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Ange Benjamin Marie du Mesnil - bio ancienne


MARIE DU MESN1L.

Il y a des hommes dont la valeur réelle n’est jamais connue. Forcés de suivre une carrière qui les mette ô l’abri du besoin, ils ne donnent à la littérature que leurs loisirs, que les rares moments qu’ils peuvent dérober à leur tâche quotidienne, et les œuvres qu’ils écrivent à la hâte attestent leurs talents naturels et leur vocation, sans donner la mesure de leur génie. Leur génie, en effet, avait besoin de la solitude, de la méditation, de longs travaux, d’efforts persévérants, et leurs occupations de chaque jour ne leur ont permis que d’improviser des pièces, remarquées des contemporains, mais que recherchera peu la postérité.

Marie du Mesnil (Ange-Benjamin), né à Périers, arrondissement de Coutances, le 19 septembre 1789, fut un de ces hommes de mérite qui font honneur à leur pays, sans qu’il leur doive l’illustration que donnent les œuvres immortelles. Il est de ces littérateurs dont le nom, conservé par une judicieuse estime, vit dans le souvenir de ceux qui connurent leur personne ou qui lurent leurs ouvrages, et que les biographes, plus que leurs livres, assurent pour un temps contre l’oubli.

Remarqué déjà pour ses succès de collège, Marie du Mesnil fut envoyé à Paris dès l’âge de douze ans. Le prince Le Brun accueillit fort bien son jeune compatriote dont il reconnut les rares dispositions ; il s’attacha à les développer, éclaira l’écolier de ses conseils, et se promit de lui servir de protecteur, je dirais volontiers de père.

Cependant un parent de Marie du Mesnil le fit entrer, à dix-sept ans, chez un notaire ; le notariat lui semblait le chemin de la fortune ; mais le clerc indocile avait des goûts littéraires qui l’entraînaient chaque jour aux leçons du Collège de France. L’architrésorier de l’Empire applaudissait à ses inclinations, et le patron grondait en pure perte.

Lorsqu’en 1810, le prince Le Brun partit comme gouverneur-général de la Hollande, il emmena dans ce pays Marie du Mesnil, et le plaça dans l’administration des douanes, à Amsterdam. Celui-ci, plein de reconnaissance, adressa une Epitre philosophique à son protecteur. Elle fut imprimée en 1811.

Depuis cette époque jusqu’à sa mort, Marie du Mesnil n’a cessé de produire des poésies, inspirées par les circonstances politiques ou par les accidents de sa vie privée, vie laborieuse et honorable, qu’il sut défendre, en Hollande, de 21 à 24 ans, contre les suggestions de la convoitise, grâce aux principes les plus fermes de la plus sévère probité. On s’étonnait de voir un si jeune fonctionnaire résister à la contagion de l’exemple ; ses ennemis l’épiaient pour le trouver en faute, et se débarrasser, s’il était possible, d’un surveillant aussi intègre, aussi incorruptible ; mais l’aménité de son caractère, la pureté de ses mœurs, le charme de son commerce lui faisaient de nombpeux amis, et l’affermissaient chaque jour dans la confiance de l’architrésorier. Il était, d’ailleurs, d’une obligeance à toute épreuve, et quiconque avait à provoquer un acte de justice, à faire valoir une réclamation quelque peu fondée, à solliciter une grâce des autorités françaises, trouvait en lui un avocat zélé et d’autant plus écouté que son désintéressement était sans bornes, et qu’il ne demandait jamais que pour les autres.

L’Académie de Caen avait mis au concours, pour 1812, une médaille d’or de 150 fr., qui devait être décernée à l’auteur de la meilleure ode sur le passage de LL. MM. Impériales et Royales dans la ville de Caen, au mois de mai 1811. Le prix ne fut point mérité, et l’Académie proposa le même sujet pour 1813. On l’écrivit à Marie du Mesnil à Amsterdam, on le pressa même d’entrer en lice, et le souvenir de la patrie l’inspira ; son ode fut couronnée dans la séance publique du 16 juillet 1813 ; Pierre-Urbain Guilbert, avocat à la Cour impériale de Caen, obtint une mention honorable. L’Académie ajouta bientôt à la médaille du vainqueur le titre de membre correspondant, titre qui lui fut conféré le 21 mars 1814.

Dès la fin de 1813, sa muse patriotique avait gémi, dans une Ode aux Français, sur les premiers désastres de nos armées ; car, après, avoir célébré nos triomphes, il pouvait écrire avant Casimir Delavigne :

J’ai des chants pour toutes nos gloires, Des larmes pour tous nos malheurs.

Napoléon Ier, qui savait juger les hommes, dit qu’il ferait prochainement de l’auteur un auditeur au Conseil d’Etat, et que si l’ami de Le Brun, une fois le pied à l’échelle, n’allait pas si haut que son compatriote, c’est que les circonstances lui seraient moins favorables. On se rappelle avec quelle rapidité se pressèrent les événements : l’Empereur tombant, Marie du Mesnil ne put monter.

Une nouvelle ode : Le Cri de la Patrie, fut arrêtée par la censure, au mois de novembre 1814 ; mais imprimée en avril et en mai 1815, elle fit dire à l’Empereur : « Voilà comme il faut parler aux Français ! »

Marie du Mesnil était à Paris quand y parvint la nouvelle de nos revers à Waterloo. Quelques amis l’engagèrent à rester dans la capitale, en attendant le dénoùment prochain du drame à son terme ; ils ne lui cachaient pas que les plus pacifiques ou les plus couards auraient la meilleure part dans les profits de l’épilogue. Le fier jeune homme, qu’indignaient de lâches conseils, courut à la frontière, entra dans Thionville avant que cette place fut investie, se fit soldat malgré la fièvre qui le dévorait, et donna des preuves multipliées de son dévoûment à la patrie.

Les événements se précipitaient : on annonça le retour de Louis XVIII, et une suspension d’armes permit aux défenseurs de Thionville quelques excursions en dehors de la forteresse. C’est dans une de ces promenades, à peu de distance de la place, que le guerrier-poète fit une rencontre assez romanesque et qui eut la plus grande influence sur le reste de sa carrière. Dans un site délicieux, à mi-côte, se détachait le château de Guentrange, appartenant à M. Laumonier de La Motte ; Marie du Mesnil sut y pénétrer avec son esprit et son cœur, et son cœur y fut pris par la fille, belle, bonne et très-aimable, du brave et digne châtelain, par Mlle Laurence Laumonier de La Motte, qu’il épousa le 2 septembre 1817, et dont il eut huit enfants !

Pendant que l’amant chevaleresque jouissait avec délices de l’hospitalité de Guentrange, il aperçut un jour six Polonais, exténués de fatigue et couchés sous les murs du château. Il les interrogea, apprit que, Français de cœur, ils avaient déserté l’armée ennemie, et qu’ils cherchaient un refuge contre les alliés. Marie du Mesnil leur ouvrit les portes de Guentrange, et les recommanda au propriétaire qui leur donna du travail et pourvut à leurs besoins. A quelques jours de là, des citoyens zélés, comme il s’en trouva en 1815 dans tous nos départements, gens de bien d’une espèce à part, qui se firent espions par conscience et délateurs par dévoùment, avertirent les Prussiens, et ceux-ci, violant la convention qui mettait Guentrange hors du territoire soumis à leur autorité, investirent le château à l’improviste, et demandèrent à l’instant les six déserteurs. « Ceux que vous appelez des déserteurs, s’écria Marie du Mesnil, sont des Polonais du corps de Poniatowski ; ils n’ont rien de commun avec vous, et c’est tout au plus si les Russes, maîtres du grand-duché de Varsovie, pourraient les réclamer ; conduisez-moi avec eux devant votre général, et nous verrous si vous vous abaisserez au rôle de prévôts de la police russe : marchons ! • On le conduisit alors, avec les six Polonais, à travers les villages, au quartier du commandant supérieur, à Volokrange : « Pauvres diables ! disait-on sur leur passage, encore sept victimes de la vengeance allemande ! Pas un d’eux n’échappera ! » Tous échappèrent, tous furent sauvés par un seul. Marie du Mesnil prit une attitude si ferme et si imposante, il fit valoir des arguments si dignes, entendre un langage si noble, si persuasif, que le chef ennemi ne put résister à cette éloquence, et que, serrant involontairement la main de l’orateur, Il lui dit : « Eh bien 1 monsieur, remmenez-les ; souvenez-vous toutefois que vous m’en repondez sur votre tête. »

Quand les six Polonais, sauvés d’une mort certaine par la présence d’esprit et l’énergie du jeune Français, furent loin de l’ennemi, tous se jetèrent aux pieds de leur libérateur qui les releva et leur ouvrit ses bras ; ils s’y précipitèrent et versèrent des larmes de reconnaissance.

Pendant qu’ils reprenaient la route de Guentrange, on était dans les plus vives alarmes au château ; on craignait surtout que Marie du Mesnil ne fût victime de son déûuement, et l’on allait partir pour obtenir des autorités françaises qu’elles intervinssent, du moins en sa faveur, auprès des Prussiens. Tout-à-coup l’on vit, contre toute espérance, revenir pleins de joie les sept prisonniers ; Mlle Laurence de La Motte rayonnait de bonheur ; il est si doux de reconnaître un héros dans celui que l’on aime !

Le lendemain, pour achever son ouvrage, Marie du Mesnil fit entrer dans Thionville les six Polonais, et, à sa sollicitation, le général Hugo se déclara leur protecteur et leur procura du travail.

Dans ces jours douloureux où la France pansait ses plaies sous le regard de l’étranger, le poète patriote, dont la santé s’était altérée sous le ciel de la Hollande, perdit sa place qui ne lui fut rendue qu’en 1817. Il occupa ses premiers loisirs à la composition d’un Manuel des employés des Douanes, dont la 1re édition parut à Metz, chez Collignon, en 1815, in-8° de 178 pages. Dès l’année suivante, une seconde édition fut portée à 255 pages ; la 3e (I8I7) en a 308. On trouve en tête une circulaire de M. le Conseiller d’Etat, directeur général des douanes, Saint-Cricq, adressée le 15 septembre 1816, aux directeurs des départements ; on y lit qu’après avoir fait examiner l’ouvrage, « il a été reconnu que l’auteur avait su, dans un abrégé assez succinct, indiquer les premiers principes de la législation des douanes dans toutes ses branches, la forme de procéder dans les différentes natures d’affaires, et qu’il avait donné aussi de bons modèles de procès-verbaux. Son ouvrage, ajoute M. le Directeur général, peut donc être mis avec confiance entre les mains des préposés. » Il y fut mis sans doute, puisqu’une nouvelle édition de 455 pages parut en 1818, et ce ne fut pas la dernière.

Ce ne fut pas non plus le dernier ouvrage de notre auteur sur sa partie, puisqu’il donna, en 1821, le Manuel des Douanes de France, in-8° de 600 pages, et, en 1831, un Nouveau Dictionnaire de la législation des Douanes, Paris, in-8°. Nous ne connaissons ces deux ouvrages que par le titre.

Un Traité de la législation du commerce extérieur est resté dans le portefeuille de Marie du Mesnil, et les hommes spéciaux le regrettent, car on sait que l’auteur s’était livré, pour la composition de ce Traité, à des recherches très-étendues, très-consciencieuses.

Nous dirons encore, pour« n finir avec ces matières, qu’en 1825, l’Académie de Lyon décerna une médaille à un ouvrage intitulé : Du commerce, des Douanes et du système des prohibitions, considéré dans ses rapports avec les intérêts respectifs des nations, par M. Billet, augmenté par M. Marie du Mesnil. Une note manuscrite de ce dernier réclame le livre tout entier. Quoi qu’il en soit, on remarque des principes fort sages dans la partie qu’on ne peut contester à l’économiste normande Voici textuellement ces principes :

« Interdire l’exportation toutes les fois que la disette se fait redouter par l’élévation du prix des blés indigènes au-delà d’un taux moyen sagement déterminé.

 » La permettre quand l’abondance est constatée par les relevés statistiques connus par les mercuriales.

 » Admettre les blés exotiques, au moyen d’une taxe proportionnelle établie d’après le prix des blés indigènes.

• Les repousser toutes les fois que ces derniers sont descendus à un taux qui ne promet aucun profit à l’agriculture nationale.

 » Laisser une entière liberté de circulation intérieure.

« Ne jamais gêner les approvisionnements.

 » Telles sont les maximes fondamentales d’une bonne législation des grains. Par là, votre agriculture est suffisamment protégée ; la subsistance nationale est assurée, et l’intérêt bien entendu du commerce est respecté. »

Les matières de douanes et d’économie politique avaient-elles étouffé, dès 1815, les instincts poétiques de Marie du Mesnil ? Non, sans doute ; et quelques imprimés et de nombreux manuscrits en font foi. Mais il avait retenu ces paroles du prince Le Brun, et il en profitait : « Mon ami, avec des talents, de l’élévation dans les idées, de la dignité dans le caractère, vous aurez toujours trop d’envieux dans la carrière administrative, pour ne pas devoir éviter d’en augmenter le nombre et de les aigrir par des succès littéraires qui blessent presque toujours l’œil des chefs ; un peu de célébrité nuit beaucoup à l’avancement. »

Bien de plus judicieux que ces conseils, sous forme de réflexions, Combien de fois n’a-t-on pas vu la médiocrité parvenir aux postes supérieurs par la bassesse et par l’intrigue, et, jalouse du mérite littéraire qui se produisait au-dessous d’elle, dans la hiérarchie administrative, barrer le chemin en toute circonstance, persécuter sourdement et faire expier une célébrité qui lui est odieuse ! Le prince Le Brun s’était mis de bonne heure en garde contre de telles jalousies. Il avait rédigé d’importants mémoires au nom de ministres qui en avaient recueilli tout l’honneur ; ils lui avaient su gré de son abnégation. Ses traductions du Tasse et d’Homère avaient paru sous le voile de l’anonyme. Il ne se fit pas connaître, même en 1789, quand il publia La voix du Citoyen. C’était pourtant l’époque où l’on cherchait a attirer sur soi les regards, l’époque où quelque notoriété semblait nécessaire pour conquérir les suffrages dans les élections. Le Brun s’en passa et réussit ; mais combien peu de littérateurs aussi sages que l’architrésorier !

Apparemment que Marie du Mesnil eut moins do force contre son penchant, ou qu’il céda trop facilement aux conseils de ses amis. En 1823, il publia sans nom d’auteur le petit poème de l’Esclavage ; mais ne s’avisa-t-il pas de l’envoyer à Louis XVIII, qui voulut voir le poète et le complimenter : ce fut, le lendemain, le secret de tous les journaux. Du reste, on s’accorda généralement pour louer dans l’ouvrage de beaux vers et de nobles sentiments.

Deux ans après, Marie du Mesnil, témoin du renouvellement des études historiques vers lesquelles se portaient les meilleurs esprits, mit au jour l’ouvrage suivant : Chroniques Neustriennes, ou Précis de l’histoire de Normandie, ses ducs, ses héros, ses grands hommes ; influence des Normands sur la civilisation, la littérature, les sciences et les arts ; productions du sol et de l’industrie, commerce, caractère et mœurs des habitants depuis le IXe siècle jusqu’à nos jours, suivi de Chants neustriens ; Paris, Renard , 1825, in-8° de VIII et 422 pages. Ces Chants neustriens font honneur au patriotisme du poète, mais le ton lyrique règne un peu trop fréquemment dans les pages de son histoire ; on voudrait plus de mesure dans les éloges qu’il distribue à ses héros. Du reste, le temps des investigations critiques commençait à peine, et les sources ne pouvaient être fouillées et contrôlées par un homme employé sans relâche à l’examen des questions fiscales, soulevées par l’application des droits de douanes. Ce volume ne fut pas cependant sans influence ; il rappela des faits héroïques, encouragea aux études historiques dans notre province, et fit vibrer de grands noms dans des vers nobles et dans une prose éclatante.

Les hommes les plus dévoués à la littérature se préoccupaient beaucoup alors de la politique. L’alliance du pouvoir et de la liberté semblait facile à tous les partis : il suffisait à chacun que les autres le laissassent agir et que l’opposition se condamnât à un mutisme volontaire. Cette complaisance n’eut pas lieu, ou plutôt la lutte s’engageait chaque jour avec plus d’ardeur sous le ministère Villèle, et les partisans les plus fervents de la monarchie restaurée tremblaient pour cette monarchie si elle continuait sa route à travers les écueils où elle s’était imprudemment engagée. Marie du Mesnil était un homme d’ordre, qui, après la chute de l’Empire, avait vu dans les Bourbons le salut de la France, et dans la franche exécution de la charte le salut de la France et des Bourbons ; il était donc royaliste et libéral, et comme, dans le danger que couraient en même temps la liberté et le pouvoir, il importait que leurs amis éclairassent l’opinion, l’auteur des Chroniques neustriennes, élève et confident du prince Le Brun, cet homme d’Etat de tant d’habileté, de savoir et d’expérience, crut devoir apporter à la cause nationale le tribut de ses idées, et ce tribut fut un livre bien conçu, bien exécuté, celle probablement de ses productions qui sera lue avec le plus de fruit, et qui assure pour jamais à son auteur l’estime des gens de bien. Nous voulons parler de ses Mémoires sur le prince Le Brun, duc de Plaisance, et sur les événements auxquels il prit part sous les Parlements, la Révolution, le Consulat et l’Empire ; Paris, Rapilly, 1828, in-8°.

Cet ouvrage, qui eut deux éditions la même année, écrit avec l’intention visible de remonter aux causes de la Révolution pour empêcher le ministère de tomber dans les fautes qui avaient amené le grand cataclysme social ; cette histoire d’un homme d’Etat, ferme et modéré, actif et prévoyant, initié à la connaissance des théories et rompu à la pratique des affaires, était un acte de courage de la part d’un fonctionnaire public, père d’une nombreuse famille, et qu’un caprice ministériel pouvait révoquer de ses fonctions. Il est vrai que l’opinion aurait pris sa défense, et qu’il fallait alors compter avec elle.

Tous ceux qui ont lu les Mémoires sur le prince Le Brun conviennent qu’il était difficile de choisir un héros mieux approprié aux vues de l’auteur. Né le 19 mars 1739, mort le 16 juin 1824, Le Brun avait de bonne heure été mêlé aux événements, et quelle époque fut plus féconde en révolutions, si graves, si profondes, si générales que la face du monde devait en être, non pas seulement ébranlée, changée, modifiée, mais complètement renouvelée ? Ce parvenu, sorti d’une bourgade de Basse-Normandie, n’avait dû son rang qu’à son mérite ; le suivre dans sa longue carrière, à travers les périls qu’il avait su éviter avec une prudence et une habileté merveilleuses, c’était donner une grande leçon de modération politique, de principes constitutionnels et de sage liberté. Marie du Mesnil s’acquitta fermement et noblement de cette tâche, et les principaux organes de la presse rendirent justice à son excellent travail. Qu’il nous soit permis de citer ici la courte analyse qu’en fit un étranger, connu à la fois comme administrateur et comme littérateur, le baron de Stassart ; voici le passage, extrait du Journal de Belgique du 1" juin 1828 :

« M. Marie du Mesnil jette un jour lumineux sur les querelles de la cour et des parlements ; son examen des- travaux de l’Assemblée constituante présente des aperçus neufs et qui décèlent l’observateur doué d’une grande portée de vue. Après avoir retracé les premières années de son héros avec tout l’intérêt dont elles étaient susceptibles, il le suit dans le cabinet du chancelier de Maupeou ; dans la retraite, livré aux charmes de l’étude, traduisant Homère ou Le Tasse ; dans les Assemblées publiques, dans les cachots de la Révolution, dans les palais du Consulat et de l’Empire ; puis consolant les peuples de la Ligurie et de la Hollande. Partout ressortent les traits de l’homme de bien, les traits du sage supérieur aux vicissitudes de la fortune. Je ne connais point de volume où plus de choses soient resserrées en moins de mots, et toujours sans sécheresse, toujours dans un style plein de noblesse, d’élégance et de mouvement ; les anecdotes piquantes y abondent ; les hommes célèbres du siècle y sont groupés avec beaucoup d’art, et les caractères en général bien saisis. Une chose digne de remarque et d’éloge, c’est qu’au milieu de ces tableaux, la figure principale ne se perd jamais de vue. Je terminerai cet article en transcrivant la dernière page qui renferme, en quelque sorte, l’analyse d’un livre infiniment remarquable sous tous les rapports. « Il (le prince Le Brun) mettait autant de soin à cacher sa supériorité que les demi-talents de notre époque en apportent à produire leur médiocrité vaniteuse ; mais il est pénible de le dire, la modestie est aujourd’hui une vertu de dupe ; les hommes adroits et médiocres affectent de prendre au mot l’homme supérieur qui s’efface et se saisissent de la place ou du rang qu’il devrait occuper. C’était précisémeut à cause de sa modestie que le duc de Plaisance était peu ou mal connu de la masse. On parle de lui comme d’un livre dont on n’a lu que le titre ; de là tant de faux jugements, tant d’opinions erronées - ou incomplètes ; mais nous, qui l’avons profondément étudié dans ses écrits divers, dans sa carrière politique, dans sa vie et dans ses mœurs privées, nous avons cru remplir une tâche plus utile à nos contemporains qu’un traité de morale spéculative, en les initiant aux pensées, aux actions, aux secrets de la vie de ce sage, véritable homme d’Etat, grand administrateur, maître en économie sociale, savant dans les langues de l’antiquité et des temps modernes, et l’un des écrivains qui ont manié la prose française avec le plus d’énergie et de perfection. Homme de bien, vrai sage, grand citoyen, le duc de Plaisance vieillit dans l’honneur et dans la vertu ; il vivra dans l’estime de la postérité. »

Au milieu de ses succès littéraires, qu’excusaient aux yeux de ses chefs de bons ouvrages sur l’administration des douanes quelle était la position de Marie du Mesnil ? quels étaient les progrès de son avancement ? — S’il faisait tout pour mériter cet avancement, il ne faisait rien pour l’obtenir, et, de 1820 à 1830, il fut à la tête du bureau des Primes, à la Direction générale des Douanes, poste important et délicat, qui demandait du savoir et plus encore de désintéressement et de probité. Il s’agissait, en effet, d’allocations annuelles de dix millions, attribuées à diverses branches d’industrie ; le moindre abus pouvait causer de graves préjudices. Marie du Mesnil tint fermement la balance égale entre les intérêts du Trésor public et les droits dûment constatés du commerce. Il était entré pauvre dans ces fonctions, il en sortit pauvre, et c’est un grand éloge de sa gestion ; et cet héritage de scrupuleuse intégrité est, avec sa fortune patrimoniale, le plus honorable qu’il pût laisser à sa veuve et â ses huit enfants.

Dans leur intérêt, cependant, il dut quitter Paris, et son administration l’envoya, comme receveur principal, à Valenciennes. Il ne tarda pas à y faire éclater son désintéressement personnel et son dëvoùment à ses fonctions. Au milieu de la nuit du 12 janvier 1830, un incendie éclata dans sa maison. Aussitôt il oublia ses propres intérêts ; il fallait faire la part du feu : il lui abandonna ce qui lui appartenait, et sauva la caisse de sa recette, ses papiers de comptabilité et les marchandises en dépôt. Nous devons d’autant plus relever de tels actes, qu’ils n’ont donné lieu à aucune indemnité.

Plus tard on envoya, avec le même titre, Marie du Mesnil à Maubeuge, puis à Condé (Nord), où il mourut du choléra, le 1er août 1849 : il comptait au moins trente-cinq ans des plus honorables services.

Dix années se sont écoulées depuis, et sa veuve, et ses enfants, et ses nombreux amis ne cessent de regretter l’homme excellent qu’ils ont perdu, l’esprit cultivé d’où jaillissait la lumière, le cœur ardent qu’exaltait la vertu. Marie du Mesnil avait une de ces âmes chevaleresques qui sont dépaysées à notre époque : la nature, en les créant de nos jours, semble s’être trompée de siècle.

Nous dépasserions les bornes que nous nous sommes imposées, si nous parlions en détail de tout ce qu’a publié l’auteur des Mémoires sur le prince Le Brun. Sa muse facile s’est le plus souvent inspirée de la circonstance : en 1811, de la naissance du Roi de Rome ; en 1825, de la mort de Louis-XVIII ; en 1840, du retour des restes de l’Empereur ; en 1842, du trépas du duc d’Orléans. Un certain nombre de ses pièces lyriques ont le titre de Neustriemes ; il aimait cette marque d’origine, tant il conservait, dans le Nord, le souvenir de la patrie absente !

Ses poésies fugitives : stances, élégies, dithyrambes, sonnets, romances, paraphrases de la Bible, formeraient un fort volume in-8°.

Il avait tracé une esquisse de La Mort d’Alcibiade, tragédie, peut-être achevé une autre tregédie : Phêrénice. Nous n’en avons rien vu ; mais on nous a communiqué une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée : Le siège d’Alise, ou César dans les Gaules. Nous l’avons lue avec intérêt. Plusieurs situations, tout-à-fait dramatiques, seraient sans doute d’un puissant effet à la scène -, beaucoup de vers, bien dits par un grand acteur, obtiendraient d’unanimes applaudissements ; le rôle de Zéléda, fiancée du roi Eric, paraîtrait ce qu’il est, plein de traits d’héroïsme ; mais en somme, et surtout en raison du discrédit dans lequel est tombée la tragédie, cette pièce aurait peu de succès : elle renferme, d’ailleurs, un assez grand nombre de vers qui font douter que l’auteur y ait mis la dernière main.

Après ce qui précède, notre opinion sur Marie du Mesnil est facile à formuler : ce fut un homme d’un talent littéraire très-remarquable, comme accessoire d’une rare aptitude dans la partie des Douanes, où il a fait des ouvrages classiques ; ce fut surtout un homme de cœur et de probité.

Notre Académie de Caen n’était pas la seule qui lui eût conféré le titre d’associé-correspondant ; celles de Rouen, de Metz, de Bruxelles, etc., le comptaient aussi parmi leurs membres, et jamais il ne les oubliait dans la distribution des pièces de vers qu’il livrait à l’impression.

Ce distique a été gravé sur son tombeau , dans le cimetière de Condé :

Son âme vole aux cieux, habitante immortelle, Pour ce monde inconstant et trop pure et trop belle.

L’Editeur.