Le50enligneBIS

François Boisard - bio ancienne


FRANÇOIS B0ISARD.

La commune d’Yvetot, près de Valognes , est la patrie de François Boisard : il y naquit le 26 janvier 1786.

Elevé à Caen chez sa tante, femme de Jean Boisard, pharmacien-en-chef de la Grande-Armée il fit ses études à l’Ecole centrale, où ses professeurs, Bouysset et Frédéric Vaultier, le citèrent comme un sujet d’élite et qui ferait honneur à la Normandie.

Le 7 février 1804, il partit pour aller au camp de Montreuil-sur-Mer, où l’attendait son oncle, et il servit sous ses ordres comme pharmacien de 3e classe.

A la levée du camp, il se rendit à l’armée d’Italie, marcha sous Napoléon dans le Wurtemberg, et fut témoin de la honteuse capitulation de la ville d’Ulm. Nommé aide-major le 1er juillet 1806, il fit les campagnes de Prusse et de Pologne, passa en Espagne, en 1808, à la suite du 8e corps, quitta ce corps pour l’armée du Centre, et reçut le titre de pharmacien-major à la Grande-Armée, le 19 juin 1813.

Boisard était à Dresde, le 10 novembre. Cette date est celle d’une capitulation célèbre. « Elle fut violée, dit-il, dans son Itinéraire d’un prisonnier, comme toutes les autres : on procédait par le parjure à l’établissement de la Sainte-Alliance. *

Cet Itinéraire, journal intéressant, mais trop court, où il raconte ses impressions de captivité, nous apprend qu’il fut conduit en Hongrie, et qu’il rentra en France par le pont de Kehl, le 17 juin 1814. Il nous apprend encore comment il charmait ses ennuis sur le sol étranger. « Occupé, dit-il (à la date du 21 janvier 1814), à revoir les dernières pages d’un ouvrage dont la scène est dans ma patrie, j’échappais par l’étude et mes souvenirs au dégoût de ma situation présente. Quelquefois, en découvrant de ma fenêtre les campagnes neigeuses de la Moravie et les bords désolés de la March, je m’abandonnais à une douce mélancolie que je répandais ensuite, sans y penser, sur les tableaux que j’avais à peindre [1]. Ma prison me rappelait celle de Gil Blas à Ségovie, que j’avais visitée au mois de mars précédent. Je n’étais pas comme lui, entre les mains d’un chapelain consolateur.

Cet ouvrage, achevé dans la Hongrie, c’est Nérelle, pastorale en cinq livres, où l’auteur s’est plu à peindre les sites aimés qu’il avait long-temps parcourus, d’Athis à Cormelles, du val de Saire au monastère de Barbery. Singulier choix que celui d’un tel sujet, ou plutôt d’un tel genre de composition ! Quel amour du contraste ! L’auteur, en changeant de pays, n’avait changé que de champs de bataille ; le sang avait coulé à flots sous ses yeux, il entendait chaque jour les cris des ambulances, aidait à panser les blessures, faisait en hâte ces liniments grossiers que leur effrayante quantité ne permettait pas d’exécuter selon la formule ; et, s’arrachant par la pensée à ces scènes déchirantes, il peignait les mœurs idéales de bergers normands, il combinait les éléments peu nombreux d’un drame fort simple, exilait Sylvanire loin de Nérelle, aplanissait les obstacles au retour, et, par un double mariage, dénouait une trame légèrement tissue.

« Quelque longs, dit-il en finissant l’ouvrage, quelque cruels que soient les jours de l’absence, le moment du retour le fait oublier, quand on retrouve dans sa patrie les objets de sa tendresse, et qu’on y rapporte le même cœur. Mais ce bonheur dont jouissait Sylvanire est accordé à peu d’exilés. Le temps, l’intérêt, l’inconstance des hommes donnent bientôt aux choses une face nouvelle. Tout change, tout se corrompt, tout se détruit. Les fleurs de l’amitié se flétrissent ; les haines poussent des racines profondes. Le voyageur revient plein d’espoir : il revoit le lieu de sa naissance, et ne le reconnaît pas, sa famille est dispersée, ses amis, s’ils existent encore, ont formé d’autres liaisons ; l’arbre qu’il planta à son départ a été abattu par des mains étrangères ; il est lui-même un étranger dans son pays natal. Il s’assied en pleurant sur des ruines, et s’étonne de rester seul avec ses souvenirs. »

Ce dernier alinéa fut écrit sans doute après le retour de Boisard. La durée de ses services militaires avait été de dix ans et quatre mois, long espace dans la vie de l’homme, à toutes les époques de notre histoire, et surtout à l’époque impériale. Que de changements dans la cité normande où rentrait l’auteur de Nérelle ! que d’amis disparus ! que de familles en deuil ! La guerre avait demandé tous les jeunes hommes, et peu revenaient aux foyers paternels : beaucoup avaient péri, sans qu’on pût dire à leurs mères s’ils étaient ensevelis sous les neiges, engloutis dans les fleuves ou moissonnés par le canon des batailles : temps affreux, où le sang le plus généreux coulait, non plus pour la défense et l’honneur de la patrie, mais pour le caprice et l’ambition d’un seul !

Boisard, qui n’avait qu’un traitement temporaire de réforme, prit, le goût des études sérieuses, se fit recevoir avocat, plaida quelques causes, et renonça vite au barreau pour entrer dans une administration financière. Nommé percepteur à Vieux-Pont, le 31 octobre 1815, il fut appelé peu de temps après dans les bureaux de la préfecture du Calvados ! et passa chef de division dès le Ier juin 1817.

Nous avons dit plus haut qu’il s’était consolé de la patrie absente en composant Nérelle, roman pastoral en cinq livres. Cette même année 1817, il livra aux presses de Poisson, cette peinture de la vie champêtre, telle qu’il l’avait rêvée, et son modeste in-18 obtint un succès d’estime. L’édition s’écoula, et l’auteur, en réimprimant cette pastorale, chez Pagny, en 1846, put dire de la manière dont cette composition avait été reçue du public : « On l’accueillit avec une faveur marquée ; elle eut des prôneurs jusque dans le clergé, et obtint, sans y prétendre, les honneurs du feuilleton. »

La nouvelle édition fut enrichie d’opuscules, également réimprimés, à l’exception de 69 pensées portant le titre d’Ægri somnia. Ces opuscules sont : Fragment d’un Voyage en Espagne ; Itinéraire d’un Prisonnier ; Notice sur les Cziganys de Hongrie. Ils sont écrits avec clarté, pureté, élégance, et ne laissent guère à désirer que plus d’étendue. On aimerait à lire de curieux détails, que savait évidemment l’auteur, et qu’il eût exprimés avec talent.

Les fonctions que Boisard avait remplies comme percepteur, celles qu’il remplissait comme chef de division à la préfecture, le déterminèrent à coordonner une foule de lois, de décrets, d’ordonnances et de décisions, disséminés dans les bulletins ou épars dans les archives des bureaux. En 1820, il publia le Manuel des percepteurs, ou collection méthodique des dispositions législatives et réglementaires auxquelles ces comptables sont tenus de se conformer ; Caen, Le Roy, in-8°. L’ouvrage est divisé en quatre livres. Le premier traite de l’institution des percepteurs, de leurs fonctions et de leur responsabilité ; le second, du recouvrement des contributions directes ; le troisième, du mode de constater les recettes etles dépenses, et de la comptabilité communale ; le quatrième, des attributions diverses des percepteurs. On y trouve la connaissance la plus complète de la matière : aussi a-t-il eu en peu d’années plusieurs éditions [2].

En 1828, Mme la duchesse d’Angoulême fit un voyage à Cherbourg. Son Altesse Royale désirait connaître les noms des principaux fonctionnaires qui venaient lui rendre leurs hommages ; elle demanda au Préfet du Calvados l’Almanach des adresses ou l’Annuaire de son département. Il fallut avouer que le Calvados n’avait ni Annuaire, ni Almanach qui le suppléât. Tant pis ! dit la Dauphine ; car les administrés doivent connaître les administrateurs, et la nomenclature des fonctionnaires a naturellement sa place dans un Annuaire ou dans un Almanach. - Le Préfet trouva l’observation d’autant plus judicieuse, qu’elle venait de l’auguste épouse de l’héritier présomptif de la couronne ; il affirma qu’un Annuaire paraîtrait pour le 1er janvier 1829. La promesse fut tenue.

Le comte de Montlivault avait Boisard sous la main ; il lui confia la rédaction de l’Annuaire.et depuis 1829, cet ouvrage périodique n’a pas cessé de paraître. La 24e année était sous presse et fort avancée le jour de la mort du rédacteur. Quelques instants avant d’expirer, il faisait écrire à un ami pour vérifier l’exactitude d’une assertion que renfermait une feuille en épreuve.

C’est ici le lieu d’apprécier cette collection de vingt-quatre volumes qui n’ont pas toujours rencontré des juges bienveillants. Il n’est pas difficile de signaler les plus graves défauts de ces volumes. Le plan a varié, et toujours ils ont présenté des lacunes regrettables. Mais ne soyons pas si rigoureux sur ce qui manque, et sachons gré de ce qu’on nous donne.

Si l’on compare l’Annuaire de 1829-1852, aux anciens Annuaires et Almanachs du Calvados, il n’y a que des éloges à donner à Boisard. De rien il a fait quelque chose, d’un calendrier il a fait un livre. La connaissance qu’il a du département est complète ; son style , ferme , correct, parfois élégant, relève le mérite de ses résumés substantiels, où chaque matière est abrégée en termes précis, parce que l’auteur en possède les moindres détails. Sous le titre de Topographie, Boisard a donné de bonnes esquisses du pays qu’il voulait décrire, et publié l’histoire de plusieurs villes, comme Caen, Bayeux, Vire, Falaise, Condé-sur-Noireau, etc. Il a désiré que son ouvrage tint lieu d’une Statistique long-temps projetée et qui semble encore loin de l’exécution.

Parmi les importantes additions-au plan primitif, nous devons mentionner de nombreuses biographies, devenues les matériaux d’un livre spécial dont nous ne tarderons pas à parler.

Une addition plus importante encore eut lieu lorsqu’une loi, du 10 mai 1838, décida que les délibérations des Conseils-Généraux seraient portées à la connaissance du public par la voie de la presse. Les procès-verbaux de chaque session du Conseil-Général du Calvados furent insérés dans l’Annuaire ; ils en formèrent la première partie, et laissèrent peu de place à la seconde, qui, dans quelques volumes, il faut en convenir, fut à peu près nulle ou fort insignifiante. La liste même des fonctionnaires en a presque disparu.

C’est aux continuateurs de cette utile publication à compléter les volumes qui feront suite aux vingt-quatre qui ont vu le jour. Puissent-ils conserver l’ordre et le style du fondateur ! Plus ils auront de mérite, plus ils sentiront que la tache est difficile.

Boisard n’était pas enthousiaste ; mais son patriotisme était aussi éclairé que ferme. Ami d’une liberté sage , que l’Empire avait étouffée, que la Restauration avait combattue, il salua de grand cœur la monarchie de Juillet. Il lui sembla qu’une charte consentie et non plus octroyée, qu’une tribune enfin libre, que tous les principes démocratiques, tempères par le contrepoids de l’autorité royale , donneraient à la France des siècles de bonheur. Ses illusions furent bientôt détruites.

Quand il vit à quels excès pouvait impunément se porter la presse, à quelle audace montaient les partis, à quelles intrigues descendait le pouvoir, il conçut de sérieuses alarmes, et son avis fut celui de beaucoup d’honnêtes gens qui se réunirent pour fonder un journal. Une grande part lui fut donnée dans la direction de la nouvelle feuille, et, le 11 novembre 1834, parut le premier numéro du Mémorial du Calvados , de l’Orne et de la Manche, journal politique, littéraire et commercial, paraissant trois fois la semaine, format in-folio.

Boisard y fit des articles d’une grande distinction ; mais le Mémorial avait un tort grave près des lecteurs qu’il voulait convertir : il était rédigé sous l’influence de la préfecture. On est fait en Normandie comme dans le reste de la France : ou approuve la vérité, mais on se laisse facilement aller à l’erreur, parée du clinquant de l’opposition. Le pacifique auteur de ["Annuaire se lassa de lutter conM-, les doctrines anarchiques, peut-être aussi contre quelques patrons du journal, et il continua ses travaux administratifs et littéraires.

Depuis 1830, il était Conseiller de préfecture ; depuis le 7 mai 1834 jusqu’à la révolution de Février 1848 , il remplit les fonctions de Secrétaire général.

Quoique cette révolution n’eut point ses sympathies , elle lui confia bientôt l’administration de l’arrondissement de Vire. Après y avoir été Sous-Préfet plusieurs mois de 1849, il revint à Caen, comme Conseiller de préfecture. Fatigué de travaux et de maladies, détrompé sur la constance des opinions politiques et sur la valeur de la plupart des amitiés, moraliste morose, comme tous les penseurs qui vieillissent, il vivait dans une sorte de solitude, se retirant chaque soir dans son habitation de Cormelles : il est mort le 22 novembre 1851.

Boisard était membre associé de l’Académie de Caen et de quelques autres sociétés savantes. Il avait été nommé chevalier de la Légion-d’Honneur à la fin de 1833, et élu , le 25 mai 1834, chef du bataillon cantonnal de Mondeville.

Nous avons dit plus haut que, parmi les additions au cadre primitif de son Annuaire, se trouvaient de nombreuses biographies. Il les réunit, les augmenta , les compléta , et elles parurent, au commencement de 1848, sous ce titre : Notices biographiques, littéraires et critiques sur les hommes du Calvados, qui se sont fait remarquer par leurs actions et par leurs ouvrages ; Caen, Pagny, in -12 de 364 pages.

Ce dernier ouvrage de Boisard a été jugé sévèrement comme ses Annuaires. Sans doute ce n’est pas un travail propre à satisfaire les biographes, les bibliographes et les curieux. Sans doute il a trop resserré son cadre, trop condensé les résultats de ses recherches , trop laissé d’anciennes célébrités dans l’oubli. Nous aurions voulu , nous, qu’il usât un peu plus de la loupe, pour trouver nos petits grands hommes, exhumer, en quelque sorte tous ceux qui ont eu quelque vogue dans leur temps, tous ceux qui ont tenté d’arriver à la gloire par des livres imprimés ; nous aurions réclamé une place pour Nicolas Burget, au XVIIe siècle, pour l’abbé Gautier, au XVIIIe, pour Faucillon , Alfred Jouenne , Wains-Desfontaines et tant d’autres , au XIXe ; nous aurions désiré plus d’étendue à la plupart des notices, des détails faciles à trouver sur beaucoup d’auteurs dont les ouvrages et même les noms ont été trop vite effacés du souvenir de leurs contemporains ; nous aurions su gré au biographe départemental de s’être livré à des recherches bibliographiques et de les avoir consignées dans son livre. Mais ces désirs et ces vœux doivent être réprimés ; évidemment nous avions tort ; il eût fallu six volumes in-8° pour traiter, d’après nos principes , l’ensemble des notices si heureusement abrégées par Boisard, et où trouver des acquéreurs pour un ouvrage aussi considérable ? L’auteur a certainement eu raison de ne pas dépenser beaucoup de temps et beaucoup d’argent pour faire un excellent travail, uniquement à l’usage de quelques amateurs.

Un grand mérite des Notices biographiques, littéraires et critiques sur les hommes du Calvados, c’est que, si des écrivains obscurs sont légèrement et brièvement traités , si l’auteur n’ose guère les mentionner que pour mémoire, il consacre d’assez longs articles aux auteurs d’un vrai talent comme Chênedollé, Malfilâtre, Malherbe, Montchrestien, les frères d’Aigneaux, etc. Ses appréciations, d’ailleurs, n’ont rien de cette complaisance dont se font mal à propos une loi la plupart des biographes de localité. Pour relever le mérite des célébrités du pays , ils s’abusent eux-mêmes sur leur valeur, et les hissent sur des montagnes où l’œil des connaisseurs les aperçoit encore plus petits. Boisard était mûr et calme ; son jugement littéraire, fort exercé, ne s’est point mépris, et les hommes de parti, les sectaires religieux, les fougueux révolutionnaires ont été traités dans son style net et ferme, avec une louable indépendance.

Nous désirons vivement qu’on retrouve cette noble qualité dans la notice qui précède.

L’Editeur.

Notes

[1] Boisard ne dit pas ici, il ne dit nulle part quel fut le modèle de ses tableaux Champêtres. Nous l’avons récemment découvert, en achetant un livre de sa bibliothèque vendue à l’encan. Ce livre est l’Estelle de Florian. Il porte les marques d’une longue fatigue, et il a prêté ses marges à 150 notes environ, qui prouvent une étude éclairée, sérieuse, assidue. Ces notes donneraient du prix a une nouvelle édition d’Estelle

[2] Nous ne connaissons que la 1re, plus un Supplément au Manuel des Percepteurs ; Caen, Leroy. 1824, in-8" de 139 pages. En avançant que le Manuel eut plusieurs éditions, notre garant est le fils de l’auteur