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Torigny - Ancien château


NDLR : Texte de 1830 : Voir source en fin d’article


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n 1810 je vis chez M. Cauchard, alors maire de Torigny, des renseignements qui faisaient remonter Torigny au temps des Romains et des Armoricains. Malheureusement tout était sans preuves. Ce que je trouve de plus constant, c’est que deux voies romaines se croisaient jadis entre Saint-Amand et Torigny, au hameau de la Grande et de la Petite Pierre, non loin du lieu nommé le Vieux Torigny. Une de ces routes allait d’Avranches à Bayeux.

Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas ici à nous occuper d’antiquités romaines ; je passe donc au temps de la domination Normande, où l’on commence à parler du château.

Du temps de la minorité du duc Guillaume (le conquérant), Hamon aux Dents (d’autres disent Audens, le Hardi), seigneur de Torigny, fut un des principaux barons révoltés contre ce jeune prince. Il fut tué à la bataille du Val-ès-Dunes en attaquant vaillamment le roi de France. Une circonstance qui prouve l’importance de la baronnie de Torigny, c’est qu’il avait un cri de guerre. [1] Guillaume de Malmesbury dit qu’il était l’ayeul de Robert de Caen, comte de Glocester, ce qui est exact, parce que Robert épousa la petite-fille de Hamon aux Dents. [2]

Robert Fitz Hamon, père de cette riche héritière, ne tarda pas à rentrer en grâce près du duc Guillaume qui lui rendit les biens de son père et entre autres la baronnie de Torigny.

A la bataille de Hastings il combattit dans l’armée qui remporta la victoire, et il fut largement récompensé par le Conquérant et par Guillaume-le-Roux. Il servit avec beaucoup de zèle le roi Henri Ier, pour lequel il exposa souvent sa vie, surtout au siège de Bayeux. Il mourut en 1107 des suites d’une blessure qu’il avait reçue au siège de Falaise, et fut enterré en Angleterre à l’abbaye de Tewkesbury qu’il avait fondée.

Pour partager son immense succession, il ne laissa que des filles. A la sollicitation pressante du roi Henri Ier, Sibille (ou Mabile), l’une d’elles, épousa Robert, comte de Glocester, fils naturel de ce prince. Entr’autres grandes possessions, elle lui apporta en mariage les baronnies de Torigny et de Creully, dans le diocèse de Bayeux. « Haereditatis autem quam cum praefata Virgine Robertus adeptus est caput est Torinneium in finibus comtatuum Bajocassini et Constantini. » L’auteur de ce passage, attribué à Guillaume de Jumièges, mérite d’autant plus d’attention qu’il était contemporain, et né à Torigny même : c’était le fameux abbé du Mont Saint-Michel connu sous le nom de Robert du Mont. [3]

Ce nouveau seigneur de Torigny fut le plus grand homme et le plus puissant baron de son temps. Dans la guerre qui s’éleva pour la couronne de Henri 1er, entre sa fille Mathilde et le comte de Blois qui s’était emparé du trône, le comte de Glocester dissimula d’abord et prit enfin ouvertement le parti de Mathilde.

Il défit et prit Etienne de Blois à Lincoln ; mais peu de temps après cette victoire, en cherchant à protéger la retraite de Mathilde enfermée dans Winchester, il fut à son tour fait prisonnier, et telle était dans les deux partis l’importance attachée à sa liberté, que sans balancer on l’échangea aussitôt contre le roi Etienne.

En 1147, au commencement de novembre, Robert succombant sous le poids de ses travaux et de ses fatigues termina une vie remplie des actions les plus éclatantes ; [4] il fut inhumé à Bristol.

L’abbé Beziers lui donne pour successeur, comme baron de Torigny, [5] Guillaume, qui était en même-temps comte de Glocester.

En 1154 Richard, frère de ce Guillaume, soutint un siége dans le château de Torigny contre Henri, duc de Normandie, et peu après Roi d’Angleterre, sous le nom de Henri II. L’historien Robert-du-Mont donne à cette occasion des détails d’autant plus curieux, qu’il fut probablement témoin oculaire des assauts livrés au château, et qu’il put juger de l’état du commerce et de la population autour de la forteresse. Le siége, suivant lui, dura quinze jours ; Henri y commença trois châteaux de blocus.

Après être restée encore quelque temps aux fils du comte de Glocester, il paraît que la baronnie de Torigny fut possédée par Jean, comte de Mortain, fils cadet du roi Henri II, qui avait épousé une des filles de Guillaume, comte de Glocester ; il répudia son épouse, mais il n’en garda pas moins son château de Torigny. [6] Dans l’Itinéraire de ce prince devenu roi, je vois que le 26 octobre 1203 il était à Torigny. [7]

Peu de mois plus tard, Philippe-Auguste avait confisqué la baronnie de Torigny. Dans le registre des fiefs de ce roi en Normandie, il est parlé (page 7 penes nos) du service dû au château de Torigny par des seigneurs de Coulonces. [8]

Vers 1218, cette châtellenie avec ses appartenances fut donnée par le même roi à Gaucher de Châtillon, comte de Saint-Paul. [9]

Je ne crois pas qu’elle soit restée long-temps dans la famille de Châtillon ; elle rentra au domaine de la couronne dans le XIIIe siècle, et n’en fut distraite que sous le règne de Philippe-le-Bel, qui la donna en échange à Pierre de Chambly ; elle fut ensuite possédée par l’amiral Jean de Vienne, qui la vendit en 1370 à Hervé de Mauny.

Quelques années auparavant la forteresse avait été prise et démantelée par les Anglais. [10]

Hervé de Mauny, qui acheta Torigny, était un seigneur breton, cousin-germain du fameux Duguesclin, qu’il suivit dans presque toutes ses campagnes. En 1372 il fut fait chambellan du roi Charles V, et un des trois capitaines généraux de la Normandie. [11]

En 1388, les Anglais commandés par le comte d’Arondel prirent Torigny, et après avoir dévasté le pays circonvoisin, ils s’en retournèrent à Cherbourg et emportèrent à Hantonne un butin considérable.

Olivier de Mauny fut seigneur de Torigny après Hervé son père ; il eut un fils nommé comme lui Olivier. En 1418 celui-ci fut dépossédé de la châtellenie de Torigny par les Anglais. Il avait épousé Catherine de Thieuville, dame du Mesnil-Garnier. Marguerite, leur fille unique, se maria à Jean de Goyon de Matignon qui, par ce mariage, devint propriétaire du château de Torigny et s’y établit après l’expulsion des Anglais.

Cependant Olivier de Mauny, qui en avait été dépouillé en 1418, fut nommé la même année gouverneur du château de Falaise au nom du roi de France. Henri V prit cette forteresse après un siège long et meurtrier. Irrité d’une aussi opiniâtre défense, il condamna Olivier à une prison perpétuelle ; mais en mourant il lui fit rendre la liberté. [12]

Pendant ce temps le château et la baronnie de Torigny étaient occupés par Jean Popham. « Concessit rex H. V Johanni Popham chivaler terram et dominium de Thorigny. » (Rolles Normands, tome 1, page 260. Vautier, registre de H. V., pag. 24)

Après la restauration, Marguerite de Mauny, devenue veuve de Jean de Matignon, épousa, dans un âge avancé, Jean de Mauhugeon, et lui donna le titre de baron de Torigny qu’il portait encore au temps de la recherche de Montfaut ; [13] mais il n’en fut que l’usufruitier, et les enfants du premier lit en rentrèrent en possession après sa mort.

Dans l’histoire du maréchal de Matignon, par Callières, et dans celle des grands Officiers de la couronne (tome V., pages 366 et suiv.), on peut voir la suite des possesseurs du château de Torigny. Je m’arrêterai seulement au maréchal (Jacques de Matignon), parce qu’il y a fait faire de grands travaux, et à celui qui a pris le nom de Grimaldi ; car on croit trop communément que les princes de Monaco avaient quitté l’Italie pour venir habiter Torigny, au lieu que c’était seulement un changement de nom dans cette branche de la famille de Goyon qui possédait le château de Torigny dès le XVe siècle.

Tandis que le maréchal de Matignon fut seigneur de Torigny, cette grande châtellenie fut considérablement augmentée par l’acquisition qu’il fit de la baronnie de Saint-Lo. Artus de Cossé, évêque de Coutances, avait été extrêmement maltraité à Saint-Lo par les protestants ; le séjour de cette ville lui était devenu peu agréable ; il écouta volontiers les propositions d’échange que lui fit le comte de Matignon, quoiqu’elles lui fussent désavantageuses, et il céda sa baronnie pour des terres disséminées et d’une valeur inférieure. Depuis cette acquisition, le comte de Matignon fit faire à Torigny de grands travaux, que ses descendants ont successivement augmentés ou accommodés au goût de leur temps, de manière qu’il en résulta un mélange de constructions disparates ou quelquefois des changements de décorations qui n’étaient pas toujours en harmonie avec les constructions auxquelles on voulait les adapter. Malgré ce défaut d’ensemble, c’était le plus beau château du département et une résidence digne des princes qui l’habitèrent.

La forteresse avait été élevée dans le XIIe siècle par le comte de Glocester. J’ai cité plus haut le passage curieux où un contemporain nous parle des travaux qui furent faits alors pour la rendre capable d’une longue résistance, dont l’occasion se présenta peu d’années après la construction.

Long-temps avant la révolution, cette ancienne forteresse n’existait plus ; mais on en retrouverait encore beaucoup de traces et surtout des murailles et des fondations très-épaisses et très-solides.

La grande et magnifique habitation des seigneurs de Torigny, que j’ai vue entière il y a vingt-cinq ans, ces parcs superbes et arrangés avec un goût exquis sont devenus depuis et deviennent chaque année tout-à-fait méconnaissables. Si le conseil municipal n’eût pas acheté une partie du château pour en faire un hôtel-de-ville, la plus vaste et la plus somptueuse résidence du pays aurait entièrement disparu.

Les Matignon de Torigny changèrent leur nom en celui de Grimaldi à la fin du règne de Louis XIV. Jacques-François-Léonor de Matignon, comte de Torigny, épousa, le 20 octobre 1715, Louise-Hippolyte Grimaldi, fille unique d’Antoine, prince de Monaco, duc de Valentinois, dont il prit le nom, les armes et les titres. [14] Depuis ce temps jusqu’au commencement du XIXe siècle les possesseurs du château de Torigny, bien que de la famille Goyon de Matignon, [15] ont porté le nom de Grimaldi avec le titre de princes de Monaco.

Le grand domaine de Torigny vient d’être morcelé et vendu en petites parties.

En examinant avec beaucoup d’attention l’emplacement du château, on y retrouverait, dans la vieille tour bâtie sur le roc et entourée de fossés profonds, des restes du travail de Robert de Caen, dont parle le continuateur de Guillaume de Jumièges.

Le superbe monument du premier maréchal de Matignon a été détruit avant la révolution, mais il en reste une bonne gravure à la suite de l’histoire publiée par Callières. Il existe encore à Torigny quelques autres monuments funéraires de la même famille, entr’autres celui du deuxième maréchal de France qui mourut au commencement du règne de Louis XIV.

Les armes de Filz Hamon étaient d’azur au lion rampant d’or.

Celles de Robert, comte de Glocester, de gueules à trois lions d’or.

Toutes les autres armoiries des seigneurs de Torigny sont gravées dans l’histoire des Grands Officiers de la couronne.

Source :

Notes

[1] Ce cri était Saint-Amand, nom d’une paroisse voisine du chef-lieu. Wace, roman de Rou, tome II, page 34. L’éditeur de Wace a dit que St Amand était patron de Torigny ; c’est une erreur ; Torigny et Saint-Amand sont deux communes distinctes.

[2] Recueil des hist. de Fr. — Banks, tome 1, page 82

[3] V. les préfaces des tomes X et XI du rec. des hist. de Fr.

[4] Gervas. Dorobern., rec. des hist. de Fr., tome XIII. — Banks, tome III, page 308.

[5] Mém. sur Creully. — Nouvelles recherches de la Fr., tome I, page 263.

[6] Essais hist. sur Caen, t. II, page 399.

[7] Archeologia, tome XXII, ann. 1828.

[8] NDLR : Calvados.

[9] Hist. génér. de la maison de Châtillon, par Duchesne, lib. III, page 66. Neustria pia, page 915.

[10] V. la note de Robert d’Avesbury, dans le Froissard de Buchon, tome III, page 139.

[11] Grands officiers de la couronne, tome V, page 389. — Hist. du maréchal de Matignon, page 10. — V. châteaux de l’arrondissement de Coutances. Verbo Mesnil-Garnier et Roche de Mauny à Hambye.

[12] Galeron, hist. de Falaise, page 86 et 94.

[13] Recherche imprimée, pages 16 et 53.

[14] Grands offic. de la couronne, tome V, page 366 et suiv.

[15] NDLR : voir aussi Maison de Goyon, de Goyon de Matignon