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Jean Fleurye - bio ancienne


L'abbé FLEURYE.

S’il est juste que chaque pays garde la mémoire des hommes qui lui font honneur en se distinguant en quelque genre, à plus forte raison doit-on consacrer les noms des compatriotes qui se sont signalés par des bienfaits nombreux, intelligents, durables et si bien conçus que la postérité en recueille, longtemps après leurs auteurs , des fruits chaque jour plus abondants et plus précieux. Ce n’est plus un simple souvenir qu’on doit à ces âmes d’élite, mais une vénération et une reconnaissance ineffaçables.

A ce titre, l’abbé Fleurye mérite une mention très-spéciale, comme ayant couvert de ses libéralités l’ancien diocèse d’Avranches, et surtout, comme l’ayant doté de cette institution, si utile, si pratique et si bien appréciée, des maîtresses d’école, que nous connaissons tous sous le nom vulgaire de bonnes-sœurs, et dont les services physiques, intellectuels, moraux et religieux s’étendent sans cesse depuis plus de 160 ans. L’abbé Fleurye avait aussi pris une généreuse part à la création du séminaire d’Avranches ; et c’est grâce à cette circonstance que l’historien du séminaire, le P. Costil, qui en avait été supérieur, a consacré à ce bienfaiteur quelques pages, qui nous permettent de faire revivre la mémoire de ce saint homme, Sur lequel les Mss du Dr Cousin, ancien curé de Saint-Gervais, nous fournissent encore quelques notes intéressantes, mais dont le souvenir paraissait presque entièrement perdu.

Jean Fleurye naquit dans la paroisse de Vernix, diocèse d’Avranches, le 21 août 1627, de parents peu riches, mais vertueux. Après avoir fait ses études au collège d’Avranches, ayant été jugé digne d’entrer dans le ministère ecclésiastique, et admis successivement aux divers degrés, il fut ordonné prêtre, à l’âge de 25 ans, par Mgr de Boislève, â la première ordination faite par cet évêque, le 21 décembre 1652. Il resta deux ans attaché à la paroisse de Saint-Gervais d’Avranches. Puis, avec la permission du prélat, il se rendit à Paris et fut reçu dans la Communauté des prêtres de la paroisse de Saint-Paul, par le curé, M. Mazure, docteur de Sorbonne.

L’abbé Fleurye reçut de ce judicieux pasteur, pour mission particulière, le pénible emploi du confessionnal et la préparation des malades à une bonne mort, fonctions dont il s’acquitta avec le zèle et le succès qu’avait fait espérer son mérite. En même temps, pour se fortifier dans la science de la religion, il suivit régulièrement les conférences que MM. de la mission faisaient au séminaire des Bons-Enfans et des leçons de théologie en Sorbonne, enseignement qui lui avait manqué dans notre pays, où il n’existait pas encore. Seulement, n’étant mu par aucun sentiment d’ambition ni de vanité, il ne voulut point prendre de degrés, craignant, selon le P. Costil, d’enlever à la culture des âmes le long temps qu’il eût fallu consacrer à des subtilités scholastiques. En outre, pour se retremper de temps en temps dans les saintes maximes, il adopta et observa jusque dans ses dernières années la, coutume de faire un retraite annuelle à Saint-Lazare. Plein d’activité pour la pratique des devoirs de sa charge et pour l’étude, il se levait à quatre heures du matin en été, â cinq heures en hiver ; et toute sa journée se passait en oraisons, en méditations, en bonnes œuvres et en travaux du saint ministère.

Il avait plus de soixante ans, vers 1687, lorsqu’il accepta le titre de premier vicaire de cette grande paroisse de Saint-Paul, et ce ne fut pas sans peine que sa modestie s’y résigna. Car, lorsque son curé ( alors M. Le Sourt ) lui annonça, en présence de la communauté, qu’il l’avait choisi pour le seconder dans ce poste important, la crainte de n’en être pas suffisamment digne lui fit verser d’abondantes larmes devant tous ses confrères. C’est ainsi que déjà auparavant il avait refusé, parle même sentiment, divers bénéfices qui lui étaient offerts.

Sa vie fut toujours d’une simplicité, d’une sobriété et d’une ferveur extrêmes. Il refusa souvent des repas somptueux, préférant, disait-il, aux mets les plus délicats la petite portion qu’il prenait avec ses confrères. Il poussait la mortification jusqu’à ne vouloir coucher que sur une paillasse, qui constituait tout son lit, excepté dans les dernières années de sa vie, où ses grandes infirmités lui commandèrent un peu plus de ménagemens.

Mais il ne se borna pas aux mérites d’une vie si exemplaire ; il fit constamment et abondamment profiter les malheureux et les œuvres pieuses des sommes que sa vertu, justement appréciée, fit mettre à sa disposition dans tout le cours de sa vie : « Il est certain, dit le P. Costil, qu’il a eu en maniement des millions à distribuer ; et cependant il n’a jamais voulu s’en servir pour élever aucun de ses parents ou les tirer de leur première condition. » On n’est nullement étonné de trouver mentionnés, en 1681 et 1690, des dons de ce digne prêtre sur les registres de l’hôpital d’Avranches, qui ne pouvait être oublié dans ses libéralités.

Dès qu’on établit à Saint-Paul des compagnies de charité, sa tendresse connue pour les pauvres le fit choisir pour en être le secrétaire, et il y conquit l’approbation générale des Dames qui les composaient. Il y fonda aussi, en 1696, une prière publique ou instruction familière, qui avait lieu tous les soirs, et qui entretenait les sentimens de piété chez un très-grand nombre de fidèles qui y assistaient régulièrement. Du reste, on peut se faire une idée du bien immense que l’abbé Fleurye fit dans Paris, et surtout dans la paroisse de Saint-Paul, par celui qu’il lui fut permis d’appliquer au Diocèse d Avranches en particulier, dont nous allons nous borner à nous occuper maintenant.

Ayant appris qu’un affreux incendie avait ravagé le faubourg de Ponts, il fit parvenir à un de ses amis une somme considérable, pour distribuer aux plus pauvres habitants et pour les aider à rétablir leurs maisons. Il voulut contribuer avec la même libéralité à l’établissement du séminaire, et donna jusqu’à 1,300 livres pour commencer les premières constructions ; et il eût fourni au reste sans se lasser, dit le P. Costil, si les fondateurs avaient été soutenus, à Avranches même, autant qu’ils avaient droit de l’espérer.

Heureusement l’absence d’une satisfaction plus complète de ce côté ne refroidit point son zèle et ne l’empêcha pas de faire profiter le pays de nouveaux et précieux moyens d’éducation pour les jeunes filles de la ville et des campagnes du diocèse, en y établissant, en 1686, sous l’épiscopat et sous les auspices de Mgr de Froullay de Tessé, les écoles charitables du saint Enfant Jésus, ou les Sœurs de la Providence, nommées aussi les Filles du Père Barré, minime, et chez nous communément et si expressivement les Bonnes-Sœurs, aujourd’hui constituées en congrégation de N.-D. du Mont-Carmel. C’est au mois de septembre 1686 qu’il envoya deux Filles de la Providence, tirées de la communauté de ce nom qui était établie à Paris, et dont il avait pu juger lui-même l’excellente institution. Il les installa dans la rue Saint-Gervais ou Grande-Rue. Elles y ouvrirent leurs écoles le 10 octobre suivant, et y réunirent, dès ce début, plus de deux cents élèves.

Bientôt le généreux fondateur fit suivre ces sœurs de plusieurs autres, dont les unes restèrent dans la ville, sous la direction de leur première supérieure, la sœur Passe-Mère, et les autres se répartirent dans les paroisses de la campagne. Il en soutint ainsi jusqu’à neuf à la fois, fournissant aux frais de leur nourriture, de leur entretien et du loyer de la maison qu’elles habitaient.

Dès cette époque, outre les soins qu’elles donnaient personnellement aux jeunes filles qu’on leur confiait, ces sœurs multiplièrent le bienfait de leur institution, en formant des maîtresses, qu’on distribua ensuite dans les paroisses du diocèse qu’il fut possible d’en pourvoir : germe précieux de l’Ecole normale d’institutrices qui produit aujourd’hui de si heureux et même de si brillants résultats. Ce complément de l’institution était encore dû à l’abbé Fleurye, car il paya pendant onze ans (de 1690 à !701) la pension de trente-six de ces élèves-maîtresses, à raison de 12 écus par an, pour chacune.

Ajoutons encore que bientôt, mais, suivant quelques indications, après 1705, année de la mort de l’abbé Fleurye, l’institution reçut un nouveau perfectionnement qui eût réjoui le cœur du saint prêtre. Elle fut agrégée au tiers-ordre du Carmel, que le célèbre missionnaire du diocèse, Jean Dubois, avait établi, en 1702, dans l’Avranchin, pour les prêtres et les femmes. De là les salutaires retraites annuelles qui eurent lieu d’abord, et pendant quinze ans, dans la maison-mère de la rue Saint-Gervais, et où l’on recevait, outre les maîtresses, les femmes et les filles de la ville. Le Directeur de ces retraites jugea ensuite convenable de les transférer dans un lieu plus solitaire, peut-être déjà à la chapelle de Servon, dont nous allons parler, peut-être au séminaire de la Garlière, en la paroisse de Saint-Laurent-de-Cuves, où se tenaient alors, et jusqu’en 1735, celles des ecclésiastiques. Ces retraites des maîtresses d’écoles revinrent en 1731 à Avranches, dans la chapelle de la congrégation du collège. Un peu plus tard, à une date que je ne pourrais préciser, mais après 1739, elles furent reportées à Cuves (Saint-Denis-de-Cuves), à la chapelle de Servon, où elles se tenaient encore en 1789. Cette chapelle, située dans la paroisse et tout près de l’église de Cuves, avait été donnée, en 1714, avec les bâtimens et le terrein y attenant, pour ces maitresses, par une demoiselle pieuse, Anne-Jacqueline Doisnel de Quincey. Du reste l’institution prospéra de toutes manières, sous la direction de ses supérieures successives, qui furent, jusque vers 1715, les sœurs Passe-mère, Lefaucheur, Nicolen et Rivet. Elle s’étendit même de bonne heure au dehors, puisque, dès 1714 une de ces supérieures, la sœur Nicolen, avait élevé une école pareille à Coutances. A une époque qui n’est pas précisée, mais qui est antérieure à 1756, la maison d’Avranches fut transférée rue Saint-Symphorien, où elle a subsistée jusqu’à la révolution de 1789, et que, par la suite, on nomme encore souvent rue des Sœurs. Mais revenons à l’abbé Fleurye. Dans l’intérêt de l’instruction religieuse des personnes simples et pauvres, il composa un petit livre de piété, de plus de cinq cents pages, in-16, intitulé : Petit Trésor de la Mission ou Pratique et Instructions familières sur les principaux devoirs de la vie chrétienne, en faveur des pauvres de la campagne (Paris, chez Simon Langronne, 1681). Il en publia une deuxième édition, chez le même libraire, en 1696, avec épître dédicatoire à Mgr Huet, évêque nommé d’Avranches, dans laquelle il déclare que ce petit livre a été fait en faveur du diocèse d’Avranches, et qui est signé des seules initiales J. F. Aussi le P. Costil assure qu’il en distribua sept mille exemplaires dans ce seul diocèse, outre ce qu’il en répandit dans Paris et ailleurs. A cause de la nature même d’un pareil livre, qu’un usage très fréquent condamne à une destruction rapide, il serait peut-être difficile aujourd’hui d’en retrouver un seul spécimen dans l’Avranchin, mais le Dr Cousin en avait certainement encore sous les yeux en 1773, lorsqu’il en parlait. L’abbé Fleurye voulut de même que les pauvres prêtres de ce diocèse puissent se procurer, pour un prix modique, le nouveau bréviaire que l’illustre Huet fit imprimer en 1697 et 1698, pour remplacer les anciens livres qu’un long usage avait mis hors service. Afin d’y parvenir, le digne abbé se chargea des frais de cette impression, qui eut lieu, sous ses yeux, à Paris, comme l’atteste l’exemplaire, provenant de la bibliothèque de l’évêque César Le Blanc, que possède notre Société. Si la mort ne l’en eut empêché, il aurait soté de même le diocèse d’un missel, d’un rituel et des autres livres ecclésiastiques, ainsi que le déclare Daniel Huet dans le mandement qu’il mit en tété de cet ouvrage, et où l’on remarque, entre autres, le passage suivant : « Verùm absoleta hœc et diuturno usu detrita sacrarum laudum volumina unus homo liberalitate sud restituit. Quem, honoris caussà, nominare partes nostrœ essent, nisi tantam ejus benignitatem modestia etiam superaret, certâque duceretur spe futurum sibi Deum mercedem totam et prœmium. • La modestie que nous atteste une si grave autorité double en effet le mérite de l’œuvre.

Cet excellent prêtre n’avait pas moins de zèle pour la décoration des temples. Dès qu’il venait à apprendre, par lui-même ou par une personne digne de foi, que quelque chose manquait à une église, cela suffisait pour qu’il voulût y remédier aussitôt. « Il ne se passait guère de semaines, « lit le P. Costil, qu’il n’envoyât à Avranches des caisses pleines d’ornements, de calices, de ciboires, d’aubes, de corporaux, etc., pour être distribués aux paroisses les plus pauvres. » Aussi il ne laissa, en mourant, aucune fortune, malgré des soupçons calomnieux, auxquels une vie si pure n’avait pu elle-même échapper.

Unissant à une tendre dévotion de pieux souvenirs pour son pays, il fit, en 1678, à Vernix, lieu de sa naissance, trois fondations, l’une pour faire sonner l’Angélus trois fois par jour, une autre pour entretenir jour et nuit une lampe brûlant devant le Saint-Sacrement, la troisième pour faire dire des prières pour lui-même. Il fonda aussi à Saint-Gervais d’Avranches, où il avait débuté dans le sacerdoce, une messe solennelle du Saint-Sacrement et un salut, pour être célébrés tous les jeudis, création qui est probablement l’origine de ce qui s’exécute encore aujourd’hui. On ne peut guère douter que le pays ne lui ait du quelques autres établissemens analogues ; mais ceux-là sont les seuls pour lesquels j’aie retrouvé des documents positifs.

L’âge et les infirmités ne purent affaiblir son zèle et son exactitude dans la pratique des exercices de piété. Et même, un an avant sa mort, il obtint de Mgr le Cardinal de Noailles, archevêque de Paris, la permission de faire dresser dans son cabinet un autel, où l’on offrait tous les jours le sacrifice de la Messe. Les termes de cette autorisation sont assez honorables pour être conservés. Son Eminence y déclarait qu’elle accordait cette faveur « en considération de son grand âge, de son infirmité habituelle, de ses longs services et de sa piété, qui, sans tirer à conséquence pour d’autres, méritent que nous lui donnions cette consolation. » Des sentiments aussi profondément religieux et la jouissance de tant de bonnes œuvres accomplies durent, malgré l’épuisement de la douleur, adoucir les derniers moments de l’abbé Fleurye, qui s’éteignit, à l’âge de près de 78 ans, le 5 avril 1705, à Paris, entouré de la vénération de tous ceux oui l’avaient connu.

Nous ne croyons pas qu’aucun monument ait été consacré à sa mémoire, quoique les services qu’il a rendus au pays lui donnassent des droits incontestables à cet honneur : et sans doute il n’y aurait que justice à réparer maintenant cet oubli. Mais le plus glorieux et le plus durable monument d’une si belle vie, c’est l’institution, si utile et si féconde, des maitresses bonnes-sœurs. Cette institution, en effet, après avoir été dispersée presque aussitôt que le clergé, par la tourmente révolutionnaire, en 1791, s’est relevée, avec les autels, en 1802. sous la direction du vénérable curé d’Avranches, Lesplu-Dupré, et de la vertueuse Dlle Audran, qui tenait depuis six ou sept ans, dans un faubourg d’Avranches, à Maloué, une école très-fréquentée. Elle prit de nouveaux développements, à partir de 1806, grâce à la générosité de l’amiral de Verdun de la Crenne. Dirigée, après Mlle Audran, par Mlle Marie Charuel, et aujourd’hui par sa nièce, Mlle Sophie Charuel, dont l’instruction est tout-à-fait à la hauteur des progrès actuels de renseignement, elle promet, sous l’impulsion forte et éclairée que lui imprime Mgr Daniel, d’accroitre et d’étendre encore les services de tout genre qu’elle rend à la religion et à l’humanité. Honneur éternel à la charité intelligente du fondateur d’un sisage et si utile établissement ! Il mérite bien que son nom soit associé à celui de ces bonnes-sœurs dans les bénédictions qu’elles reçoivent chaque jour de toutes les campagnes de notre contrée. On comprend même avec peine que tant de services aient pu être si long-temps et si complètement oubliés.

A.-M. Laisné.