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Du château et de la famille Aux-Epaulles


NDLR : Texte de 1844 (voir source en bas de page)


Le château

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e château de Sainte-Marie-du-Mont était, un des plus anciens et des plus remarquables du pays. Il avait des fossés, un donjon, des ponts-levis, une grande basse-cour et un colombier au milieu. L’édifice principal dont on ne voit plus que quelques ruines et l’emplacement, s’élevait au milieu d’un plateau carré. Il y avait deux bâtiments rectangles et en regard.

La façade ou entrée principale du château donnait sur la grande cour où est « l’Islet. » Aux quatre angles s’élevaient trois tourelles et un donjon. La cour intérieure était petite et l’entrée en était défendue par une grille en fer surmontée de la fleur de lys traditionnelle et par des ponts-levis qui déjà n’existaient plus à l’époque de la révolution.

L’aile à droite du spectateur ou plutôt l’aile gauche du château était destinée à l’habitation des princes qui, du reste, n’y venaient jamais.
Il ne paraît pas que depuis la duchesse de Ventadour qui y séjourna pendant son exil, personne ait été pris d’envie de visiter ce vieux castel, qui d’ailleurs n’avait rien de commode ni d’agréable, étant entièrement démeublé ; il n’y restait qu’un billard et quelques portraits de famille.
L’aile droite du château avait été long-temps occupée par de jeunes demoiselles au nombre de huit : elles y étaient élevées au frais du prince, sous la direction de plusieurs dames religieuses. Il paraît que la duchesse de Ventadour avait été la fondatrice de cette petite communauté qui par la suite fut transférée au couvent de Carentan. Au rez-de-chaussée, des sentences tirées des Saintes Écritures et peintes sur les murailles, semblaient indiquer que là était le réfectoire. Les pauvres, les vieillards, les orphelins trouvaient dans cette maison des secours, des moyens d’existence et une occupation proportionnée à leur capacité.
Il n’y avait point dé chapelle proprement dite au château de Sainte-Marie : cependant on avait placé un autel au haut de l’escalier du second étage, dans l’embrasure d’une fenêtre. Cet espacé était séparé de l’escalier par une grille en bois ; voilà ce que l’on appelait la chapelle qui était ordinairement desservie par le régent du collège.
Sur toute l’aile gauche du château, sous le comble, depuis le pavillon jusqu’au donjon, régnait une longue galerie cintrée, à l’extrémité de laquelle était une énorme cheminée, ornée de têtes de bélier et de plaques de marbre de diverses couleurs. Cette salle avait servi de lieu de réunion et de prêche aux protestants. On l’appelait le « garde-meuble », encore bien qu’il n’y eût aucuns meubles. On voyait encore sur les murs quelques restés de grossières peintures représentant des chasses.

Le château servit de maison d’arrêt, pendant les mauvais jours de la révolution, aux malheureux détenus que l’on y renfermait sous les prétextes les plus futiles, souvent même les plus ridicules. Là, trois cents prisonniers gémissaient sous la plus étroite et la plus tyrannique surveillance, en attendant le jour où leur tête devait tomber sous la guillotine révolutionnaire.

Il est à regretter que ce monument si fécond en souvenirs historiques, ainsi que le donjon et les tours dont il était flanqué et les beaux bois de haute futaie qui l’entouraient aient été sacrifiés au génie éminemment destructif de cette époque de funeste mémoire. Il n’y a eu d’épargné dans ce vandalisme que la partie des basses-cours, laquelle subsiste encore aujourd’hui.

La famille Aux-Epaulles

Le château de Sainte-Marie et le beau domaine qui l’entoure appartenaient jadis à la famille Aux-Epaulles, [1] d’ancienne et puissante noblesse. Nous voyons ces grands seigneurs figurer avec gloire dans toutes les guerres où les appelaient les intérêts de la religion ou l’honneur de la patrie.

D’après les manuscrits de M. Charles Morel, le premier de cette illustre famille en ce pays fut « Vieul », surnommé « Aux-Humères ou Aux-Epaulles », en latin, ad Humeros, et aussi d’après Dumoustier, ad Scapulas, en Scandinave Sche Sulkem. C’était un chef danois. Il vint en France du temps de Rollon, le premier de nos ducs de Normandie, sous le règne de Charles III, dit le Simple, fils de Louis-le-Bègue. Vieul-aux-Epaulles se trouvant dans un pressant péril fit vœu de se faire chrétien s’il échappait au danger, et il aborda heureusement aux dunes avec ses Scandinaves. Il y fit bâtir la chapelle de Sainte-Marie-Madeleine où il s’acquitta de son vœu en recevant le saint baptême. On voit encore les fonts dans lesquels ce fier Danois fut purifié par les eaux salutaires de la régénération. La grâce du christianisme ayant adouci ses mœurs barbares et payennes, il fit alliance avec une des meilleures familles du pays ; en l’an 910 il épousa « Baudour », fille du comte de Cotentin, et il bâtit un fort au Grand-Vey, qui était connu sous le nom de « butte d’Ocford. » Il y a peu d’années la butte, subsistait encore, mais aujourd’hui elle a disparu totalement à cause des envahissements progressifs de la mer dans ces parages.

« Vieul » portait alors en son écusson de gueules avec un gonfanon antique à deux pendants. Mais ces armes primitives furent remplacées dans la suite par une « fleur de lys d’or » remplissant tout l’écu avec cette devise honorable, et qui a bien l’air de rappeler un trait de fidélité digne d’éloge : « Nemo potest duobus Dominis servire. »

Aux-Epaulles eut pour fils Albinus, « ad Humeros », ou Aux-Epaulles qui épousa, en 940, Moraille de la Rivière ; cette dame portait un écu « de gueules fretté d’argent ». De ce mariage sortit Roger des Humères dit Aux-Espaulles. Ce seigneur s’allia avec une des plus illustres familles de l’ancienne Neustrie. Il épousa, en 970, Letite Crespin, fille de Guillaume Crespin, grand chambellan ou connétable héréditaire de Normandie et de Yonne de Tancarville, son épouse. Roger-Aux-Espaulles paraît avoir été un homme pieux et plein de zèle pour la gloire de Dieu et le bien de la religion. Ce fut lui qui augmenta l’église de Pouppeville, qui n’eut d’abord qu’une seule nef. A la première galerie du clocher nous voyons une balustrade en pierre de taille formant le pourtour du monument et représentant les armes de ce seigneur, c’est-à-dire la fleur de lys accolée aux armes fuselées ou losangées des Crespin. Roger fit aussi de grandes donations à l’abbaye de Blanchelande, ou plutôt au prieuré de Broquebœuf qui en a été l’origine. On voit en effet dans un cartulaire de l’évêché de Coutances, rédigé sous Louis d’Erquery, évêque de ce siège au XIVe siècle, qu’une portion de la dîme de Sainte-Marie-du-Mont appartient à l’abbé et aux religieux de Blanchelande.

Le fils de Roger s’appela Radulphe-aux-Epaulles, et il épousa en l’an 1015 Béatrix de Malletôt, dont la famille s’armait d’un écu bandé d’argent et de sable.
Michel-aux-Epaulles, leur fils, épousa en 1069 Maheult de Mannequeville, fille de Raoul. Les armes de cette maison étaient « d’argent à un aigle de sable ».
En 1095, le sire Aux-Epaulles prit la croix et suivit en Terre-Sainte son souverain Robert « Courte-Heuse, » duc de Normandie et fils de l’illustre Conquérant. Cette expédition fut conduite avec gloire et couronnée d’un grand succès par la défaite des infidèles et la prise de Jérusalem.

Guillaume-aux-Epaulles épousa Jacqueline de Vassy en l’an 1150, et il mourut en 1212.
Son fils Allain ou Albain-Aux-Epaulles épousa Denise de la Haye en l’an 1230, et il eut pour fils Richard, Pierre et Jean. Denise de la Haye portait « d’hermine à trois écussons d’azur frettés d’or ». L’aîné, Richard-aux-Epaulles, obtint le titre glorieux de chevalier, et il épousa en 1253 Luce du Hommet, fille du connétable héréditaire de Normandie et de Luce de Mortemer. Quatre fils sortirent de cette noble union dont trois portèrent le nom de Guillaume ; le quatrième s’appela Richard. On voit combien le nom de Guillaume était en honneur dans notre pays, à cette époque encore voisine du Conquérant qui fit la gloire de cette province.

Notre illustre famille fournit aussi à l’Eglise des membres distingués. L’aîné de ceux que nous venons de citer était abbé de Troarn en 1320. Voici comment s’exprime à son sujet le « Neustria Pia » à l’article « Troarnum » :
« Guillaume II ad scapulas vulgairement Aux-Epaulles de l’illustre maison de Sainte-Marie-du-Mont en Normandie, d’abord chanoine de Coutances, est élu abbé de Troarn en 1320. D’après la recommandation et les instances de Jean III, duc de Bretagne, de Philippe de Valois, roi de France et de la Reine son épouse, de l’Université de Paris, de plusieurs archevêques, prélats, princes et grands du royaume et aussi de plusieurs villes de France, le pape Jean XXII donna commission aux évêques d’Angoulême et de Limoges et à cet abbé, en 1330, de faire une enquête sur la sainteté et les miracles du bienheureux Yves, prêtre du tiers-ordre de saint François. »

Le second des fils de Richard, aussi nommé Guillaume, fut chanoine de la cathédrale de Coutances et curé de Brucheville ; Richard-le-Cadet eut la cure de Varville.

Guillaume, leur frère, épousa en 1309 Jeanne Des Moustiers et fit lignée. Il eut trois fils, Philippe, Guillaume et Jean.

Les seigneurs Aux-Espaulles se distinguèrent à diverses époques dans ces luttes sanglantes que la France eut si long-temps à soutenir contre nos voisins d’outremer. La ville et le château de Carentan, comme presque toutes les places du Cotentin étaient tombées au pouvoir des Anglais, lors de la descente qu’ils firent à la Hougue sous Edouard III, roi d’Angleterre, en 1346. Philippe-Aux-Epaulles reprit pour son légitime souverain cette place fort importante à cette époque. Il y avait eu des traîtres dans l’armée française : d’après les notes de M. Charles Morel, Nicolas de Grouchy et Raval de Verdier avaient abandonné le drapeau de leur patrie pour se livrer à l’étranger. Philippe se saisit d’eux à Carentan ; il les retint prisonniers et il les conduisit à Paris où ils expièrent par le dernier supplice leur criminelle félonie. Ce noble seigneur fut fait chevalier à la bataille de Crécy en 1340. Cette bataille fut funeste à la France : elle y perdit environ trois mille hommes et l’élite de la noblesse, mais le roi Philippe de Valois sut cependant distinguer le courage malheureux et récompenser ses fidèles serviteurs selon leurs mérites.

Guillaume-Aux-Epaulles, frère de ce Philippe, épousa Raoulette Tesson, d’une illustre famille du Cinglais, et qui portait « fascé d’hermine et de paille. » Ce seigneur fut capitaine de Moulinaux, de Néhou et des Ponts-d’Ouve. Il jouissait des faveurs de Charles-le-Sage dont il était conseiller et chambellan. Guillaume répondit à l’appel du preux connétable du Guesclin, quand il réunit autour de lui la noblesse normande pour repousser les Anglais. Ses belles actions lui méritèrent l’honneur de la chevalerie militaire qu’il reçut de la main du roi lui-même à la bataille de Rosbec, en Flandre. Cette affaire eut lieu le 27 novembre 1380 ; elle fut glorieuse pour nos armes : vingt mille Flamands y périrent sous le fer du soldat vainqueur. Guillaume-Aux-Epaulles mourut l’an 1395, laissant trois fils, Jean, Guillaume et Richard.

Continuant de défendre courageusement la France, comme son père et son oncle lui en avaient donné le bel exemple, Guillaume-Aux-Espaulles, fils du précédent, coopéra, en 1424, à la défense du Mont-St.-Michel, la seule place de Normandie qui ait toujours résisté aux Anglais et qu’ils n’aient jamais pu réduire malgré tous leurs efforts ; il mourut à la garde de cette forteresse importante.
Jehan, son frère aîné, épousa Jehanne de Tilly en 1415. Richard-le-Cadet, fut marié à Jehanne de Gurienne et continua la postérité. Cette dame fit de grandes fondations à l’église de Sainte-Marie dans laquelle on célébrait des services religieux, pour le repos de son âme, régulièrement une fois chaque mois.

En 1448, Richard-Aux-Espaulles gardait le château de Loigny pour l’Arragonnais son beau-père. Toujours fidèle à son pays comme ses nobles aïeux, Richard fit entrer les Français dans ce château. Les Anglais étaient au nombre de deux cents combattants, les Français en tuèrent une partie et firent les autres prisonniers. Aux-Espaulles fut fait chevalier par le roi Louis XI quand il fut envoyé en Angleterre avec Pierre de Brézé, sénéchal de Normandie, pour défendre le roi Henri VI, contre Edouard duc d’York, son compétiteur. Richard mourut en 1492, laissant pour fils Georges et Charles.

Georges-Aux-Espaulles, seigneur de Sainte-Marie, fils aîné de Richard, épousa Madeleine de Dreux en 1471 ; Cette dame était fille de messire Robert de Dreux, baron et Vidame d’Enneval, et portait « échiqueté d’or et d’azur et une bordure de gueules. »
Brave et fidèle comme ses aïeux, Georges fit des actions d’éclat à la bataille de Guinegate en 1479 où il fut remarqué par le Roi Louis XI.
Sa valeur et ses talents lui méritèrent d’être employé depuis dans les grandes affaires de l’Etat. Il fut fait chevalier, en Bretagne, par Charles VIII, et mourut en 1524.

Charles son frère mourut à Rouen, fort âgé, en 1560, et il fut inhumé devant le maître-autel des Carmes de cette ville. Georges-Aux-Espaulles laissa quatre fils, Charles, François, Jacques et Geoffroi.

Son fils Charles-Aux-Espaulles, seigneur de Sainte-Marie, épousa, en 1498, Anne Gosset, dame de Lieurey et de la Tillaye, fille de messire Nicolas Gosset, baron d’Orbec. Ce seigneur fut fait chevalier par le roi Louis XII. Il fut connu de ce prince qui l’employa, à Naples, au Gavillon et dans toutes les guerres d’Italie où il se distingua.

François, son frère, fut archiprêtre de Sainte-Marie-du-Mont, protonotaire apostolique et curé de Brucheville.

Geoffroi-Aux-Epaulles, leur frère, suivit les rois Louis XII et François Ier contre les Suisses. Il fut fait chevalier à la glorieuse et mémorable bataille de Marignan, le 15 septembre 1515. Jacques-Aux-Epaulles, autre fils de Charles, épousa Marie de Chastellux.

Charles-Aux-Epaulles, l’aîné de ces quatre frères, eut deux fils ; Nicolas épousa Françoise de Mouchy, en 1557, et il en eut un fils, Henry-Robert, et deux filles dont l’une fut mariée au baron de la Haye-du-Puits et de Magneville, et l’autre au seigneur de Bricqueville-de-Pienne, qui ont eu lignée.

Il est à regretter qu’une famille de tout temps si fidèle à la religion de ses pères, ait imprimé une tache à sa mémoire en se livrant aux erreurs des ennemis de l’église. Trompés et séduits par les propositions insidieuses et les artifices des novateurs, animés aussi, peut-être, par de longs différents avec le clergé pour les dîmes et le droit de patronage, les derniers des Aux-Epaulles se firent protestants et devinrent eux-mêmes les chefs du parti huguenot dans le Cotentin. Leurs aïeux avaient été les protecteurs du clergé, ils devinrent ses persécuteurs ; car ils entraînèrent dans leur schisme une partie, de la paroisse.

Il est rapporté dans les registres des délibérations du chapitre diocésain pour l’année 1558, que Jacques Pillegrain chanoine de Coutances et archiprêtre de Sainte-Marie-du-Mont, s’était plaint en cette dernière qualité que le fils aîné du seigneur Aux-Epaulles était venu, le jour même de l’Assomption qui est la fête patronale de cette paroisse, dans l’église de Sainte-Marie, pendant l’office de vêpres, où il avait commis plusieurs profanations. Ce jeune homme, sans respect pour le lieu Saint, y était entré la tête couverte, portant deux verres pleins de vin et blasphémant le saint nom de Dieu. Le curé lui ayant représenté que le temple du Seigneur n’était pas un lieu propre à boire, il ne reçut que des injures de la part du jeune Aux-Epaulles, qui le traita d’hypocrite et d’idolâtre.
Sur cet exposé l’assemblée adopta la résolution suivante : « Le chapitre considérant que le seigneur évêque de Coutances néglige de visiter son diocèse et de prendre soin de ses ouailles comme un bon pasteur est tenu de le faire ;
Considérant que le vicaire dudit seigneur évêque allègue des excuses ;
Considérant cependant que le crime d’hérésie se propage de jour en jour « comme le cancer par tout le diocèse, où il est notoirement et publiquement en pleine vigueur sans que personne s’en inquiète ou se mêle d’apporter remède à ce mal,
Conclut et arrête :
Que le sieur Pillegrain est renvoyé devant le révérendissime seigneur cardinal de Vendôme, archevêque de Rouen, métropolitain de la province. En conséquence les membres du chapitre réunis en séance, nomment et commettent le sieur Pillegrain pour assister comme député du clergé aux états de Normandie, sitôt qu’ils seront tenus. Le sieur Pillegrain accepte avec plaisir et reconnaissance cette honorable commission, il remercie le chapitre et déclare être dans l’intention de soumettre le fait allégué au seigneur archevêque et de réclamer sa protection dans cette affaire. »

Henri Robert, le dernier des Aux-Epaulles en ce pays, assista à la célèbre conférence du cardinal du Perron avec Duplessis-Mornay : il eut même l’honneur de la provoquer en citant l’évêque d’Évreux comme un champion capable d’entrer en lice avec le coryphée des protestants, et il ne tarda pas à revenir au catholicisme dans le sein duquel il est mort âgé de 46 ans à Fontainebleau, en 1607. Pour donner une juste idée des titres, qualités et possessions de ce personnage distingué, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici l’épitaphe qui est gravée en lettres d’or sur le monument que ses filles firent élever en son honneur dans l’église de Sainte-Marie : « A l’éternelle mémoire de messire Henry Robert Aux-Epaulles, seigneur et patron fondateur de Sainte-Marie-du-Mont, baron de Gyé, seigneur de Lieurrey, l’Isle-Marye et le chef Dupont, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privés, chevalier de son ordre, gentilhomme ordinaire de sa chambre, capitaine de cinquante hommes d’armes de ses ordonnances, lieutenant de sa Majesté aux bailliages de Rouen, Caux, Gisors et Caen. Bailly et gouverneur dudit Rouen, Carentan et Valongnes. Lequel dès son enfance, nourry au service de très-invincible prince Henri-le-Grand IVe., roy de France et de Navarre, l’assista en tous les sièges, rencontres et batailles qu’il donna pour le recouvrement de son état, sans avoir souillé ses mains dans le sang froid, ni dans les injustes butins ordinaires durant le cours de cette guerre civile. Ainsi sa valeur le rendit l’honneur de son Roy et sa vertu les délices de sa patrye. Ce qui lui fit mériter que ce monarque honora sa fin d’une longue suite de ses larmes et qu’il ayt continué depuis à le regretter, non avecq les paroles d’un maître, mais avecq les plaintes d’un ami. Il mourut dans le logis de sa Majesté, à Fontainebleau, le dernier jour de novembre 1607, âgé de 46 ans et repose ici ; pries Dieu pour lui. »

Ce noble et puissant seigneur avait épousé, en 1585, Jeanne de Bours, huguenote fort attachée à sa secte, comme nous le verrons plus loin. Il ne laissa que trois filles, dont l’aînée Suzanne-Aux-Epaulles, dame de Sainte-Marie-du-Mont, fut mariée, en premières noces, à Jean de Longaunay, seigneur d’Amigny, gouverneur de Carentan. Ce seigneur appartenait à une des plus anciennes comme des plus illustres maisons de France. Les Longaunay étaient alliés aux plus puissantes familles du Royaume et de la province de Normandie. Toujours on les vit employés au service de l’Etat, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, et dans leur querelle avec les d’Arconnats, cent gentilshommes de haute distinction vinrent se ranger sous leur épée.
Suzanne-Aux-Espaulles fut mariée en secondes noces à Jean-François De la Guiche, seigneur de Saint-Géran, chevalier des ordres du roi, Gouverneur du Bourbonnais et Maréchal de France sous Louis XIII. On voit son portrait au musée historique de Versailles dans la galerie des anciens maréchaux.

Jeanne-Aux-Espaulles, seconde fille de M. de Sainte-Marie et dame de l’Isle-Marie, épousa, en 1607, Bernardin-Gigault de Bellefonds et Marennes, gentilhomme de la Chambre du roi, gouverneur de Valognes, puis lieutenant du chevalier de Vendôme au gouvernement de la ville et château de Caen. Son petit-fils, le marquis de Bellefonds, fut maréchal de France sous Louis-le-Grand.

La cadette, Judith-aux-Epaulles, épousa Jacques Dufay, seigneur de Boscachard, comte de Maulevrier, bailli et capitaine de Rouen.

Animées des sentiments d’une piété vraiment religieuse et filiale, ces trois dames firent de grandes fondations à l’église de Sainte-Marie, pour le repos de l’âme de leur frère, qu’elles eurent la consolation de voir heureusement revenir à la religion de leurs ayeux. Cependant elles avaient toujours à déplorer que ce retour n’eût pas ramené leur mère au divin bercail. Elles firent de louables efforts pour obtenir aussi sa conversion. Le mercredi 27 janvier 1612, il y eut une conférence à ce sujet entre frère Jean-Marie Lescrivain, religieux réformé de Saint-François, et le sieur Basnage, ministre calviniste à Carentan. Ce combat eut lieu au château de Sainte-Marie dans la grande chambre de Madame Jeanne de Bours, veuve de Henri-Robert Aux-Epaulles. Il avait été provoqué par Madame de Longaunay, fille de cette dame, et autorisé par Mgr Nicolas de Briroy, évêque de Coutances. La victoire resta et fut adjugée à Lescrivain, suivant la relation imprimée et approuvée par l’autorité diocésaine. La conférence fut tenue en présence de Madame de Sainte-Marie, de Madame de Longaunay, sa fille, de M. le baron de Longaunay, de M. de Fontenay, de M. de Brevands, de M. le curé de Sainte-Marie, de M. de Mesnilrennes, de M. Bazile et de beaucoup d’autres gentilshommes appartenant aux deux communions.

Le résultat de la conférence fut soumis, le 3 février 1612, à Monseigneur l’évêque de Coutances. Sa Grandeur approuva les arguments et les réponses de Lescrivain comme n’ayant rien de contraire à la foi. Nous regrettons de ne pouvoir dire à nos honorables confrères, si la conversion tant désirée de Madame de Sainte-Marie, fut la suite de ce débat retentissant.......

La maréchale de Saint-Géran eut en son partage le beau domaine de Sainte-Marie-du-Mont ; et sa fille aînée, Suzanne de Longaunay qu’elle avait eue de son premier mariage avec le baron de Longaunay, épousa messire Claude de la Guiche, chevalier des ordres du Roi, comte de Saint-Géran et gouverneur du Bourbonnais. Ce seigneur était fils de M. le maréchal de Saint-Géran et d’Anne de Tournon, dame de La Palisse, sa première femme. Il se trouvait ainsi le gendre de la femme de son père.
Marie de la Guiche, sœur maternelle de la comtesse de Saint-Géran, et fille aînée du maréchal, épousa Charles de Lévi, duc de Ventadour et pair de France, gouverneur du haut et bas Limousin. Devenue veuve, elle se retira au château de Sainte-Marie pour y mener, loin du monde, une vie consacrée aux bonnes œuvres. Elle y mourut en 1701, et fut inhumée, le 29 août, dans le caveau de sa famille.

Cette dame avait eu de son mariage avec Charles de Lévi, duc de Ventadour, un fils et deux filles. Le premier nommé Louis-Charles, duc de Ventadour après son père, épousa, le 14 mars 1571, Charlotte-Eléonore-Madeleine de La Motte Houdancourt, gouvernante des enfants de France. L’aînée des deux filles, Marguerite-Félicie, épousa Henri de Durfort, duc de Duras, et la cadette Marie-Henriette fut religieuse à Moulins.
Du mariage du jeune duc de Ventadour avec Charlotte de La Motte Houdancourt, il n’y eut qu’une fille, Anne de Lévi, dame de Sainte-Marie-du-Mont, etc., née en février 1673. Elle épousa, en premières noces, Louis-Charles de la Tour-d’Auvergne, vicomte de Turenne, et en secondes noces Hercule Meriadec de Rohan, prince de Soubise, gouverneur de Champagne et de Brie, capitaine-lieutenant des gendarmes de la garde du Roi, etc.

C’est ainsi que le domaine de Sainte-Marie-du-Mont passa dans l’illustre maison de Rohan, à laquelle étaient attachés dès-lors les titres de prince et d’altesse, et dont les ayeux avaient pris cette fière devise :


« Duc je ne daigne,
Roi je ne puis ;
Prince de Bretaigne
Rohan je suis
. ».

Charles de Rohan, prince de Soubise, est mort en 1786. Il était Maréchal de France. S’il n’avait pas été heureux à la bataille de Rosbach, où il commandait l’armée française contre Frédéric, Roi de Prusse, il avait dignement relevé l’honneur de nos armes à la journée du 30 octobre à Lutzelberg, dont le succès lui fit obtenir le bâton de maréchal.

Les héritiers de ce prince ont été le duc de Bourbon, prince de Condé, mort tristement il y a quelques années, et la princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, fils et fille de Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé et de Charlotte-Godefride-Elisabeth de Rohan-Soubise. Une partie de la succession du maréchal avait été vendue pendant la révolution : l’autre partie du domaine de Sainte-Marie-du-Mont, qui avait été séquestrée sous le régime de la terreur, a été aliénée en 1822.

Ce beau domaine se trouve maintenant partagé entre une multitude de propriétaires de divers lieux. Il n’y a plus d’ensemble. Le château est détruit ; les beaux bois de haute futaie qui l’entouraient sont tombés sous la hache révolutionnaire. C’est une justice de reconnaître et de remarquer ici que cette antique et illustre famille a fait le bien-être de cette paroisse pendant 900 ans. L’église, l’hospice, l’école, le presbytère sont des titres incontestables qui rappelleront toujours leur munificence et leurs bienfaits.

Source :
Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, année 1844
• Du château et de la famille Aux-Epaulles, par M. l’abbé Louis (pages 198 à 211)

Notes

[1] Nous écrivons ce nom par deux ll , parce que les signatures qui nous restent de Henri-Robert, sont de cette manière.