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Mémoires sur les voies romaines par rapport à la position géographique de Coriallum (Cherbourg), Par M. Ternissien


• Source : Mémoires Par la Société impériale académique de Cherbourg - 1867 : Pages 141 à 150


Voir aussi : Les voies Romaines (carte interactive)


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a France est encore sillonnée aujourd’hui par les voies que les Romains avaient établies lors de son occupation. Ces voies ont été beaucoup étudiées ; mais elles ne sont encore qu’imparfaitement connues, et les lacunes qui existent sur ce point sont nombreuses. Afin d’arriver à des recherches fructueuses, il est nécessaire de bien connaître la manière dont ces routes étaient construites.

Tant d’hommes marquants s’en sont occupés, que ce n’est qu’en tremblant que j’ose consigner ici le résultat de mon expérience.

J’ai vu détruire à Bavay (département du Nord), en 1842 et 1843, plus de deux lieues de voies romaines, tant en routes principales, qu’en routes vicinales (viae vicinales) et en routes agraires. [1] Ces divers chemins étaient construits à peu près de la même manière ; la seule différence qui m’a paru exister entre eux, c’est que les premiers étaient plus soignés que les derniers. Cela prouve l’importance que les Romains attachaient à leurs moindres chemins. Voici comment ils étaient établis.

Les environs de Bavay étant un pays plat et à sol arable profond, on avait ouvert des tranchées de 75 à 80 centimètres de profondeur et de 3 à 7 mètres de largeur. Sur le fond de ces tranchées, j’ai presque toujours reconnu une couche de cendres mélangée de charbon, afin, je suppose, de consolider le terrain ; sur cette couche, on en avait établi une autre composée de grosses pierres, placées à plat et à froid. Cette couche s’appelait statumen. Le second lit, nommé ruderatio, était formé de pierres un peu plus petites. La troisième couche, nucleus, se composait de petites pierres mélangées avec de l’argile. Le quatrième lit, que j’ai eu rarement l’occasion de voir, était formé de gros sable, alarea. Cette quatrième et dernière couche se nommait summa crusta ; mais elle était détruite presque partout.

Ces chemins, comme je l’ai dit, étaient enfoncés dans le sol de 75 à 80 centimètres, et lorsque je les ai trouvés entiers, ils s’élevaient au-dessus du sol de 20 à 50 centimètres, ce qui leur donnait une épaisseur totale de 75cm à 1m 10.

On n’a pas dû suivre partout ce mode de construction ; dans les pays dont le sol arable repose immédiatement sur le rocher, les chemins n’ont pas dû être établis de la même manière ; les voies des environs de Cherbourg doivent être dans ce cas.

Les architectes romains, hommes instruits et pratiques en même temps, ont dû promptement comprendre qu’il était inutile de donner des fondations solides aux chemins construits dans les pays où le sous-sol se compose de roches dures, parce que ces roches formaient des fondations naturelles ; le statumen et le ruderatio doivent manquer souvent dans ces pays. Il n’a donc dû exister habituellement dans les voies romaines des environs de Cherbourg, que le nucleus et le summa crusta, qui formaient la troisième et la quatrième couche.

Les chaussées ou routes de grande communication avaient de 5 à 7 mètres de largeur, les voies vicinales de 3 à 4 mètres, et les voies agraires de 2 à 3 mètres.

D’après ce que je viens de dire, il me paraît fort difficile de reconnaître les voies romaines des environs de Cherbourg, parce que là elles n’ont pas dû être caractérisées comme dans les pays de plaine. Elles n’en méritent pas moins d’être recherchées, car si on parvenait à les bien reconnaître, elles pourraient avoir une grande influence sur la place que l’on devrait donner à l’ancienne Coriallum. Cette place a été très controversée, et il y a peu de temps, M. de Rostaing, suivant d’Anville, a prétendu que Cherbourg n’est pas à l’endroit qu’occupait l’ancienne Coriallum ; il place cette dernière à St-Martin-Hague.

Toute l’argumentation de M. de Rostaing, pour étayer son opinion, repose sur les distances fixées par la carte de Peutinger. Il prétend que pour retrouver les distances de Coriallum à Condate (Rennes), en passant par Cosedia (Coutances) et Legedia (Avranches), on ne peut y parvenir qu’en repoussant Coriallum jusqu’à St-Martin, tandis que ceux qui la placent où est situé aujourd’hui Cherbourg, sont forcés de diminuer et par conséquent d’altérer cette distance.

Cette argumentation ne me paraît pas suffisamment solide ; en effet, les distances fixées d’un lieu à un autre par la carte de Peutinger sont-elles bien exactes ? Je ne le crois pas. Cette carte a été faite au IVe siècle, en 393, époque de barbarie et d’ignorance ; la manière dont elle est établie le prouve suffisamment : elle a 21 pieds de long sur 1 de large ; son exécution est tout-à-fait barbare, et aucun lieu n’y occupe sa vraie position géographique. En outre, M. de Rostaing était-il bien certain, en prenant ses mesures, d’avoir suivi exactement la route indiquée sur la carte ? S’il a agi à vol d’oiseau, et que les Romains n’aient pas employé ce moyen, et vice versa, ils ne peuvent encore être d’accord. D’ailleurs Saint-Martin n’offre aucun reste, aucun vestige qui indique qu’une ville ancienne y a existé, tandis qu’à Cherbourg c’est bien différent ; on y a découvert beaucoup de médailles et d’objets gallo-romains. En 1689, lorsqu’on détruisit le castellum de Carusbur, on y trouva beaucoup de médailles gauloises en or ; il y en avait aussi de Jules César, de Néron, de Nerva et d’autres empereurs romains. Il y a 9 ans, lorsqu’on établit le chemin de fer, on trouva au Roule, à la porte de Cherbourg, plus de 2,000 monnaies romaines en or, des règnes d’Auguste, de Tibère et autres. Il y a à peu près 15 ans, on mit au jour dans la rue Notre-Dame, en creusant les fondations d’une maison, une douzaine de tombeaux anciens, tombeaux que j’ai étudiés ; ils étaient établis dans le sol avec des pierres et du mortier qui avait le caractère romain, c’est-à-dire que ce dernier se composait de matériaux grossièrement concassés. Ces tombeaux étaient orientés, et l’on trouva dedans des squelettes avec des monnaies du Bas-Empire à l’effigie, je crois, des Constantins. Leur orientation, leur construction, ainsi que les monnaies trouvées, indiquent selon moi, qu’ils étaient chrétiens et qu’ils devaient appartenir à l’époque mérovingienne. Tous ces faits ne prouvent-ils pas assez qu’à l’endroit où se trouve aujourd’hui Cherbourg avait existé précédemment une ville ancienne ? Je crois que l’on peut répondre par l’affirmative. D’ailleurs, en règle générale, les villes gallo-romaines ont été continuées par les habitants qui ont succédé au peuple romain. Il y avait, il me semble, de fortes raisons pour qu’il en fût ainsi ; d’abord parce qu’il est raisonnable de croire que les anciens avaient choisi des localités avantageuses pour s’y établir, et que les villes des Gallo-Romains ayant été détruites par suite des guerres civiles, leurs successeurs ont trouvé là des matériaux apportés à pied-d’œuvre pour construire leurs habitations. Il était donc rationnel de profiter de tous ces avantages, et c’est ce qui est arrivé pour beaucoup de nos villes. Pourquoi Cherbourg ferait-il exception ?

Quant à la position certaine de Coriallum, je crois qu’il est bien difficile de la déterminer, et la discussion sur ce sujet me paraît devoir rester encore longtemps ouverte. Cependant, d’après mes observations et suivant l’opinion de beaucoup d’écrivains, je pense qu’il est raisonnable de croire que Cherbourg s’est élevé sur l’emplacement qu’occupait Coriallum dans les temps anciens ; Les distances de la carte de Peutinger misés en avant, ont pour moi peu de valeur ; car, comme j’ai essayé de le démontrer, elles peuvent être erronées dans beaucoup de cas. Au contraire, le faisceau d’objets gallo-romains trouvés à Cherbourg milite fortement en faveur de mon opinion ; et ce qui fait encore pencher la balance pour Cherbourg, c’est que cette ville se trouve placée à l’embouchure d’une petite rivière, au fond d’une baie commode et sûre pour les navigateurs ; tandis que Saint-Martin-Hague est situé à l’extrémité de la pointe de la Hague, battue sans cesse par les terribles vents du nord et du nord-est, et entouré de courants violents et très dangereux. Que les Normands, lors de leur arrivée dans les Gaules, aient choisi cet endroit dangereux pour venir s’abattre sur notre pays, cela se conçoit ; ils étaient des pillards, et les oiseaux de proie cherchent toujours les lieux les plus abrupts pour y établir leur demeure. Mais que le peuple romain, qui était fortement organisé sous le rapport du commerce et de la guerre, ait choisi ce lieu pour y fonder une ville, cela ne se conçoit pas.

Malgré les erreurs probables de la carte de Peutinger, il est évident qu’elle peut être d’un grand secours dans la connaissance des voies romaines du Cotentin et du reste de la France. Cette carte établit que deux routes sortaient de Coriallum, l’une se dirigeant par Cosedia (Coutances) Legedia (Avranches) à Condate (Rennes) ; l’autre allait de Coriallum à Avaricum (Bourges), par Alauna (Valognes), Cronciaconnum (Saint-Côme-du-Mont), Augustodurum (Bayeux), Araegenus (Vieux-Calvados), Nudionnum (Jublains-Mayenne), Subdinnum (le Mans), Fines (Waas), Caesarodunum (Tours), Thassiaca (Thésée), Gabris (Gièvre, Loir-et-Cher), et Avaricum (Bourges).

Si l’on pouvait retrouver des vestiges de ces routes au sortir de Cherbourg, cela serait concluant pour la position de Coriallum. La route qui se dirigeait sur Rennes par Coutances devait suivre le littoral et avoir existé dans les environs de la route actuelle de Cherbourg aux Pieux ; l’autre pourrait avoir suivi, ou à peu près, la route qui conduisait, il y a 70 à 80 ans, de Cherbourg à Bayeux, en passant par le hameau Quévillon, La Glacerie, Valognes, St-Côme-du-Mont, etc.

D’après les recherches que je viens de faire sur la route de Coriallum à Alauna (Valognes), j’ai constaté que l’on a trouvé, il y a 40 ans, en bâtissant une maison appelée le Rocher, appartenant à M. Canu et située au hameau Quévillon, [2] une assez grande quantité de monnaies romaines en bronze. J’ai encore pu recueillir, des mains de celui qui a trouvé les monnaies, un grand bronze à peu près frustre, mais que j’ai cependant cru reconnaître, d’après la disposition de la barbe et des cheveux, pour un des Antonnins. Cette maison est située à 200 mètres environ de la vieille route qui conduisait de Cherbourg à Valognes. Un peu plus bas M. Digard dans sa propriété du Maupas, située également près du chemin dont je viens de parler, a aussi trouvé 60 haches gauloises ou gallo-romaines en bronze. Si j’ajoute à ces découvertes les 2,000 monnaies romaines en or trouvées également près de l’ancien chemin de Cherbourg à Valognes, à sa sortie de Cherbourg, on sera amené à conclure de ces diverses découvertes, en les rapprochant des quantités de monnaies et d’objets gallo-romains trouvés à Cherbourg même, que l’ancienne voie romaine sortait par là de Cherbourg, se dirigeant sur Valognes par les points que j’ai indiqués. Il est vrai qu’on ne trouve aucun reste de la route elle-même ; mais s’il n’y avait pas existé des établissements romains assez considérables, on n’aurait certainement pas trouvé les antiquités que j’ai signalées plus haut.

Je vais maintenant chercher à établir l’existence des chemins qui font l’objet principal de ce mémoire.

Il n’y avait vraisemblablement au moyen-âge, qu’une seule sortie de Cherbourg ; le même état de choses devait exister au temps des Romains ; cela me paraît suffisamment attesté par la position de Cherbourg. Cette ville était entourée aux deux-tiers par la mer et les mielles, ces dernières étant des terrains bas et marécageux peu praticables, la seule sortie existait donc par la rue des Portes, la rue du Faubourg, son prolongement, la place du Cauchin et les Ruettes. La route se bifurquait comme elle se bifurque encore aujourd’hui ; une branche prenait à gauche, traversait la rivière Divette sur le pont François 1er ou sur un pont plus ancien ; l’autre branche prenait à droite, contournait la montagne de l’ancien télégraphe, passait sous la Roche-qui-Pend, remontait à l’église d’Octeville, là traversait la grande route actuelle de Cherbourg à Bricquebec, suivait la grande rue, passait à la Croix-Bonamy, tombait dans l’ancienne route des Pieux appelée le grand chemin ou le vieux chemin, dans lequel à quelques centaines de mètres de la Croix-Bonamy, M. Ragonde a reconnu des traces de voie romaine, et où je les ai reconnues moi-même ; elle se dirigeait ensuite vers les Pieux en traversant les communes de Nouainville, Flottemanville, Sideville, Teurthéville, Benoîteville, Les Pieux, etc. Il ne paraît pas douteux que ce ne fut là la route de Coriallum à Condate. Les travaux de M. Ragonde ne laissent aucun doute à cet égard, car il a reconnu dans beaucoup d’endroits de cette route des traces de voies romaines.

Si je reviens maintenant à la route qui passait sur le pont François Ier, je trouve que cette voie traversait la grande route actuelle de Cherbourg à Valognes, contournait la montagne du Roule en passant par le Jardin-d’Amour, la ferme occupée aujourd’hui par M. Mabire, appelée le Haut-Marais ; de là elle allait traverser la ferme du Maupas, appartenant à M. de Riencourt, remontait au hameau Quévillon, le traversait, marchait vers La Glacerie, traversait également ce village, et se dirigeait ensuite vers Alauna. On trouvera peut-être extraordinaire que les Romains aient fait un aussi long détour, en allant traverser la Divette au pont François Ier ; cela s’explique tout naturellement ; il n’était pas facile de traverser cette rivière plus près de Cherbourg, car les endroits occupés aujourd’hui par la place Divette et le bassin étaient alors, et il y a peu de temps encore, des marécages infranchissables. Il était donc nécessaire de passer cette rivière au delà de ces marais, à l’endroit où elle se resserrait. Le chemin dont je parle existe encore en partie aujourd’hui, et je crois que c’était par là que passait l’ancienne route de Cherbourg à Valognes. Il est vrai qu’on ne retrouve pas de traces de voies romaines sur le parcours que je viens d’indiquer ; mais comme cette route a été tracée dans le rocher même, les Romains n’ont dû y établir que le summa crusta ou 4e lit, qu’il n’est point possible de reconnaître, parce qu’il a nécessairement disparu, ce lit se composant souvent de gros sable,

Pour moi, comme je l’ai dit, les 2,000 monnaies en or trouvées quelques pas plus loin que le pont François Ier, sur le bord de la route que j’indique ; les monnaies en bronze et les haches gallo-romaines découvertes à un kilomètre plus loin, au hameau Quévillon, en suivant toujours le même chemin, établissent suffisamment son existence dans l’antiquité.

Je ne veux pas terminer ce mémoire, sans dire quelques mots sur l’opinion de M. de Gerville, qui place Coriallum dans les Mielles, se basant sur ce que l’on y a découvert les ruines d’une maison romaine ainsi que des monnaies et objets gallo-romains. Tout en ayant un grand respect pour les travaux de ce célèbre archéologue, je ne puis m’empêcher de contester son opinion ; elle l’a déjà été par M. Asselin, ancien sous-préfet de Cherbourg, savant aussi distingué qu’habile. En effet : il n’est pas probable que les Romains aient choisi ce lieu, parce que ce sont des terrains bas et marécageux et continuellement exposés aux envahissements de la mer ; la preuve aujourd’hui en est évidente ; ils ont été déjà plusieurs fois envahis, tandis qu’il existait à quelques centaines de mètres à l’ouest un plateau élevé, situé sur le bord d’un pont creusé par la nature, plateau parfaitement à l’abri des envahissements de la mer et de la Divette. C’est l’endroit où existe aujourd’hui Cherbourg ; il offrait tous les avantages possibles, et a dû être choisi de préférence aux Mielles, et les substructions de son vieux château, détruit en 1689, établissent qu’il était d’origine romaine. Quant à la maison que l’on a découverte dans les Mielles, elle ne fait qu’appuyer mon opinion. Dans les temps anciens comme de nos jours, il y avait des maisons aux abords des villes, et les romains avaient l’habitude d’établir leurs tombeaux le long des chemins. Je pourrais invoquer d’autres travaux en faveur de mon opinion. Je crois cependant devoir citer ceux de notre savant collègue M. Le Sens. Cet archéologue a établi d’une manière très claire que Coriallum était l’étymologie du mot Cherbourg, et il a prouvé dans une brochure qu’il a publiée que Cherbourg est situé à l’endroit où existait Coriallum dans l’antiquité.

En groupant tous les faits dont je viens de parler, il me paraît évident que les deux routes mentionnées par la carte de Peutinger sont retrouvées, et que la place de Coriallum était bien où se trouve aujourd’hui Cherbourg.

Il serait cependant à désirer que les archéologues de notre pays étudiassent avec soin les deux voies que je signale dans ce mémoire. Ce serait le moyen d’approfondir la question ; pour moi n’étant pas né dans le pays, la tradition me manque, tandis que les archéologues originaires de Cherbourg et des environs pourraient, par leur science et leur tradition, m’aider à débrouiller d’une manière complète les deux voies que j’ai signalées.

Notes

[1] Il partait du centre de Bagacum (Bavay) sept grandes voies romaines, se dirigeant sur sept points différents de l’empire romain. On a élevé à cet endroit une colonne afin d’en perpétuer le souvenir. Ces sept voies existent encore en partie. Il y avait en outre autour de Bavay beaucoup de chemins vicinaux, et agraires. J’ai vu détruire par les cultivateurs du pays une bonne partie de ces chemins, parce qu’ils avaient remarqué que le sol n’y était pas fertile. Lors de leur destruction, on a trouvé sur leurs bords un grand nombre de tombeaux, renfermant beaucoup d’objets gallo-romains. J’y ai vu trouver des œufs de poule parfaitement conservés.

[2] NDLR : hameau de Tourlaville