nous rapportons la vie ci-après, du penchant pour les nouvelles opinions religieuses, mais qu’il y renonça, soit pour conserver son emploi, soit par la crainte des supplices. C’est à son inconstance que Henri Estienne fait allusion dans l’épitaphe satyrique qu’il lui a composée ; mais ce qui est inconcevable, c’est qu’un homme comme Estienne ait cherché à insinuer dans une pièce de vers que Morel, en abandonnant le parti de la Réforme, avait beaucoup perdu de ses talents typographiques.

Cette pièce est ainsi conçue (nous en devons la conservation au bon La Caille, qui l’a rapportée certainement sans l’entendre, en s’imaginant sans doute lui faire beaucoup d’honneur) :

Doctus et hic quondam, magni patiensque laboris, (Auxilia hæc artis magna typographicæ ;) ; Sed quod non hujus respondent ultima primis, Ars bene fida prius nec bene fida manet. Ne mirere fidem quod et ars sua fregerit illi ; Namque datam Christo fregerat ille fidem.

De l’aveu de tous les connaisseurs, les éditions grecques de Morel égalent en beauté et en correction celles de Robert Estienne, le plus savant et le plus habile imprimeur dont s’honore la France.

Il ne faut pas s’étonner si ces imprimeurs, qui préludaient à l’étude de leur art par celle des lettres hébraïques, grecques, latines, etc., etc., ont apporté tant de correction et de zèle dans leurs éditions des principaux auteurs de l’antiquité classique.

Ce n’était point pour eux un objet de spéculation ; ils plaçaient leur gloire et leur jouissance à mettre en lumière ces poètes, ces philosophes, ces orateurs qui, pendant tant de siècles, étaient demeurés dans l’oubli et que la renaissance des lettres qui avait reçu une si puissante impulsion de la découverte encore toute récente de l’imprimerie, faisait rechercher de préférence aux arides théologiens et aux subtils métaphysiciens dont le règne était dès-lors anéanti. Nul doute que l’art typographique ne doive presque exclusivement revendiquer la plus grande part dans le prodigieux mouvement intellectuel qui se fit sentir en Europe au XVIe siècle.

La marque particulière de Morel était le thêta grec, entouré de deux serpents, avec un amour au centre.

Outre les ouvrages déjà cités, on a de lui : 1° des Notes sur les Œuvres de saint Denis l’Aréopagiste, Saint-Cyprien, Demosthènes, etc. ; L’explication des passages les plus difficiles des Partitions oratoires de Cicéron. ; Un supplément à la chronique de Carion. ;—2° Des traductions latines des sentences des pères sur le respect dû aux images, des épîtres de saint Ignace, etc. ; — 3° De grœcorum verborum anomaliis commentarius, Paris 1549, 1558, 1566 ; Lyon 1560, in-8°. ;— 4° Commentarius verborum latinorum cum grœcis, gallicisque conjunctorum, ibid. 1558, in-4°. Cet ouvrage curieux et intéressant, parce qu’il contient une foule de citations d’auteurs grecs, tirées des manuscrits encore inédits de la bibliothèque nationale, a été réimprimé plusieurs fois dans le XVIe siècle et même dans le XVIIe, sous le titre de Thésaurus vocum omnium latinarum ordine alphabetico digestarum, etc. ;—5° Tabula compendiosa de origine, successione, etc., etc. veterum philosophorum, Paris in-4° ; ibid. 1578 ; Bàle 1580.in-8°, insérée avéc un supplément de Jer. Wolf, dans le tome Xe du Thésaurus Antiquitatum grœcarum.

On trouve la vie de Guillaume Morel, avec le catalogue de ses éditions dans les Vitœ typographorum parisiensium de Mattaire, pages 33 et suivantes. H. Sauvage, Avocat.

Mortain, le 5 août 1850.