NDLR : Texte de 1825 : Voir source en fin d’article

a paroisse de Hambye, une des plus étendues du département, est contiguë à celle de Saint-Denis-le-Gast. Elle contient deux châteaux-forts.
Le principal, celui qui porte le nom de la paroisse, a toujours été possédé par des seigneurs très-puissants. Celui qui en était propriétaire à l’époque de la Conquête de l’Angleterre doit avoir joué un rôle important à cette expédition, si l’on en juge par les grandes concessions qui lui furent faites dans le pays qu’il avait aidé à conquérir. Sa postérité y devint nombreuse ; elle ne le fut pas moins en Normandie. Elle y bâtit plusieurs châteaux importants, et entr’autres celui qui fait le sujet de cet article.
Je trouve deux Paynels en Angleterre sous le règne du Conquerrant ; Raoul, cité par les généalogistes Anglais, possédait au temps de la confection du grand registre appelé Domesday-book, dix seigneuries dans le comté de Devon, [1] quinze dans celui de Lincoln, autant dans celui d’York et cinq dans le Somersetshire. Plusieurs branches Anglaises descendirent de lui, et entr’autres celles de Huntley, de Dudley et de Drax. Newpart Pagnel dans le comté de Buckingham porte encore le nom de cette famille qui possédait des biens en Normandie dans le même temps.
D’un autre côté, Orderic Vital [2] parle de Guillaume Paynel qui était à la bataille de Hastings, et qui mourut en 1087, ainsi que Guillaume-le-Conquérant.
Le nombre des seigneuries qui appartenaient à cette famille en Normandie n’était peut-être pas inférieur à celui de ses concessions d’Angleterre. Elle y donna son nom à une paroisse du département, la Haie-Paisnel, et à deux communes de Fontenay dans celui du Calvados. Elle posséda dans notre pays seulement, outre Hambye, berceau et chef-lieu de la famille, Percy, Moyon, Marcey, Agneaux, Agon, Ouville, Regniéville, Chanteloup, Briqueville, les Salines, Lingreville, la Haie-Paisnel, etc. [3]
Au commencement du XVe siècle, la plupart des seigneuries et des baronnies de la famille se trouvaient concentrées en la personne de Jeanne Paynel, unique héritière des baronnies de Hambye, Briquebec, Moyon et Gacey. Elle les apporta en mariage au sire Louis d’Estouteville dont j’ai eu plus d’une fois occasion de vous parler. [4]
Depuis ce temps la baronnie de Hambye partagea le sort de celle de Briquebec : elle fut confisquée par Henri V, roi d’Angleterre, donnée au comte de Suffolk et à différents seigneurs Anglais, qui la possédèrent jusqu’à la restauration de Charles VII, et rendue à ses anciens possesseurs ou à leur famille en 1450 ; je n’ai pas besoin de répéter ce que j’en ai dit à l’article de Briquebec. [5]
Le château de Hambye était un des plus grands, des plus beaux et des mieux situés du département : son enceinte était encore entière au commencement de la révolution ; le donjon et une autre tour qui subsistent aujourd’hui suffisent encore pour donner une grande idée de cette forteresse.
Sa position domine majestueusement le bourg de Hambye. De tous les côtés ses ruines sont très-pittoresques. Le donjon est très-bien conservé. [6] Parmi tous les anciens châteaux du pays nous n’en avons aucun qui soit comparable à celui-ci. La belle conservation de ce donjon, sa hauteur, les guérites qui en couronnent le sommet, en font un objet à souhait pour un dessinateur.
Cette tour est la plus moderne ; je ne serais pas surpris qu’elle eût été terminée par Louis d’Estouville et Jeanne Paisnel, sa femme, dont la magnificence est remarquable dans toutes ses constructions, surtout à Hambye. Le puits de ce château est d’une largeur et d’une profondeur extraordinaires, il a été entièrement creusé dans le roc avec tant de frais et de travaux que, suivant la tradition locale, la dépense en fut aussi forte que celle de la construction du superbe chœur de l’église abbatiale.
Le donjon est carré : [7] il a au moins cent pieds de hauteur ; il est flanqué de tourelles dont la plus considérable est celle qui contient l’escalier. Sous le premier palier de l’escalier on voit une chambre qui a probablement servi de citerne.
La chapelle était au rez-de-chaussée de cette tour. Les étages au-dessus contiennent chacun un appartement simple, solide et sans moulures ou décorations. Tous ces appartements sont voûtés.
Une platte-forme assez spacieuse est au sommet. Les guérites sont aux quatre angles de cette platte-forme ; elles font saillie et sont soutenues par des consoles. Le couronnement de cette tour est encore très-entier ; ses crénaux et ses consoles sont d’un bel effet.
Une autre tour également bien conservée est entièrement ronde. Extérieurement elle est décorée de cordons qui en marquent les différents étages. Le couronnement de cette tour est démoli ; intérieurement on ne retrouve ni voûtes ni planchers.
Celle-ci est plus rapprochée du bourg que le donjon. Elle est connue sous le nom de Tour de Moyon. Je la crois d’une construction plus ancienne que l’autre. Dans le XIVe siècle, les Paynel avaient la baronnie de Moyon avec celle de Hambye : l’un d’eux aura fait construire cette tour qui porte encore son nom.
En 1417, au mois de mars, le château de Hambye fut rendu aux Anglais par Jehan de Soulle, écuyer de Messire Philippe de la Haie, chevalier et capitaine de Hambye. Le comte de Glocester, qui s’en était emparé, accorda à ceux de la garnison et aux autres qui ne voulurent pas se soumettre au Roi d’Angleterre, la permission de se retirer ailleurs.
Ce château fut repris aux Anglais en 1450, immédiatement après la bataille de Formigny, et rendu par le Roi Charles VII à la famille de ses anciens possesseurs avec la seigneurie du Mesnil-Éron à Percy, et celles de Chanteloup, de Moyon et de Briquebec.
Le 23 de novembre suivant, quoique les Anglais eussent perdu toutes leurs forteresses du Cotentin, il restait encore dans le pays plusieurs compagnies de troupes étrangères. Elles reçurent l’ordre de quitter sous dix jours : il y en avait encore à Hambye et à Chanteloup.
Depuis le XVe siècle l’histoire ne parle plus du château de Hambye. Il y a bien parmi les anciennes familles de ce quartier quelques traditions relatives au temps de la ligue. On y fait jouer un triste rôle à Bertrand de Musillac (peut-être de Basillac) ; mais jusqu’à présent ces traditions m’ont été données d’une manière si vague que je n’en ai pu tirer aucun parti. Cependant je suis convaincu qu’elles ne sont pas entièrement destituées de fondement, et qu’elles ont quelque rapport à des événements de la fin du XVIe siècle. Avec de la persévérance je ne doute pas qu’on ne parvienne à tirer de cette tradition obscure quelque fait relatif à l’histoire du château qui fait le sujet de cet article.
Depuis les dernières guerres civiles, la baronnie de Hambye avait graduellement et insensiblement perdu son ancienne importance. Elle était devenue depuis long-temps la propriété des seigneurs de Torigny, qui avaient entièrement négligé ce château depuis le temps de Louis XIV. Ses ruines, les plus pittoresques du département, ne pouvaient avoir de prix que pour les amateurs de belles perspectives et pour les dessinateurs. Celui qui en a fait l’acquisition durant la révolution l’a démoli plus lentement que les autres édifices du même genre ne l’ont été depuis le commencement de l’ère de destruction qui semble être encore loin de son terme. Le département a fait des démarches pour l’acquisition et la conservation des restes de ce château, mais elles n’ont pas réussi ; d’ailleurs il faut convenir que si ses ruines et leur position sont remarquables, c’est à-peu-près tout ce qu’on en peut dire de mieux, et que peu de souvenirs importants se rattachent à son existence.
Il n’existe à Hambye aucunes traces d’un château antérieur à celui-ci ; il n’y a cependant pas de doute que les Paynel n’en eussent un dès le temps de la conquête, et quand ils fondèrent l’abbaye. A cette époque, et jusques dans le XVe siècle, leur famille fut une des plus illustres et des plus puissantes de la province.
Celle d’Estouteville qui lui succéda, ne l’était pas moins. La défense immortelle du Mont-Saint-Michel par Louis d’Estouteville en 1424, donna un nouveau lustre à cette famille.
Les Matignon qui furent les derniers propriétaires de Hambye, avaient depuis un siècle, changé leur nom en celui de Grimaldi, et portaient le titre de princes de Monaco.
Dans le livre rouge de l’échiquier du roi Henri II, et dans le registre des fiefs de Normandie, sous le règne de Philippe-Auguste, [8] on trouve beaucoup de détails sur la famille Paynel et sur ses grandes possessions à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe. Ces détails seraient trop longs, je ne fais que les indiquer.
J’indique également ceux que donne Laroque dans son histoire de la maison d’Harcourt ; ceux qui se trouvent dans l’histoire des grands officiers de la couronne, sur les Paynel, les Estouteville et les différents possesseurs de la baronnie de Hambye. Les renseignements que je pourrais tirer de ces ouvrages, formeraient un volume étendu. [9] Les mêmes ouvrages indiquent les armoiries de tous les barons de Hambye.
J’ai fait faire pour le département un dessin des deux tours qui restent encore de ce château ; la forme de ces tours y est passablement rendue ; mais rien n’y fait soupçonner la beauté de leur position.
M. Charles de Vauquelin, membre de la société des Antiquaires de Normandie, a bien voulu lithographier cette vue qui se trouve dans l’atlas ci-joint. [10]
Source :
Recherches sur les anciens Châteaux de la Manche, par M. de Gerville
Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, année 1825, pages 183 et suivantes
[1] Banks extinct. Peerage, Vol. I, p. 153. — Collins, édit. de 1711, tome II, part. II, p. 87 et 88. From Dugdal’s Baronnage.
[2] Apud Normann. script, p. 664.
[3] Laroque, hist. de la mais. d’Harc., p. 268 et seq. Mes famill. Anglo-Norm., v° Paynel.
[4] V.. supr. château de Briquebec. — Abbaye de Hambye, etc.
[5] V. supr. châteaux de l’arrondiss. de Valognes. V. Grands Offic. de la Couron., tome V. p. 550, et tome VII, page 91
[6] Je disais ceci en 1823. Aujourd’hui peut-être il n’existe plus. Décembre 1825.
[7] Voyez dans l’atlas la vue du château de Hambye que M. Ch. de Vauquelin a lithographiée avec son talent ordinaire.
[8] Lib. rub. Scaccarii penes nos, pag. 1. — Lib. feod. domini regis Philippi, ib., p. 1, 2 et 5.
[9] Laroq. Harc. tom. I, pag. 141 et seqq., page 268 et 69. — Mes extr. de l’histoire des grands offic., p. 76. Mes familles Anglo-Normand., p. 115.
[10] NDLR : voir le "dessin" en début d’article.
