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Coup d’œil sur la Hague : considérations générales ; topographie ; moeurs, familles ; traditions populaires, légendes locales

Digard de Lousta



NDLR : texte de 1847, voir source en bas de page.


Voici l’heure où la flamme s’élève dans les foyers du hameau.
Ses habitants rangés en cercle, écoutent avec une attention
sollennelle l’histoire épouvantable d’un fantôme
.  (Thompson - Saisons)

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’histoire des légendes locales et des traditions populaires, quoique moins intéressante en général que celle qui retrace les grands événements de la vie politique et sociale des peuples, quoique moins féconde en enseignements utiles et en théories humanitaires, mérite néanmoins, sous d’autres rapports, qu’on la médite et qu’on l’étudie. Elle est l’expression fidèle de la pensée religieuse, des mœurs, des usages particuliers à chaque commune, à chaque population, à chaque localité. Pendant l’hiver, quand la froidure rassemble la famille autour du foyer, elle préside aux narrations de la soirée ; elle écoute de la bouche des vieillards le récit des anciens jours, et transmet à la postérité ces allégories poétiques et fabuleuses, ces fictions tour à tour gracieuses et sombres, à travers lesquelles on aperçoit poindre je ne sais quelle lueur de vérité mystérieuse, cachée sous le voile obscur du passé, comme une lampe sépulcrale dans l’intérieur d’un tombeau. Elle enrichit la palette du peintre, l’imagination du poète ; elle anime d’un vernis de couleur locale les tableaux du romancier, et lui fournit les matériaux nécessaires à la description de ces caractères pittoresques, de ces scènes pleines d’intérêt, de ces situations tantôt touchantes et tantôt dramatiques, qui ravissent notre admiration, et quelquefois nous arrachent des larmes.

Un écrivain d’une renommée européenne, sir Walter Scott, exhumant de la poudre des âges les souvenirs traditionnels de la vieille Ecosse, en a fait jaillir d’inimitables beautés ; et, tout en accordant une large part au prestige de la pensée, à la savante contexture du récit, au charme inénarrable de la diction, on ne peut s’empêcher de reconnaître que c’est à l’évocation des contes populaires de son pays, que cet homme illustre doit une partie de ses impérissables succès.

D’ailleurs, personne n’ignore qu’à l’époque de l’enfance des nations, on a cru long temps à la magie, aux secrètes communications avec des esprits bons et mauvais, à l’efficacité de certaines paroles, de certaines formules, à la vertu divinatoire des plantes et des métaux, à tout un ordre fantastique d’enchantements et de merveilles. Il n’est donc pas surprenant qu’au fond des campagnes, où la civilisation ne pénètre que lentement, où l’amour du merveilleux subit des phases d’accroissement et de décadence, subordonnées au mouvement plus ou moins rapide de la pensée humaine, dans chaque siècle, on ait végété pendant de longues années sous l’empire d’idées superstitieuses, qui, chaque jour, s’en vont s’effaçant, à mesure que le soleil de l’intelligence s’élève à l’horizon du monde spirituel. En conséquence, qu’il nous soit permis de recueillir quelques vestiges de ces vieilles croyances populaires qui s’évanouissent de plus en plus et de décrire brièvement le pays où elles ont pris naissance, en même temps que nous parlerons des principales familles de ce pays, et du caractère de ses habitants.

La Hague est située à l’Ouest de l’arrondissement de Cherbourg. Elle est parsemée de landes et de bruyères qui donnent à sa configuration une apparence de stérilité et de monotonie ; mais en revanche, elle possède des prairies fertiles, des vallons accentués, des collines saillantes et pittoresques, des accidents de terrain de l’effet le plus varié. La nature s’est montrée extrêmement parcimonieuse dans la Hague en matière de végétation. A l’exception du bois de Beaumont, dont le dôme gracieux se découpe sur une plaine grisâtre, on n’y rencontre habituellement que quelques pommiers, quelques ormes rabougris, croissant à l’écart, ou protégeant de leurs bras décharnés la solitude d’un hameau. Ce pays, terminé en forme de presqu’île, est borné à l’Est par les falaises de Gréville, à l’Ouest par celles de Jobourg. Au milieu de ces deux hauteurs, s’avance le cap de la Hague, en face duquel mugit le Raz Blanchard, célèbre par ses tempêtes et par le naufrage de M. de Chéverus.

Les falaises de Gréville, couronnées de coteaux rocailleux, et de deux ou trois crêtes de rocher qui surplombent au dessus des flots, n’ont rien qui puisse stimuler à un haut degré la curiosité du voyageur. Celles de Jobourg, au contraire, sont hautes et majestueuses : elles renferment de vastes souterrains et des cavernes profondes, où la vague de la tempête se brise avec un rauque fracas. Les rochers abruptes et sauvages de ces monts solitaires, ont la réputation d’avoir servi d’autels au culte druidique. On raconte qu’on entendait autrefois en ces lieux, les cris plaintifs des enfants immolés par les Druides, et qu’on voyait souvent la cime de l’onde rougie d’un sang pur, versé en l’honneur de Teutatès. En présence de ces falaises, apparaissent dans le lointain, pareilles à des bancs de nuages, les îles de Serk et d’Aurigny, de Jersey et de Guernesey : frais et gracieux archipel, qui présente à l’œil étonné les contours d’un panorama charmant, principalement au coucher du soleil, magnifique en ces parages.

Un jour du mois d’avril nous visitions les falaises. Nous étions assis sur une hauteur qui domine toute la côte ; le soleil, semblable à une coupole de feu, descendant lentement sous l’horizon, projetait ses rayons obliques et rougeâtres sur la surface agitée des flots ; à droite, le phare d’Auderville s’élevait dans la pénombre du cap, comme un géant de l’Océan ; à gauche, les plaines de sable et les dunes des rivages de Vauville et de Biville brillaient comme un drap d’or sous les derniers reflets de l’astre du jour ; le groupe des îles anglo-normandes flottait dans une atmosphère lumineuse, à travers laquelle jaillissait l’écume blanchâtre d’une mer sourde et orageuse : le silence qui régnait de toutes parts, joint au ravissant spectacle dont nous étions témoin, nous plongea dans une ineffable rêverie, prélude de cette joie pure et intérieure, qu’on éprouve dans la contemplation des œuvres de Dieu.

La constitution physique de l’habitant de la Hague se trouve dans un parfait rapport avec l’aspect général du pays. Il est doué d’une taille robuste et vigoureusement accentuée. Les traits de sa physionomie, saillante et profondément caractéristique, accusent une simplicité naïve, ou une gravité franche ; mais sous cet extérieur d’apparente bonhomie, il cache quelquefois une verve mordante et une spirituelle causticité. Sa causerie est piquante et mêlée de bons mots. Il possède en outre un goût extrêmement prononcé pour l’ironie ; et, il est certain que cette arme emprunte au feu de son idiôme et à l’originalité de ses expressions, une dangereuse supériorité. Cependant, cette propension au sarcasme n’étouffe point en lui les sentiments nobles et généreux, et nous devons compter au nombre des qualités qui le distinguent, sa gracieuse et libérale hospitalité envers les étrangers. Le paysan de la Hague se livre avec une sorte de frénésie à la contrebande des tabacs anglais. Ce genre de commerce l’attire, l’éblouit, l’enchante ; et, pour l’exercer, il ne craint point d’affronter les écueils d’une mer perfide, et les regards vigilants du douanier. Qu’on se représente une côte aride et hérissée de rocs à vive arête. Les ténèbres, comme un épais rideau noir, enveloppent la solitude de la mer ; l’onde écume et blanchit entre les écueils : on n’entend rien que le mugissement de la vague, qu’interrompt par intervalle le cri de la mouette ou du cormoran. En cet instant, une barque, conduite par quelques rameurs, aborde dans une baie formée de rocaille, ou tapissée de varechs et d’herbes marines. Plusieurs hommes, vêtus à la légère, attendent silencieusement penchés sur le rivage. A un signal convenu, ils entourent la barque mystérieuse, et, la débarrassant furtivement d’un fardeau qui la fatigue, ils le chargent sur leurs épaules, et disparaissent dans l’ombre. Au sein de cette contrée solitaire, de ce désordre des éléments, de cette obscurité lugubre qui favorise les manœuvres du contrebandier, il se passe quelquefois des scènes du plus beau dramatique, et d’un intérêt véritablement romanesque.

La Hague n’est point riche en vieux débris. La ruine la plus célèbre de ce pays, est, sans contredit, le Hague-Dick, vaste rempart qui coupait toute la pointe de la presqu’île, et derrière lequel se retranchèrent, dit-on, les Saxons ou les Normands. On y rencontre aussi ça et là, des masures informes, couvertes de ronces et de lierre, qui indiquent à l’observateur qu’en cet endroit s’élevait une demeure féodale ; mais ces décombres n’offrent rien de sérieusement intéressant. Cependant, du milieu de la poussière de ces édifices écroulés, surgissent encore les noms de quelques familles de noble origine, échappés au naufrage des ans ; tels que les de Lafouaidre d’Auderville, les du Bel de Saint-Germain-des-Vaux, les de Mary de Jobourg. D’une origine moins ancienne peut-être que les familles dont nous venons de parler, les Jallot étaient dans le principe d’habiles et robustes corsaires, qui, au dire de Montfaut, [1] achetèrent le fief noble des seigneurs de Beaumont, et se constituèrent eux-mêmes, au moyen des immenses richesses qu’ils avaient acquises, les seigneurs et maîtres de ce lieu. Ainsi, il est extrêmement probable que les Jallot devinrent comtes de Beaumont, sous le règne de Charles VI, alors que la querelle des maisons d’Orléans et de Bourgogne, jointe aux fureurs de la trop fameuse Isabelle de Bavière, engendra dans toutes les provinces du royaume le massacre, le pillage et l’incendie, livra la Normandie aux Anglais, et prépara cette longue série de discordes civiles et de désastres politiques, à la suite desquels, une paysanne de Vaucouleurs, suscitée par la providence, releva la couronne de France, tombée au pouvoir d’un insulaire.
Quoiqu’il en soit, l’anoblissement des comtes Jallot de Beaumont, ne les empêcha point de se livrer à leur amusement favori. Les archives du parlement de Rouen renferment le dossier d’une condamnation à l’exil, prononcée contre deux membres de cette famille, à cause de cruautés commises sur mer, pendant les guerres de Louis XIV, contre les Anglais. Ces deux exilés se réfugièrent en Suède, servirent en qualité de volontaires dans l’armée de Charles XII, et revinrent dans leurs foyers après la chute de cet homme extraordinaire. Nous sommes autorisés à penser que le voyage en Suède de ces deux condamnés, donna naissance à un conte populaire, généralement connu dans la Hague. On rapporte qu’une reine de Suède, accompagnée des princesses du sang royal, aurait été prise, dans son navire, en passant le détroit de la Manche, par le brig corsaire des Jallot, qui auraient fait subir à cette reine, ainsi qu’à ses filles les traitements les plus atroces et les plus honteux. Il existe sur cet événement prétendu, une chanson, moitié rime, moitié prose, espèce de dialogue entre la reine et le vieux comte de Beaumont, où celle-là emploie tantôt le ton du reproche, tantôt l’accent de la pitié, et celui-ci, le langage d’un insolent vainqueur. Il faut l’avouer, le fait qui a donné lieu à la composition de cette chanson, est totalement controuvé. Ni l’histoire de France, ni l’histoire de Suède, ni aucune histoire particulière n’en parle. Et cependant, une aventure de ce genre, arrivée à une reine, dans une région éloignée de sa patrie, livrée sur une côte inhospitalière, à la merci de farouches corsaires, aurait nécessairement soulevé des plaintes, aurait obligé la France à faire des réparations à la partie lésée, et par conséquent, aurait entraîné des négociations connues du public. Il faut donc reléguer cette histoire dans le domaine des chroniques fabuleuses, séjour habituel des faux bruits, des nouvelles mal comprises, ou d’un amour exagéré du merveilleux.

Le 9 décembre 1843, dans la matinée, Cherbourg vit passer dans ses murs un corbillard, suivi d’une autre voiture de deuil. Deux ecclésiastiques, assis dans ce corbillard, récitaient les prières des morts à côté d’un cercueil. Ce convoi portait à leur dernière demeure, les restes mortels de M. le comte Marie-Bonaventure, Jallot de Beaumont, mort à Nancy, à l’âge de 91 ans. Dernier rejeton d’une souche célèbre dans les annales de ce pays, ce vieux gentilhomme allait confondre ses ossements avec la cendre de ses aïeux, et se reposer pour toujours dans ce champ du silence et de la mort, où les fils de noble race, aussi bien que les enfants du peuple les plus obscurs, dorment sous le niveau de l’éternelle égalité.

Indépendamment de ces familles nobles, il existe au fond de la Hague deux familles du peuple, qui se distinguent particulièrement par leur ancienneté : nous voulons parler des Mauger de Jobourg et des Digard de Saint-Germain-des-Vaux. L’historien du moyen âge normand, le savant dont la plume habile retrace avec tant de charme et de vérité, tout ce qui touche à l’histoire et à la législation de nos contrées, dans les temps anciens, M. Couppey, s’appuyant sur le roman de Rou et sur l’histoire de Guernesey, [2] pense que les Mauger descendent de l’archevêque de ce nom. Si on ajoute à ce témoignage la voix de la tradition, qui rapporte que Mauger, ayant séduit une demoiselle de Mary, de Jobourg, en eut plusieurs enfants illégitimes, il est positif que la famille Mauger doit son origine à ce prélat, dont les mœurs dissolues et les nombreuses amours, sont d’ailleurs attestées par l’histoire.

Les Digard, au rapport de quelques enthousiastes du nom de famille, auraient une origine incomparablement plus ancienne. Un livre imprimé à Orléans, l’an VII de la République française, place le berceau de cette famille à St-Germain-des-Vaux, vers le milieu du neuvième siècle. Voici comment s’explique cet opuscule :

« Roland, seigneur ou sire de St-Germain, issu d’un parent de Charlemagne, avait, dès sa première jeunesse, porté les armes sous Louis-le-Débonnaire. A l’avènement de Charles-le-Chauve, il avait pris le parti de voyager, s’était marié en Italie, et paraissait y avoir oublié le Cotentin. Mais aussitôt que la renommée l’eut instruit qu’une partie de l’île d’Aurigny était habitée par les Normands, il vint s’établir à St-Germain et y fixa sa demeure, avant l’âge de trente-deux ans. Pour garantir ses domaines des insultes étrangères, il organisa un corps militaire de jeunes gens de bonne volonté, qu’il exerça à toutes les évolutions et à toutes les manœuvres alors usitées. Tout à coup, le 23 juin, 866, au déclin du jour, on vit une flottille de Normands, qui abordèrent dans l’anse de Plainvy, se rendant en toute hâte à St-Germain, où ils se gorgèrent de carnage et de sang.

Sire Roland faisait en ce moment une promenade militaire du côté de l’Ouest, à la tête de ses troupes ; le lendemain était le jour de sa fête, et douze jeunes filles, vêtues de blanc, devaient lui offrir une couronne de roses. Bientôt le tocsin de la paroisse l’avertit de l’arrivée des Normands ; il vola à leur poursuite, en fit une épouvantable boucherie, et força ceux qui avaient échappé à sa bravoure, à regagner leurs barques. Sire Roland ne voulant laisser aucune relâche à un ennemi vaincu, se précipite dans les flots pour le frapper encore. Aussitôt il voit à ses côtés un berceau qui flottait sur les vagues, il le saisit, et y trouve un enfant vivant. Plein de joie, il démaillotte l’enfant, il examine scrupuleusement tout ce qui l’entoure, et reconnaît que le berceau, brûlé par un de ses côtés, était réduit en braise dans un espace deux fois grand comme la main d’un homme, et que l’autre côté, quoique moins endommagé par les flammes, portait aussi de fortes marques de l’impression du feu. La couverture de laine blanche qui enveloppait l’enfant, exhalait une odeur de laine brûlée ; elle était noircie en quelques endroits, et l’un des côtés était encore trempé de sang à demi coagulé, qui s’attachait aux doigts, mais l’enfant n’en paraissait nullement offensé. Voyez, mes amis, dit sire Roland à ceux qui l’entouraient, celui que Dieu garde aujourd’hui du feu, du fer et de l’eau ! Il le garde bien, s’écrièrent la plupart des assistants : ce qui se traduit, suivant l’idiome du temps et du lieu : Véez-cil que Die-gard. Enfant chéri de la providence, reprit sire Roland, puisqu’elle m’a choisi pour être l’instrument de ta conservation, je serai ton protecteur et ton père. Alors il fit publier dans toute la province la découverte qu’il avait faite de l’enfant. Il fit publiquement exposer dans St-Germain le berceau, la couverture et tous les autres effets trouvés avec cet enfant. Après un mois de recherches infructueuses, sire Roland ne douta plus que les parents de son pupille ne fussent du nombre des infortunées victimes de la patrie. Dans la crainte que cet enfant n’eût point reçu le baptême, sire Roland le fit baptiser sous condition, et, comme c’était le jour de la St-Jean, et dans le domaine de St-Germain qu’il l’avait trouvé, il lui fit imposer les prénoms de Jean-Germain, auxquels il ajouta le nom de Digard. Cet enfant répondit si bien à la tendresse de son père adoptif, qu’il en fut toujours également chéri. Il fut élevé sous ses yeux, et Roland, vingt ans plus tard, lui accorda une de ses filles, plus jeune de quelques années que Jean-Germain Digard. Cette union fut extrêmement heureuse. Les époux, toujours charmés l’un de l’autre, justifièrent le choix de Roland, qui, pendant plus d’un demi siècle, goûta la satisfaction d’avoir fait leur bonheur mutuel. Enfin, devenu plus que centenaire, il mourut de la mort des patriarches, entre les bras de ces époux, et au milieu de leur famille, déjà parvenue à la troisième génération. »

Tel est le sommaire du livre composé sur l’origine de la famille Digard. Examinons quelle croyance doit être accordée aux faits relatés dans cet opuscule. L’auteur est un M. Digard, originaire de Paris, ingénieur, pensionné de la république, et domicilié à Orléans, lors de la publication du livre qui nous occupe. Il rapporte qu’en 1731, il entendit publier une liste de captifs nouvellement rachetés en Barbarie par les P. P. de la Rédemption, qu’il y trouva inscrit Pierre Digard, né à St-Germain-des-Vaux, qu’il alla voir ce captif au couvent de la Merci, et que celui-ci lui raconta les faits que nous avons retracés plus haut.

Nous avons consulté la tradition à cet égard, et elle nous a appris qu’en effet un Fabien, d’Auderville, et un Digard, de St-Germain-des-Vaux avaient été rachetés de l’esclavage par des religieux ; mais cette même tradition se tait complètement sur les événements contenus dans le livre précité.

L’auteur affirme en outre, qu’au neuvième siècle, St-Germain-des-Vaux contenait neuf mille habitants. Malheureusement rien ne vient à l’appui de cette gratuite assertion. A présent St-Germain est peuplé d’environ un millier d’âmes, et rien ne dit que cette commune ait jamais été une cité populeuse. D’ailleurs, il serait de la plus profonde absurdité de croire, avec le petit livre, que les Digard se soient transmis leur nom de siècle en siècle, de génération en génération, attendu que les noms de famille n’existaient point à l’époque dont il s’agit. Il serait plus raisonnable de supposer, avec M. Ragonde : [3]

« Que les vassaux de sire Roland adoptèrent ce mot pour cri de guerre, et que plusieurs familles de ces vassaux prirent quand vint l’usage des noms de famille le nom de Digard, si commun de nos jours dans les deux ou trois communes du Nord du département de la Manche. »

Nous sommes donc autorisés à penser que l’anecdote composée sur la famille Digard est totalement dénuée de fondement. Soit que le marin Pierre Digard en ait imposé à l’auteur du livre, en lui offrant pour des réalités les rêves d’une imagination féconde ; soit que l’auteur lui-même ait voulu rehausser son nom, en le revêtant d’un coloris d’ancienneté, il reste parfaitement démontré que l’histoire écrite sur l’origine de la famille Digard, est fausse, et mérite par conséquent d’être reléguée dans la catégorie de ces romans et de ces pièces de théâtre, qui charment un moment l’esprit, mais qui ne peuvent supporter la critique et s’évanouissent devant un sérieux examen.
Du reste, si la famille Digard ne remonte point à l’époque de l’invasion normande, il est certain du moins, qu’elle jouit d’une origine très ancienne, et la tradition sous ce rapport est tellement unanime, qu’elle ne laisse rien à désirer.


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aintenant, passons aux superstitions populaires. La Hague, comme tous les autres pays du monde, a ses personnages fantastiques et ses visions. Il y a moins de vingt années, on avait une croyance tenace aux sorciers et aux revenants. Les sorciers, disait-on, se transportaient, au milieu d’une nuit sombre et pluvieuse dans un cimetière, se dépouillaient de leurs vêtements, se frictionnaient la peau avec la graisse d’un cadavre, fraîchement inhumé, et delà, s’envolaient à une assemblée générale de sorciers, nommée Sabbat. La jeune fille qui se levait à l’aube du jour, rencontrait quelquefois dans les champs un sorcier tombé du haut des airs en revenant du Sabbat. Alors, elle était saisie de frayeur, ses joues se décoloraient, son cœur palpitait violemment, elle regagnait en courant la maison paternelle, et racontait à tout le voisinage qu’elle venait de voir un sorcier qui avait perdu sa graisse.

Ailleurs, c’était un voyageur attardé qui se trouvait engagé dans un sentier étroit et ténébreux. Le vent soufflait avec violence, les arbres, dépouillés de feuilles s’agitaient au gré de la tempête et murmuraient des sons tristes. O prodige ! un cercueil, placé en travers sur la route, étonnait ses regards ; un drap mortuaire couvrait ce cercueil, autour duquel brillaient des cierges allumés ; le timide voyageur passait en silence à côté de ce monument funèbre : il poursuivait sa route avec inquiétude et la tête baissée. Tout à coup, des chants lugubres attristaient ses oreilles ; il se hasardait à regarder en arrière, et il voyait des prêtres, vêtus de surplis et d’étoles, qui psalmodiaient, d’une voix rauque, le De profundis.

Le douanier qui veillait la nuit sur la côte, disait, à son retour, des nouvelles étranges. Il avait vu passer à ses côtés un homme grand et robuste, armé d’un fouet de fer, dont les lanières flamboyantes frappaient continuellement un épais tonneau de feu, qui roulait avec un effroyable fracas.

Il y avait un autre fantôme appelé le Hurleur, qui causait aussi la plus terrible épouvante. Il attendait les passants à minuit, les suivait à travers les allées tortueuses d’un bois obscur, et poussait des hurlements tellement farouches que les plus intrépides en étaient consternés.

Le grimoire jouait un rôle extrêmement important dans les superstitions populaires. Ce grimoire était un livre mystérieux, écrit en caractères inconnus, en lettres indéchiffrables, véritable alphabet hiéroglyphique, qui eût défié toute la sagacité de Champollion. Chaque prêtre avait un grimoire à sa disposition, lui seul pouvait le lire. Il le cachait avec le plus grand soin, de peur qu’un regard profane et sacrilège n’en effleurât les impénétrables arcanes. Malheur au mortel imprudent ou audacieux, qui eût osé compulser les pages de ce livre, oublié par mégarde dans les rayons de la bibliothèque d’un presbytère ! Une force fatale et invincible l’eût entraîné tout vivant dans les feux éternels.

On citait plusieurs sacristains tombés en enfer, à la suite d’une lecture faite dans le grimoire. Mais dès que le prêtre s’apercevait de la disparition, il lisait ce livre les pieds en haut, et l’homme enlevé par Satan revenait, avec l’avantage d’avoir fait un voyage d’outre tombe.

La facilité avec laquelle les gens de la campagne attribuent aux actions les plus simples des causes surnaturelles, avait engendré cette opinion absurde et généralement répandue : Que les personnes versées dans les sciences, pouvaient se métamorphoser en toutes sortes d’animaux. De là, des hommes qui se métamorphosaient en chats, en chiens, en chevaux, selon le genre d’exercice auquel ils désiraient se livrer, ou le mal qu’ils voulaient faire.

Nous passerons sous silence les Loups-garoux, les feux follets et autres visions de même nature, qui ne sont au fond qu’un thème usé, qu’une répétition de la routine des antres pays, pour nous occuper exclusivement de deux fantômes, fameux dans la Hague : la demoiselle de Gruchy et le cavalier des Landes.

Caroline de Gruchy, fille unique d’un personnage haut placé dans la magistrature, naquit, dit-on, à Caen, vers le commencement du dix-huitième siècle. Son père désirant développer en elle les brillantes facultés dont l’avait douée la nature, lui procura une éducation en rapport avec sa position sociale, et fut assez heureux pour voir fleurir et fructifier les germes qu’on déposait dans son intelligence précoce et hardie. Caroline lisait sans cesse, et la bibliothèque de son père ne suffisant pas à l’activité de son imagination dévorante, elle se servit des livres de son oncle, prêtre octogénaire et savant antiquaire, qui chérissait tous les objets rouillés ou mutilés par le souffle du temps. Ce fut dans les ouvrages de son oncle qu’elle étudia la magie et l’astrologie judiciaire, sciences antiques et ocultes qui initient leurs adeptes aux mystères de la nature et aux événements de l’avenir. On rapporte qu’elle fit des progrès si rapides dans ces sortes de sciences, qu’en peu de temps, elle se mit en communication avec toutes les puissances du noir empire, par la force de ses prestiges et par la rapidité de ses enchantements.

La nature, prodigue de ses dons envers cette femme extraordinaire, l’avait ornée d’une ravissante beauté ; mais ce trésor ineffable de grâce et de charmes extérieurs cachait un cœur perfide, voluptueux, cruel, qui la portait à des atrocités sanglantes envers les victimes de ses séductions. Elle était semblable à ces Sirènes enchanteresses, dont nous parle l’antiquité fabuleuse, qui étouffaient dans leurs bras les navigateurs trop sensibles à leur enivrante mélodie. Une vague et noire inquiétude l’agitait sans cesse, et cette inquiétude, jointe à des passions ardentes, produisait en elle des dégoûts, des emportements et des délires, pendant lesquels elle conjurait l’enfer de l’anéantir, ou de combler le vide immense qui remplissait son cœur. L’enfer exauça ses vœux.

Un soir, l’aquilon sifflait contre le toit de la maison où cette jeune Circé se livrait à ses mystérieux travaux. Des nuées blafardes s’amoncelaient à l’horizon ; le tonnerre grondait par intervalles, et des éclairs, qui brillaient de toutes parts, illuminant sa chambre d’une fugitive lumière, imprimaient à sa belle figure une solennelle expression de majesté. Un livre était devant ses yeux, ses lèvres pâles prononçaient des paroles inintelligibles, l’émotion agitait ses traits ; elle était dans l’attente d’un formidable événement. Alors, une ombre parut se mouvoir sur la boiserie de sa chambre. Cette ombre s’augmenta, s’agrandit peu à peu jusqu’aux proportions d’un homme de moyenne taille. Cet homme avait un front noir et plissé de rides, des cheveux longs et crépus, sa bouche était contractée par un léger pli de souffrance et de dédain. D’une main, il portait un rouleau de papier, de l’autre, une épingle d’acier pur et poli. Il arrêta sur la magicienne un regard farouche, mêlé d’orgueil et d’ironie. Il prit un siège, s’assit, ouvrit son rouleau de papier et écrivit quelques lignes qu’il présenta silencieusement à Caroline. Acceptes-tu ces conditions, dit l’homme au front noir ? Je les accepte. Dans ce cas, reprit le mystérieux personnage, prends cette épingle, perce ta chair à l’endroit du cœur, et signe ce contrat avec ton sang. La magicienne obéit. Quand ce pacte terrible fut conclu, les muscles du petit homme se dilatèrent, il tressaillit d’une allégresse infernale, il y eut un second silence, puis il dit : Vois-tu ce manteau étendu sur le plancher ? Caroline regarda, et vit une peau tachetée de noir et de blanc. Ce manteau t’appartient, continua-t-il, toute ta force sera dans ce vêtement comme celle de Samson était dans ses cheveux. Lorsque tu le porteras, rien ne sera capable d’arrêter la rapidité de ta course et la vigueur de ton bras ; mais si tu l’oublies un instant, tu redeviendras une faible femme. Quand tu me reverras, la tombe se sera fermée sur toi. Adieu !

Caroline se voyant seule, et douée d’une force surhumaine, ressentit une joie féroce, semblable à celle qu’éprouve l’hyène à l’aspect de sa proie. Ce fut pour essayer son pouvoir, qu’elle se mit à parcourir le monde dans tous les sens, semant sur son passage, comme le génie du mal, la destruction et la mort. Elle se plaisait dans le désordre de la nature, dans les spectacles de ruines et de sang. On dit que la Hague fut le principal théâtre de ses forfaits, et quelques uns des traits de sa vie sont, à la vérité, écrits en caractères indélébiles, dans la mémoire des habitants de nos campagnes.

Au milieu d’une nuit d’été, un navire chargé de passagers parut en pleine mer. La lune répandait dans le ciel sa lumière argentée ; la surface de l’onde était unie, et rien, excepté le sillage écumeux du navire, ne troublait le flux et le reflux harmonieux des flots. Tout à coup les matelots aperçoivent une grande femme habillée de blanc. Tantôt elle se penche sur le navire, comme pour embrasser les passagers ; tantôt elle s’éloigne et laisse étinceler ses doigts couverts de diamants. Eblouis par cette voluptueuse fantasmagorie, les passagers étendaient la main pour saisir cette forme aérienne qui leur tendait les bras ; mais ces malheureux tombaient dans la mer, au moment où ils croyaient saisir le fantôme trompeur. Ainsi, tous périrent, jouets de sa perfidie, et le vaisseau, fracassé contre les rochers, abandonna ses débris au caprice des mers.

Plus tard, un jeune homme, monté sur un cheval bai, superbement caparaçonné, traversait la route de Beaumont à Jobourg. Il voit un magnifique château, construit sur le sommet d’une falaise, au bord du rivage. Emporté par la curiosité, le jeune cavalier lâche les rênes à sa monture, qui vole et le conduit dans la cour du château. Il voit des devises gracieuses et des chiffres entrelacés peints sur la façade du riche édifice. A peine les a-t-il considérés, qu’un vieillard à cheveux blancs, se présente et le conduit à travers des salles, des galeries et des chambres sans nombre.
Les appartements du château brillaient par un ameublement somptueux et un luxe éblouissant. De tous côtés rayonnaient des candélabres d’or, des tapisseries représentant des sujets mythologiques, et des tentures de velours bleu, réfléchies par des glaces richement encadrées. Après avoir examiné ces merveilles, le cavalier arriva dans un espèce de boudoir dont la fenêtre, ouverte sur la mer, était festonnée de lilas et de roses. Le plancher était orné d’un tapis dont la couleur imitait l’émeraude. Un fauteuil, sculpté avec adresse et orné de quatre figures d’animaux, était placé devant la fenêtre. C’était dans ce fauteuil qu’était à demi couchée la divinité de ce délicieux séjour. Elle était vêtue d’une robe de gaze émaillée d’or. Un gracieux et léger sourire errait sur ses lèvres, comme un rayon d’étoile sur un lac endormi ; son bras était nu, ses cheveux roulaient sur son cou en boucles ondoyantes : sur toute sa personne régnait une molle attitude de grâce et de volupté. A la vue du cavalier, la magicienne se leva et le reçut avec cet air de politesse exquise, qui caractérise les personnes d’une éducation supérieure et d’un rang élevé. Beau cavalier, lui dit la nouvelle Armide, je bénis l’heureux hasard qui vous conduit en ces lieux. Je suis seule au milieu de ce désert ; vous m’aiderez, je l’espère, à en supporter la solitude ; et si, en retour du sacrifice que je vous demande, vous désiil alla voir ce captif au couvent de la Merci, et que celui-ci lui raconta les faits que nous avons retracés plus haut.

Nous avons consulté la tradition à cet égard, et elle nous a appris qurez quelque chose, je vous offre ce palais et mon cœur. Lorsque ces paroles furent prononcées, les joues de la sorcière se colorèrent d’un vif incarnat, et son regard magnétique, brillant à travers des cils d’un noir d’ébène, fascina complètement le cavalier. Il demeura sous le pouvoir d’un charme indéfinissable, semblable à celui que durent éprouver ceux qui ressentirent les effets enchantés de la baguette de Morgane ou de Mélusine. Huit jours passèrent sur cette scène de bonheur radieux ; pendant huit jours, on vit le château fantastique resplendir aux feux du soleil. Puis, au lever d’une belle matinée de printemps, des pêcheurs, tendant leurs filets, virent s’élever de l’endroit où le château était construit un nuage de fumée bleue. Au même moment un cadavre heurta le flanc de leur barque. Ils le recueillirent et reconnurent le cavalier qui tenait dans sa main une feuille de papier, sur laquelle la tigresse avait écrit ces mots :

Bercez, ô vagues vengeresses,
Ce beau mortel que j’ai séduit,
Ensevelissez dans la nuit
Ce front couvert de mes carresses
 !

Un autre crime vint encore augmenter le nombre de ses forfaits. Une femme vieille et pauvre, nommée Pernelle, retournait à sa chaumière, chargée d’un faix de branches sèches qu’elle portait à son foyer, pour réchauffer ses membres transis par la neige et par la froidure de l’hiver. Epuisée de fatigue, Pernelle s’assit au bord d’un étang. La sorcière arrive, le regard effaré, le geste menaçant. Que fais-tu là, dit-elle, vieux roseau cassé ? Si tu as été jolie, le temps a diablement desséché ta figure, et je crois que je ne ferais pas mal de rafraîchir tes traits dans ce lac ! Ce disant, la sorcière poussa un éclat de rire inextinguible, et saisissant la vieille par ses cheveux blancs, la traîna dans l’eau profonde et glacée.

On voyait la demoiselle de Gruchy sous toutes sortes de formes. Ici, elle prenait la figure d’une vierge naïve, elle couronnait sa tête de feuilles de chêne, et dansait sur la verte pelouse des prairies. Là, elle s’enfermait dans une nuée, et poussait des cris plaintifs, pour épouvanter les voyageurs ; mais partout, elle se montrait cruelle et barbare. Dans les temps d’orage, on la voyait presque toujours sur la commune de Gréville, à un endroit nommé Gruchy, d’où elle tire son nom.

On n’est pas d’accord sur la mort de la demoiselle de Gruchy. Les uns disent qu’elle fut frappée par la foudre, en revenant des îles anglo-normandes ; les autres prétendent, au contraire, qu’elle fut arrêtée dans sa chambre, par deux soldats, au moment où elle avait jeté de côté son manteau, et qu’elle fut condamnée par une cour criminelle, à être brûlée sur un bûcher, en expiation de ses crimes.

Le cavalier des Landes a autant de réputation que la demoiselle de Gruchy ; mais il ne se déshonore par aucun acte de cruauté. Il se contente de voyager, dans une nuit de tempête, au milieu des landes de Jobourg, théâtre ordinaire de ses apparitions. Quoique nous ayons traité ce sujet sous la forme poétique, nous croyons devoir attester que notre récit est de la plus scrupuleuse exactitude, et par conséquent conforme à la tradition.

Quand la feuille des bois, sur la terre fanée,
Annonce au voyageur le déclin de l’année,
On dit qu’on voit paraître aux landes de Jobourg
Un sombre cavalier, vers la chute du jour.
Je connais ce fantôme, et sa tragique histoire ;
Est un des ornements de ma faible mémoire,
Un de ces vieux récits, qu’auprès d’un foyer noir,
La mère à ses enfants aime à conter le soir.
Autrefois, deux seigneurs, divisés par la guerre,
Habitaient ce pays, témoin de leur colère :
L’un, brave, généreux et loyal ennemi,
D’un agréable abord, se nommait de Mary ;
L’autre, en ses passions, ardent comme la poudre,
Avait un cœur féroce et s’appelait La Foudre
.

Un jour de Notre-Dame, un funeste hasard
Dans un même chemin les conduit à l’écart,
A l’heure où d’un bruit sourd les cloches solennelles
Appelaient au saint lieu la foule des fidèles.
Se mesurant tous deux d’un regard de dédain,
Ils courent l’un sur l’autre un glaive dans la main ;
Et, le bras étendu, le cœur exempt d’alarmes,
Aux rayons du soleil ils font briller leurs armes.
Les coups suivaient les coups, le fer croisait le fer :
On eût dit deux démons échappés de l’enfer,
Tant ils se maudissaient, tant ils brûlaient d’envie
L’un sur l’autre acharnés, de s’arracher la vie.
La Foudre, transporté d’un infernal courroux,
En aveugle impuissant semblait porter ses coups,
Et, ne pouvant blesser son adroit adversaire,
S’agitait de dépit, de haine et de colère ;
De Mary, calme et froid, conservant sa vigueur,
De son brûlant rival excitait la fureur,
Et, s’aidant au besoin ou de ruse ou de feinte,
Evitait de son bras la meurtrière atteinte
.

Déjà, depuis long temps, ces nobles chevaliers,
Essayaient sur leur sein leurs glaives meurtriers,
Quand l’écho de la plaine et le bruit de leurs armes
Vont porter au saint lieu de subites alarmes.
Soudain, dans tous les rangs, une sourde rumeur
Circule, et fait germer l’effroi dans chaque cœur.
On dit que de Mary, percé d’une blessure,
De son généreux sang a rougi la verdure,
Et que son doux visage où siégeaient tant d’appas,
Est déjà tout couvert des ombres du trépas.
Sa femme, à ce récit, tremblante, désolée,
Vole au lieu du combat, la tête échevelée ;
Du geste et de la voix appelle son époux,
Et court en chancelant tomber à ses genoux.
De Mary, d’une main, laisse échapper son glaive,
Et de l’autre, aussitôt vivement la relève.
Mais, ô combat funeste ! ô mortelles douleurs !
Au moment où le bras de cette femme en pleurs
Veut ravir à la mort un époux qu’elle adore,
La Foudre, en forcené, vient le frapper encore,
Et plonge en ricanant son glaive furieux
Dans le cœur désarmé d’un rival malheureux.
Maintenant, une croix, symbole expiatoire
De cet affreux forfait conserve la mémoire ;
Et deux glaives gravés sur ses angles saillants,
Du fatal homicide instruisent les passants
.

Or, depuis cet instant, un fantôme, dans l’ombre
Marche pendant la nuit autour de la croix sombre.
Cet effrayant fantôme est un vieux cavalier,
Qui, la lance à la main, monte un pâle coursier,
Au caparaçon noir, à l’épaisse crinière,
Dont les flots ondoyants roulent sur la bruyère.
Un gros casque d’airain, surmonté d’un cimier,
Couvre comme un rempart le front du cavalier,
Dont la barbe blanchâtre et le triste visage
Semblent accoutumés à défier l’orage.
Mais sous sa barbe blanche et son casque d’airain,
Circule quelquefois un sourire de dédain,
Un sourire, dont la lente et cruelle ironie
Décèle je ne sais quelle peine infinie.
On dit que quand il passe auprès de cette croix,
Il murmure des mots d’une lugubre voix,
Des mots qui font trembler au fond des cimetières,
Les morts ensevelis dans leurs poudreux suaires.
Lorsque l’orage éclate au bord de l’horizon,
Le voyageur le voit, couvert d’un tourbillon,
Sous des ruisseaux d’éclairs, de pluie et de tempête,
Marcher comme un géant, en redressant sa tête.
Tantôt, sa voix s’élève, et le hennissement
De son pâle coursier se mêle au bruit du vent.
Puis, on entend des voix, des pleurs, des cris funèbres.
Des chants et des sanglots passer dans les ténèbres ;
Et quand tout a cessé : plaintes, cris et sanglots,
Le cavalier, dit-on, disparaît dans les flots
.

Source :
Mémoires de la Société Royale Académique de Cherbourg, Vol. 5 (1847), pages 1 et suivantes

Notes

[1] Procès-verbal de la vérification des titres de noblesse, sous Louis XI, par Montfaut.

[2] Notice sur l’histoire des Iles anglaises, de Jersey, Guernesey et Aurigny, dans ses rapports avec l’histoire de la Normandie, et spécialement du département de la Manche. (Annuaire du département de la Manche, 1834.)

[3] Le château de Mont-Haguez, nouvelle normande, par L. T. L. Ragonde.