Le50enligneBIS
> Paroisses (Manche) > abc > Canisy > le chateau de Canisy > Histoire > Le château de Canisy

Le château de Canisy


NDLR : Texte de 1899 (voir source en bas de page)

Liens externes : 1 carte postale et 4 photos du château

Carte postale
Photo 1
Photo 2
Photo 3
Photo 4


JPEG - 1.8 ko

e château de Canisy ne se présente pas à nos yeux dans l’intégrité du dessein qui reçut son exécution à la fin du XVIe siècle. A cette époque, le plan décrivait un quadrilatère aux côtés presque égaux, flanqué à chaque angle d’une tour ronde. Des fossés entouraient l’enceinte dans la majeure partie de son périmètre. A l’est, un étang, bordé par une importante chaussée, maintenait l’eau des douves à un niveau suffisamment élevé. Des murailles ou des logements entouraient une vaste cour d’honneur.

Hervé de Carbonnel, qui ordonna la construction du château, s’était préoccupé de l’idée de défense ; mais la disposition des murs formant courtines, flanqués par des tours, et qui rappelle le réduit féodal de l’homme de guerre, est le seul élément ancien transmis par le moyen âge au constructeur de la nouvelle résidence. Obéissant aux habitudes prises, depuis le milieu du XVIe siècle, par les seigneurs de la cour des Valois-Angoulême, Hervé de Carbonnel laissa son architecte percer les murailles et les tours d’angle, d’ouvertures hospitalières, ornées, suivant les données importées d’Italie et accommodées au goût français par Philibert Delorme et ses élèves, de matériaux polychromes appareillés en bossages.

Le rude et austère extérieur du palais féodal se transforma en façades plaisantes à l’œil ; l’idée de luxe supplanta celle de puissance militaire.

Tel qu’il sortit des mains de l’architecte, aux environs de 1610, Canisy était pourtant à l’abri d’un coup de main, mais il réunit tous les éléments de la construction moderne. L’importance des ouvertures, le remplacement des meneaux en pierre par des fenêtres en menuiserie, la soumission aux lois de la symétrie, ce sont là des formules qui n’appartiennent plus au moyen âge.

A une époque que nous n’avons pu préciser, le seigneur de Canisy accentua encore le caractère solennel commun à toutes les grandes habitations du XVIIe siècle en France, par la création d’avenues rectilignes qui conduisaient du château dans la campagne.

L’incendie qui, vers 1740, vint détruire une partie des bâtiments, et après lequel la cour d’honneur resta ouverte sur deux de ses faces, les remaniements importants dont l’aménagement intérieur a été l’objet au cours du XVIIIe siècle, n’ont pas altéré l’impression d’ensemble qui devait frapper le spectateur quand il apercevait dans son intégrité cette importante construction.

Il nous est resté, à peu près intacts, tout le côté est du grand quadrilatère, plus de moitié de la façade sud, avec le pavillon central, puis trois des quatre tours d’angle, et nous savons à quelle époque le tout a été bâti.

Le marché conclu entre Hervé de Carbonnel et François Gabriel, architecte du maréchal de Matignon, existe encore dans sa forme originale aux archives du château de Canisy. Tous les détails contenus dans cet écrit, les dimensions minutieusement relevées, s’appliquent à l’escalier principal qui dessert encore aujourd’hui les étages du château. Cet escalier est à volées droites et à paliers, avec des marches dressées sur trois faces, celle du dessous formant plafond. Les marches portent aux deux bouts dans des murs d’échiffre. Sans doute la technique est un peu naïve et l’aspect général plus solide qu’élégant ; mais éclairée par de grandes fenêtres, larges et commodes, cette montée, de deux mètres d’ouverture, produit un effet réellement grandiose. Les murs comportent la même ornementation que l’extérieur : des bossages en pierre violette se détachant sur le nu de la maçonnerie, traversés par des moulures finement profilées en pierre blanche ; bref, la décoration est identique à celle des façades du dehors.

Des remaniements successifs ont modifié la distribution intérieure. Au rez-de-chaussée, d’énormes pièces, qui participent de la salle des gardes, de la galerie, du salon moderne, ont été aménagées et décorées au cours du XVIIe siècle. Les chambres à coucher, situées au premier étage, avec jour au midi et à l’est, sont rangées le long d’un corridor.
Dans le plan primitif, le rez-de-chaussée comportait un plafond moins élevé que le premier étage.

La décoration intérieure n’est pas contemporaine de la construction. Les chambres du premier étage ont dû être aménagées après l’incendie de 1740, lorsque les Faudoas, renonçant à reconstruire la partie en ruines, sont venus s’installer dans les bâtiments que le feu avait respectés. Ce qui donne crédit à cette supposition, c’est que la décoration des chambres, soigneusement respectée dans la dernière restauration, offre tous les caractères de l’architecture de la dernière moitié du XVIIIe siècle.

L’architecte nommé dans le marché que nous avons cité et qui a construit le grand escalier après 1588, s’appelait François Gabriel. Il résulte de la lecture du document que le château était déjà debout à cette époque, et que Hervé de Carbonnel entendait transformer en un escalier monumental ce qui servait alors de cuisine. L’écrit que nous avons sous les yeux ne se refuse pas à la supposition que l’architecte, chargé de l’escalier, était le même que l’inventeur du plan d’ensemble. Ce qui est certain, c’est que Gabriel n’a fait qu’appliquer au morceau qu’il s’est chargé de construire les formules architecturales qui ont présidé à la construction de tout le monument. La construction a pu être scindée en plusieurs reprises, des améliorations ont pu être apportées, au cours du travail, au dessein primitif, mais, nous pouvons l’affirmer, une inspiration unique a dirigé toute l’œuvre.

Le caractère le plus saillant du monument, c’est la grandeur de l’effet obtenu, la solidité de l’aspect, et la simplicité autant que la logique des moyens employés. Moins ornées que celles de Torigny, peut-être moins ambitieuses, les façades de Canisy peuvent passer pour un modèle accompli de sincérité et de discrétion dans l’expression architecturale du luxe et de la puissance.

Les familles qui ont possédé le château sont les Carbonnel, les Faudoas et les Kergorlay.

Au milieu du XIIe siècle, Toustain de Billy trouve une famille de Canisy, dont une fille épouse Hugues de Carbonnel, seigneur de Nacqueville. Celui-ci portait dans ses armes : Coupé de gueules et d’azur, chargé de trois besants d’hermine.

Les Carbonnel étaient probablement d’origine normande. Vincent de Beauvais, dans son Speculum historiae, parle d’un Harold Carbonnel, compagnon de Rollon, et M. de Gerville d’un Hubert Carbonnel qui suivit Guillaume en Angleterre, d’un Hugues de Carbonnel qui se croisa contre les Sarrazins, et de plusieurs membres de cette famille qui partirent avec les Tancrède pour la conquête de la Sicile.

Puis nous les trouvons parmi les bienfaiteurs de l’église de Coutances. Diverses autres abbayes, celles de Saint-Fromond, de la Périne, l’hospice de Saint-Lo, sont l’objet de leurs générosités.

Un Herbert Carbonnel, chanoine de Coutances, fonda à Nacqueville une foire en l’honneur de saint Clair, martyr. Cette foire se tient encore de nos jours à Cherbourg, sous le nom de Saint-Clair-des-Marais.

Pendant la guerre de Cent ans, nous voyons les Carbonnel soutenir la cause du roi de France.
Guillaume défend Saint-Lo contre les Anglais avec Jean Tesson. Pendant l’occupation étrangère, il perdit ses biens qui furent confisqués, et ne put les reprendre qu’en 1449.

Jean Ier faisait partie, d’après la Chronique du Mont Saint-Michel, publiée par M. Siméon Luce, d’une association patriotique contre l’envahisseur, qui prenait le nom de « Galants de la feuillée ».

Un autre Carbonnel tint Jersey pendant 10 ans, à l’époque de la guerre des deux Roses.

Louis XI écrit de Chartres, en mai 1467, à son fidèle seigneur de Canisy.

En 1569, Charles IX envoya le collier de son ordre à Philippe Carbonnel. D’après les termes de la lettre du roi, rapportés par Toustain de Billy, cette distinction était due aux services rendus à la couronne pendant les guerres de religion.

A partir de ce moment les Carbonnel furent admis à la cour et leur élévation fut rapide. Hervé Carbonnel, chevalier, seigneur de Canisy, Cambernon, Tresgots, Marcambye, Orval, etc., est lieutenant général pour le roi en Basse-Normandie, gentilhomme de la chambre, gouverneur d’Avranches, capitaine de 50 hommes d’ armes d’ordonnance, et colonel d’un régiment d’infanterie. Il accompagne le maréchal de Matignon dans presque toutes ses campagnes.

Après la mort de Henri III, il prit le parti du Béarnais contre les ligueurs, combattit au Pollet, à Arques, à Ivry. C’est à la suite de cette campagne qu’il succéda à M. de Longaunay comme lieutenant général dans le grand bailliage de Cotentin. Il avait épousé la fille du maréchal de Matignon.

C’est lui qui fit construire le château actuel. Il mourut en 1604.

Ses deux fils servirent comme lui dans les armées royales : le second avait d’abord été destiné à l’Eglise, et désigné pour succéder à M. de Briroy comme évêque de Coutances. Il n’avait pas apparemment reçu les ordres, car il embrassa la carrière des armes, et, devenu maréchal de camp, général de l’armée de Piémont, il fut tué d’un coup de pistolet au siège de Valence, en 1646.

René Carbonnel, l’aîné, succéda à toutes les charges héréditaires de son père. C’est en sa faveur que la seigneurie de Canisy fut érigée en marquisat par la réunion des baronnies de Courcy, du Hommet et de Canisy. Cette dernière baronnie comprenait 28 paroisses, dont relevaient 27 fiefs (décembre 1619).

Il épousa noble dame Claude Pellet, fille du grand bailli et gouverneur de Caen, et héritière de Geoffroy Herbert, évêque de Coutances.

Le dernier mâle de la branche des Carbonnel habitant Canisy fut René, fils de Hervé II. Sa fille épousa Antoine de Faudoas, comte de Sérillac, descendant du sire de Barbazan, le chambellan de Charles III.

En juin 1761, messire Charles-Antoine de Faudoas, chevalier de Saint-Louis, lieutenant pour Sa Majesté au gouvernement de Basse-Normandie, obtint du roi de joindre à son nom celui de la terre de Canisy, qui dut s’appeler désormais le fief de Faudoas-Canisy.

Le fils de Charles-Antoine de Faudoas, Augustin-Hervé, épousa Isabelle-Jeanne de Bernières, qui lui donna deux filles : Éléonore et Marie-Élisabeth-Justine.

Eléonore, son père et une tante, veuve de M. de Beaurepaire, furent arrêtés en 1793. Ils périrent tous les trois sur l’échafaud. Le prétexte de leur arrestation fut une lettre saisie par la police jacobine et que l’accusateur public dénonça comme une insulte à la majesté de la nation. Mademoiselle de Faudoas avait écrit que sa chienne venait de lui donner « trois petits citoyens ».

La soeur de la victime, Marie-Elisabeth-Justine échappa seule au massacre. Dame pour accompagner Madame, comtesse de Provence, elle avait épousé, en 1789, Louis-Florian-Paul, comte de Kergorlay, et la Révolution avait surpris les deux époux au milieu de leur voyage de noces, qui se transforma en un exil de plusieurs années passées en Bohême.

Le comte de Kergorlay descendait d’une noble famille de Bretagne, l’une des plus anciennes de cette province, et qui comptait parmi ses ancêtres Conan, duc de Bretagne, et une aïeule de Marie Stuart. Un Kergorlay se distingua par son énergie au combat des Trente, du côté des Français, et un de ses petits-fils, Alain-Marie, fut blessé à Fontenoy.

Le nouveau châtelain de Canisy ne démentit pas la renommée guerrière de ses ancêtres. Il servait dans la cavalerie avant la Révolution et se joignit, en 1792, à l’armée des princes.

A leur retour en France, M. et Madame de Kergorlay retrouvèrent intact le domaine de Canisy, qu’un ami dévoué avait eu l’art, par une procédure savamment traînée en longueur, d’arracher à la confiscation.

Ils se réinstallèrent dans le château, fort endommagé par de longues années d’abandon, et reprirent les traditions de bienfaisance de leurs prédécesseurs.

En 1820, M. de Kergorlay fut élu député de la Manche. Pair de France en 1827, il mourut en 1830.

Obéissant à la mode rapportée de l’émigration par beaucoup de propriétaires et qui a causé la destruction de la plupart des créations de Le Nôtre ou de ses élèves, le comte de Kergorlay fit abattre les avenues, et tracer le plan d’un parc anglais. Son fils, le comte Hervé de Kergorlay, consacra sa vie à l’amélioration de l’agriculture normande, à l’importation de reproducteurs choisis avec le plus grand soin. L’impulsion qu’il communiqua à l’élevage se fait encore sentir de nos jours.

Conseiller général, député de Saint-Lo, il occupa dans nos assemblées délibérantes la situation que lui assuraient l’habitude du monde et des affaires, et une haute culture intellectuelle.

De son côté, la comtesse de Kergorlay mettait au service des pauvres une charité infatigable, aussi discrète que clairvoyante. Les œuvres qu’elle a fondées pour l’instruction de la jeunesse, les secours médicaux, l’assistance aux misérables, l’organisation puissante qui assurait l’avenir à ces œuvres, appartiennent à l’histoire du pays, et sont une de ses gloires. Le propriétaire actuel perpétue les traditions de ses ancêtres. Récemment, il dotait Canisy d’une église, modèle de convenance et de bon goût. Dans la restauration du château, commencée par son père et qu’il a terminée, il s’est appliqué à restituer l’ancien état de la fin du dernier siècle. Ce respect du passé, qui devrait être la loi de tous les restaurateurs, lui a permis de conserver à sa résidence tout son caractère de riche et noble sévérité.
            (Gaétan Guillot)

Source :
La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc.
• La Manche : 1ere partie, date d’édition : 1899 - pages 29 à 33