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Ver - Ancien château


NDLR : Texte de 1825 : Voir source en fin d’article


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e canton, (NDLR : canton de Gavray) le dernier que nous ayons à parcourir dans l’arrondissement de Coutances, est un des plus stériles du département ; mais il n’en fournira pas moins une assez forte contribution d’anciens châteaux.

En allant de Bréhal à Gavray, on trouve au confluent des rivières de Sienne et d’Airou, la paroisse de Ver qui a fourni au moins un compagnon au duc Guillaume, quand il entreprît son expédition d’Angleterre.

Quarante ans avant la conquête, Ver faisait partie du domaine ducal : il est nommé parmi les terres que le duc Richard III donna en dot à la fille du roi Robert ; [1] curtem quae dicitur Ver supra fluvium Senae. Par le nom de la rivière de Sienne (Senae), il est évident que ce ne peut être un autre Ver, comme on a voulu le faire entendre. Mais Ver, dans le diocèse de Bayeux, n’aurait-il point plus de droits à revendiquer le berceau de la famille qui, depuis la conquête jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, fut une des plus illustres de l’Angleterre ? C’est ce que nous allons examiner.

On voit par le livre rouge de l’échiquier, que sous le règne de Henri II, Raoul de Ver devait le service d’un chevalier (Radus de Ver I mil. in balliva de Gravreyo.) [2]

Si le livre rouge laissait quelque doute entre l’arrondissement de Coutances et celui de Bayeux qui a aussi sa paroisse de Ver, toute incertitude serait écartée par le registre des fiefs de l’élection de Coutances dressé en 1327 par le grand bailly du Cotentin, et par le livre des fiefs de Philippe-Auguste, rédigé vers 1208. [3]

Par l’état des fiefs de l’élection de Coutances en 1327, je vois que la famille Louvel avait remplacé à Ver celle des anciens seigneurs ; que c’était un plein fief de Haubert, et qu’il devait service en temps de guerre, au château de Gavray.

Après les Louvel, le fief de Ver fut possédé par une autre famille également ancienne. Ces deux familles ont été distinguées en Angleterre aussi bien qu’en Normandie. Le juge intrépide qui eut le courage de faire arrêter et mettre en prison le prince qui devint si fameux sous le nom de Henri V, appartenait à la même famille que les Gascoins de Ver.

Ceux-ci n’ont cessé de posséder cette seigneurie que peu d’années avant la révolution : l’héritière de leur fortune épousa M. le Forestier de Mobec, dont le fils est maintenant propriétaire de cette terre.

La famille de Ver a subsisté en Angleterre bien plus long-temps qu’en Normandie, et avec bien plus d’illustration. Voici le précis de ce que j’en ai pu retrouver :

Dans quelques listes de la conquête, [4] le nom de Vere se trouve d’une manière incontestable ; dans quelques autres, il est dénaturé ou douteux. Quoiqu’il en soit, il est certain que le seigneur de cette paroisse était à cette expédition ; on sait même qu’il s’appelait Aubrey (Alberic), et ce nom de baptême a été, pour ainsi dire, héréditaire pour les aînés de la famille, qui n’a pas cessé d’être illustre en Angleterre, depuis la conquête jusqu’au commencement du XVIII siècle, après avoir possédé pendant six cents cinquante ans le titre de comte d’Oxford, sans interruption. [5] On trouve dans les pairages et les baronages d’Angleterre des détails étendus et curieux sur cette famille ; mais aucun des auteurs de cet ouvrage n’en a soupçonné le berceau. [6] Cependant, sans le savoir, l’historien du comté de Somerset s’en est beaucoup approché, en disant que Geoffroy de Ver figurait à la conquête, parmi les chevaliers de Guillaume de Moyon. [7]

Je trouve dans Orderic Vital, qu’en 1135, Robert de Ver conduisit en Angleterre le corps du roi Henri Ier. [8]

L’année suivante, le même seigneur signa la chartre de joyeux avènement qu’Etienne de Blois donna à Oxford. Cette chartre est rapportée entièrement dans l’ouvrage intitulé : gesta Stephani regis, par un prieur de Hexham. [9]

Je ne poursuivrai pas plus loin en Angleterre cette famille distinguée ; cet article serait hors de proportion avec tous les autres. On peut en voir beaucoup de détails dans le baronage de Banks qui les suit depuis le règne du Conquérant jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, et qui en donne une très-longue généalogie. [10] Leurs armes, suivant lui, sont écartelé de gueules et d’or, une molette d’argent dans le premier canton.

Suivant l’auteur de l’histoire généalogique d’Harcourt, ces armes sont simplement écartelé d’or et de gueules. [11]

Celles de Louvel sont de gueules au griffon d’or. La famille Gascoin de Ver portait d’argent à trois feuilles de laurier en pairie de sinople, accompagné de trois molettes d’éperon de gueules. M. le Forestier, propriétaire actuel, porte d’argent au lion de sable armé, lampassé et couronné de gueules.

Jusqu’à présent toutes mes recherches pour retrouver l’ancien château de Ver ont été infructueuses. Si celui qui portait le nom de cette paroisse à la conquête, eût été un de ceux qui figurent à peine sur la liste de la bataille, et qui ne reparaissent plus, je ne serais pas surpris d’avoir cherché inutilement un château qui n’a peut-être jamais existé ; mais quand on songe que les seigneurs de Ver ont, dès le temps du conquérant, pris rang parmi les premiers Barons d’Angleterre, qu’ils ont été comtes d’Oxford pendant plusieurs siècles sans interruption, il est difficile de croire qu’ils n’ont pas aussi cherché à décorer leur berceau d’une manière proportionnée à l’importance extraordinaire qu’ils acquirent tout-à-coup en Angleterre.

D’un autre côté, s’ils n’avaient pas jugé à propos d’orner d’un château le lieu d’où leur famille tirait son nom et son origine, cela pourrait facilement s’expliquer. Peut-être, dirait-on, celui qui jouait à la conquête un rôle subalterne, puisqu’il y servait sous la bannière du seigneur de Moyon, ne se sera-t-il pas soucié de vouloir entrer en concurrence avec son ancien supérieur ; peut-être aussi le service qu’il devait au château de Gavray ne lui permettait-il pas d’ériger château contre château, de chercher, pour ainsi dire, à éclipser son suzerain ; peut-être les seigneurs de Ver n’avaient-ils réellement pas le droit d’y avoir un château pour leur propre compte. Quoiqu’il en soit, je n’y ai rien trouvé qui m’annonce l’emplacement d’un ancien château. S’il y en avait un, c’était probablement tout près de l’habitation actuelle du propriétaire : j’engage les amateurs à le chercher là plutôt qu’ailleurs.

L’Eglise de Ver est du XIIe siècle. La présentation de la cure appartenait autrefois au chapitre de la cathédrale de Bayeux, et se faisait par le chanoine qui possédait la prébende dite de Gavray. J’en parle ici, pour engager à rechercher l’origine de la donation au chapitre de Bayeux, de cette église, de celles de Gavray et du Mesnil-Amand : elle pourrait jetter de la lumière sur l’histoire incertaine des anciens seigneurs de Ver.

Il existe près de Bayeux une autre commune de Ver. Il ne serait peut-être pas inutile de savoir si elle a toujours porté le même nom, et si celui qu’elle porte aujourd’hui ne lui serait point venu de ce qu’elle a été jadis possédée par une branche de la famille de Ver près de Gavray. Ce ne serait pas le premier exemple d’un pareil changement de dénomination : j’en citerais facilement plusieurs dans le moyen âge, et même à des époques très-rapprochées.

Source :

Notes

[1] Apud Acherii spicil. loco saepe citato. v. supr.

[2] Apud Ducarel, traduct., page 232.

[3] Radulfus de Thevilla Guillelmus de Ver, Agnès de Valencé et Guillelmus de Monte acuto debent serviv. trium militum et dimid., ad custodiam Gavray. Lib. feod. Phil. Aug. penes nos p. 1. — En 1327, c’était un Louvel qui possédait Ver (plein fief de Haubert) : il devait toujours le service au château de Gavray. Penes nos.

[4] Brompton, Duchesne.

[5] V. Norris Brewer Oxforsdhire, page 52 et suiv. — Collins peerage édit. de 1711, tome 2, part. 1, page 270 jusqu’à 279. Banks Baronage, vol. 3, pag. 582 jusqu’à 594.

[6] Un voyageur anglais de nos jours (M. Dibdin, dans son voyage bibliographique, page 202 et 203 du tome 2 de la traduction de M. Liquet ) les fait venir de Granville. M. Dibdin voyage si légèrement, qu’il ne fait pas autorité quand il est question de renseignement positifs, même quand il parle de ce qu’il a vu.

[7] Collins on Somerset on hire.

[8] Ord. Vital. apd. Normann. script., p. 901.

[9] Hist. ric. prioris Hagulstad ap. Twysden X Angl. script. Col 314 et 315.

[10] Banks ub. supr. tome 3, p. 580 jusqu’à 595.

[11] Hist. d’Harcourt, pages 1929 1930.