NDLR : Guillaume le Conquérant fit bâtir la forteresse de la ville de Saint-James, pour se protéger des attaques saxonnes. Saint-James est connue sous le nom de Saint James de Beuvron au Moyen Age. Cité défensive jusqu’à la fin du XVe siècle, cité drapière du Xe au XVIIIe siècle, halte pour les pèlerins en direction du mont Saint-Michel. La commune porte le nom de Beuvron-les-Monts sous la Révolution.
NDLR : Texte de 1828 : Voir source en fin d’article

ette place était plutôt une ville fortifiée qu’un simple château. Cependant il est possible que sa population n’ait pas toujours été aussi forte que dans les derniers temps ; et comme les anciens titres et les histoires du moyen âge lui donnent constamment le nom de château, j’ai cru devoir le lui conserver.
De toutes les forteresses qui défendaient la limite méridionale du département, les plus importantes étaient incontestablement le Mont-Saint-Michel, Pontorson et Saint-James.
La dernière fut construite par le duc Guillaume quelques années avant la conquête. Long-temps auparavant, son père Richard III, et son oncle Robert, y avaient fondé un prieuré qu’ils avaient eu l’intention de donner à l’abbaye de Fleury ; mais la mort les ayant prévenus, le duc Guillaume exécuta leurs projets. Ce fut lui qui fit bâtir l’église du prieuré dont la nef subsiste encore : elle est devenue paroissiale depuis quelques années. La chartre de confirmation du duc Guillaume se trouvait naguères dans le cartulaire de Fleury et peut-être y existe-t-elle encore. Les prieurs en possédaient une copie dont M. Guiton m’a donné communication. Je crois que Robert Cénalis l’a fait imprimer.
Ce prieuré était devenu commendataire et indépendant de l’abbaye de Fleury. On conserve le nom de plusieurs de ses prieurs. M. Fargeonnel, conseiller-clerc au parlement de Paris, l’était en 1790, époque de la suppression des monastères.
Plusieurs écrivains contemporains disent positivement que le duc Guillaume fit construire cette forteresse ; ils indiquent les raisons qui l’y déterminèrent : « Castellum quod sancti Jacobi appellatum est interim opposuit in confinio me famelici praedones ecclesiis……. nocerent. [1] Il en confia la garde à Richard, vicomte d’Avranches : « Illud ad eos arcendos tradidit Richardo Abrincensi prœsidi patri.... comitis Hugonis. » [2] C’est ce Hugues qui le suivit en Angleterre et qu’il créa comte de Chester.
Henri Ier, fils du Conquérant, abandonna entièrement au même Hugues le château de Saint-James, en récompense de ses services et de sa fidélité. Avant cette concession, son père Richard et lui n’en étaient que gouverneurs : « Et quia Hugo, comes cestrensis, ei fidelis extiterat concessit ei ex integro castellum quod sancti Jacobi appellatum est in quo idem comes tune nihil habebat praeter custodiam munitionis ipsius oppidi. » [3]
Sous le règne de Henri II, son fils, Geoffroy, comte de Bretagne, reçut l’hommage des barons de cette province, excepté de Raoul de Fougères qui prit les armes contre lui. Parmi ceux qui soutinrent Raoul se trouvèrent beaucoup de seigneurs normands, et entr’autres Hasculph de St Hilaire, Raoul de la Haie et Hugues, comte de Chester, propriétaire du château de Saint-James [4] Ce dernier ne tarda pas à perdre son château ; bientôt il fut fait prisonnier à Dol, et l’année suivante il fut emmené en Angleterre.
Peu de temps après, Henri II pardonna au comte Hugues de Chester, reçut son serment de fidélité et lui rendit le château de Saint-James, [5] qui avait été brûlé dans le cours de la guerre par Raoul de Fougères. Il le conserva jusqu’à sa mort arrivée en 1181, [6] et le transmit à Ranulf III, son fils, qui avait épousé en premières noces Constance, duchesse de Brétagne, veuve de Geoffroy fils de Henri II. Cette union qui le rendit très puissant fut d’ailleurs fort malheureuse : Constance, [7] séparée de lui pour cause d’adultère, fit annuler son mariage quelque temps après ; elle épousa Guy de Thouars, et Ranulf de son côté se remaria deux fois. Ce fut dans l’intervalle entre sa rupture avec Constance et la dissolution de leur mariage qu’il la fit arrêter comme elle passait à Pontorson, et la retint prisonnière près d’un an au château de Saint-James. [8]
Ranulf fut un des plus zélés partisans du roi Jean. Aussi ses châteaux en Normandie furent-ils tous confisqués.
Pendant la minorité du roi Louis IX, plusieurs princes et barons levèrent l’étendard de la révolte. Pierre de Dreux, dit Mauclerc, comte de Bretagne, un des principaux chefs de l’insurrection fit fortifier Bellême et Saint-James dont le Roi lui avait confié la garde. [9]
Après le mauvais succès de son entreprise sur la Haie-Paisnel, Pierre Mauclerc, abandonné de ses partisans, vint à Vendôme demander la paix. Elle lui fut accordée. Une des conditions du traité fut que Jean de France, âgé seulement de sept ans, épouserait la fille du comte de Bretagne, et que celui-ci lui donnerait en dot plusieurs places fortes parmi lesquelles on voit figurer Saint-James. [10]
Durant le reste du XIIIe siècle, je ne trouve aucun événement particulier à Saint-James. En 1266 Robert d’Oissy en était capitaine pour le roi Saint-Louis. [11]
En 1516, le Roi de France donna cette place avec tous ses droits, revenus et haute justice à Jean, duc de Bretagne. La donation fut faite à Saint-Germain-en-Laye. [12]
Saint-James était rentré sous la domination des rois de France avant le milieu du XIVe siècle ; car en 1346, année de la descente des Anglais à la Hougue, et de la défaite de Crécy, Thomas Dagorne, chef anglais, ayant voulu surprendre Fougères, Renaud de Gobehen pour faire diversion vint livrer assaut à Saint-James, mais il fut repoussé avec perte.
Le roi Philippe reconnaît que « Raoul Guiton, écuyer, a gouverné le château de Saint-Jacques-de-Beuvron bien et loyaument, et l’a tenu François à grands couts, tant par les peines du siège que les Anglais mirent devant comme autrement, en juing 1348. » [13]
Jean Paisnel, chevalier, sire de Marcey, était capitaine de cette forteresse à la fin de 1355 et au commencement de 1356, et M. Pierre de Villiers le remplaça depuis le 1er août 1356 jusqu’au 5 mars suivant. Ce dernier était dans le même temps capitaine de Pontorson. [14]
En 1367, Fraslin Avenel fut nommé capitaine du même lieu, et Guillaume de Fayel, dit le Bègue, en 1379.
La même année, le roi Charles V fit percer une fausse porte au même château. J’ai cru devoir en transcrire l’ordre : « Charles, par la grâce de Dieu, Roi de France, au bailly de Coustantin et au vicomte d’Avranches ou à leurs lieutenants, salut : Nous, pour la seureté de notre chastel de Saint-James-de-Bévron et pour d’autres causes qui à ce nous mouvent, avons ordonné et ordonnons par ces présentes que en iceluy chastel soit faite une yssue par laquelle on puise yssir et rentrer audit chastel sans passer par ladite ville, et aussy que la tour qui est contre les murs de ladite ville, soit par telle manière ordonnée et guérittée que l’on puisse être en ycelle sans le danger des habitants de ladite ville. Par la manière que en charge l’avait nostre amé et féal chevalier le Bègue de Fayel et comme il vous dira de par nous, et vous mandons et commettons à chacun de vous que ladite yssue vous fassiez faire audit chastel, et aussy ladite tour ordonner et comparer par la manière que dit est, et mandons et commandons aux habitants de ladite ville et à tous autres qui en ce faisant obéissent à vous et à chacun de vous à tout ce que coustera à faire ce que dit est nous voulons que il soit alloué sans contredit ès comptes de la vicomté en rapportant "vidimus" de ces présentes et quittance de ce que payé en sera par nos amés et féaux les gens de nos comptes à Paris, non contrastant quelconque ordonnance, mandement ou défense au contraire. Donné à Melun le XXIIIIe jour de janvier, l’an de grâce MCCCLXXIX, et le XVIe de notre règne. » [15]
Cet ordre nous montre comment les réparations, des châteaux royaux se faisaient au XIVe siècle, et quelles étaient les personnes chargées de l’exécution. On y apprend une chose particulière à Saint-James, c’est que le château et la ville étaient séparés ; qu’une des tours de la forteresse était contiguë aux murs de la ville, tandis que la nouvelle issue faite au château donnait sur la campagne. Ainsi il y avait union ou séparation à la volonté du commandant ; ce qui explique comment la garnison anglaise put être très-nombreuse pendant qu’elle était assiégée par le comte de Richemont dans le siècle suivant. La place fut prise et reprise après la bataille de Poitiers.
En 1418, le 1er de mai, Vigor de Clinchamps prit possession de la capitainerie de Saint-James-de-Beuvron, probablement au nom du Roi d’Angleterre.
On fit, en 1424 le dénombrement des maisons et des habitants de la ville. On y trouva (intra muros) 277 feux et 1328 habitants.
Nous avons vu qu’en 1425 ou 1426, le comte de Richemont à la tête d’une armée très considérable de Brétons s’était emparé de Pontorson et avait échoué devant Saint-James. Le commandant anglais de cette dernière place, Thomas Rameston, s’y défendit avec beaucoup de courage. Profitant de la terreur panique causée aux Brétons par un corps de leurs propres troupes qu’ils prirent pour des ennemis, au moment même où ils donnaient un assaut, il ordonna une sortie de presque toute sa garnison. Les Brétons se retirèrent dans le plus grand désordre et perdirent presque tout leur bagage. Le combat eut lieu près du roc de Bierge dans un lieu qui s’appelle encore aujourd’hui la Bataille. Philippe Branche et Nicolas Bourdet, qui était grand bailly du Cotentin pour le Roi d’Angleterre, commandaient cette sortie mémorable. Les historiens français et brétons [16] disent que la garnison anglaise était de 6000 hommes, ce qui n’est guère probable. Cet évènement fut regardé par les Anglais comme une espèce de compensation de l’échec qu’ils avaient reçu quelque temps auparavant devant le Mont-Saint-Michel.
Le jour de Saint-Pierre 1448, le maréchal de Loheac reprit ce château sur les Anglais sans aucune difficulté. Depuis ce temps il est resté à la France, et l’histoire n’en fait plus mention. [17] Dans le siècle où cette forteresse fut réduite, la Bretagne cessant d’être une province indépendante et se trouvant réunie à la France par le mariage d’Anne de Brétagne avec Louis XII elle n’eut plus de guerres à soutenir contre la Normandie.
Je n’ai pu trouver de plan de la ville et du château de Saint-James, mais une grande partie de l’enceinte pourrait encore être facilement reconnue. Le côté de la rivière de Beuvron est le plus remarquable et naturellement le plus fort. Autrefois on arrêtait les eaux de cette rivière.
Au couchant et au nord-ouest l’accès est facile aujourd’hui. Je présume que le château était de ce côté ; au reste on n’y voit plus aucunes traces de fortifications : elles ont été aplanies dans les XVII et XVIIIe siècles. Une tour subsistait encore au midi de l’enceinte de la ville, dix ans avant la révolution. [18] On croit que cette tour avait fait partie du donjon.
Du côté où le Beuvron coule près de l’enceinte de la ville, on aperçoit le château de la Paluelle qui offre un très-beau point de vue.
La famille dont il portait le nom était ancienne et distinguée. Thomas de la Paluelle figure sur la liste des 119 gentilshommes qui défendirent le Mont-Saint-Michel. [19] Le dernier de cette famille ne laissa qu’une fille. En 1687, elle épousa Claude Gaspar de Carbonnel, dont un descendant possède aujourd’hui le château de la Paluelle.
La famille de Carbonnel [20] n’est ni moins ancienne ni moins illustre que la précédente. Nous en parlerons en donnant l’article du château de Canisy.
Une autre famille fort ancienne, celle de Guiton, possédait jadis un fief à Saint-James. Beaucoup de procès pour droits honorifiques et débats de tenure excitèrent entre cette famille et celle de la Paluelle des animosités que le temps et des alliances avaient mal apaisées.
Nous avons vu qu’un Guiton figure aussi sur la liste des 119 braves du Mont-Saint-Michel ; mais celui dont le nom est le plus historique, c’est le fameux maire ou dictateur de la Rochelle, Jean Guiton, qui défendit cette place en 1637, avec un courage et une persévérance extraordinaires ; il avait une sœur et deux frères nés comme lui à Saint-James, qui restèrent catholiques.
Saint-James a aussi été la patrie de Silvestre de la Cervelle, [21] évêque de Coutances depuis 1371 jusqu’en 1386. C’est à lui que cette ville doit la restauration et la conservation de sa cathédrale.
Robert de Verdun, nommé capitaine de Saint-James en 1468, est le dernier sur la liste des gouverneurs de cette place.
Source :
Recherches sur les anciens Châteaux de la Manche, par M. de Gerville
Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, année 1828, pages 141 et suivantes
[1] Guill. Pictav. apud Normann. script., p. 191. Guill. Gemet. Ibid. p. 294.
[2] Will. Gemet. Ibidem.
[3] Id. Ibid.
[4] Robert. de monte, recueil des hist. de France XIII
[5] Guill. Neubrig. Ibid., p. 115
[6] Banks I, p. 217.
[7] Ex genealog. comit. Richemont, recueil des hist. de France XII, p. 569.
[8] V. Supr.
[9] Gesta. Ludov. IX apud Duchesn. script. Franc. Coetanel, Tom. V, p 327
[10] Trésor des chartres. Layette de Bretagne.
[11] Renseignements particuliers.
[12] Elle est donnée en entier par D. Lobineau dans son histoire de Bretagne, tom. II, p. 469. Ma minute p.300.
[13] Trésor des chartres n° 404. Ce gouverneur était de la même famille que notre collègue.
[14] Extrait d’un compte des gages des gendarmes qui servirent en Basse-Normandie sons Monseigneur le duc de Normandie.
[15] N° 692. Trésor des chartres, penès D. Guiton.
[16] V. Villaret, histoire de France — D’Argentré, Lobineau, etc.
[17] Vie du connétable par G. Gruel.
[18] Quand je visitai Saint-James au mois de mai 1820, j’avais avec moi M. Clouard de la Fauconnière, ancien conseiller à la chambre des comptes de Normandie, né à Saint-James. Il me donna toutes les indications que je pus désirer avec une bonté et une complaisance dont je le prie de recevoir ici tous mes remerciements.
[19] Armes d’azur à 3 molettes d’éperon d’argent.
[20] Carbonnel, coupé de gueules et d’azur à 3 bésants d’hermines.
[21] Ses armes étaient de sable à 3 losanges d’or.