Le50enligneBIS
> Paroisses (Manche) > pqrs > Saint-Fromond > Histoire > Le château de la Rivière, en Saint-Fromond

Le château de la Rivière, en Saint-Fromond


NDLR : Texte de 1899 (voir source en bas de page)


Une ruine, - telle qu’on en rêve pour les décors d’opéra, - qui, subitement, se dresse au tournant d’un étroit sentier ; deux tours massives flanquant une porte cochère, large et cintrée, accompagnée de sa poterne et surmontée d’une haute fenêtre à meneaux de pierre ; des pans de remparts dominant des fossés à demi comblés, et, dans un angle, un gros colombier, en forme de donjon trapu, étalant sa masse de pierre grise, envahie de lierre.

En entrant dans la cour, on voit une ferme à tuiles rouges adossée aux vieux murs d’enceinte, et les restes d’un élégant manoir de la fin du quinzième siècle.

Par les portes béantes, aux fines ogives en accent circonflexe enserrant des écussons frustes, on aperçoit des tonneaux de cidre ; les fenêtres, sculptées de minces nervures, ont, pour vitraux, les nuages ; des escaliers en vrille, taillés dans l’épaisseur des murs, s’élancent, éperdus, pour n’aboutir à rien, et une fluette tourelle, largement éventrée, laisse entrevoir, au travers de son épais rideau de verdure, une gracieuse plate-forme crénelée, maintenant séparée du monde par l’éboulement de l’escalier. Une vingtaine de marches conduisent à ce qui fut le premier étage ; toute une végétation vivace, semée par les vents du ciel, y pousse à l’aventure, et fait de ce coin de la ruine une sorte de jardin suspendu.

Par les croisées aux barreaux de fer, percées dans le rempart, on aperçoit les marais qui s’étendent à perte de vue, verdoyants en été, émaillés de troupeaux, mais inondés quand vient l’hiver, étangs immenses, peuplés de sauvagine, horizons tristes qui, sous un ciel brumeux, font comparer à la Hollande ces « bas pays » du Cotentin.

Le passé de ce manoir, les archives de la mairie de Saint-Fromond vont nous l’apprendre.

Situé, — dit un aveu rendu au roi en 1674, — sur la rivière de Vire, le château de la « Rivière de Montenay, aux douves et fossés duquel la mer flue et reflue », dépendait de la demi-baronnie de l’Honneur du Hommet-la-Rivière, dont le chef était assis au Hommet et qui fut érigée en comté par lettres de février 1651.

De cette demi-baronnie, jadis unie à l’autre moitié, et annexée à la connétablie de Normandie, dont les du Hommet furent, pendant plusieurs générations, titulaires, relevaient immédiatement les fiefs nobles de Saint-Fromond, la Motte-d’Airel, Amigny, le Mesnil-Véneron, Cavigny, Moon-en-Bessin, Blagny, Saint-Pierre-d’Arthenay, Soulle-Arthenay, Soulle, la Rocque, Fierville, le Chastel, Thère, Maubec, le Campgrain, Langlet ; — et médiatement, Le Dézert, Airel, la Jugannière, le Bois-Jugan, Daye, le Dézert et la Mare-du-Dézert, qui relevaient, les quatre premiers, de Thère, les deux suivants, de Soulle ; le Dézert, du Mesnil-Véneron ; et la Mare, de Cavigny.

Quant aux marais considérables qui entourent le château, par une transaction passée devant les tabellions du Hommet pour le siège de Moon-en-Bessin, le 17 août 1626, le seigneur en avait inféodé 450 vergées à la commune de Saint-Fromond, se réservant Fresbouge, qu’il avait fait clore, et quelques tentes ou mares à gibier. Au nombre des rentes en nature dues à la baronnie, figuraient cire, poivre, cumin, sel franc, éperviers, fers à cheval, laisses à lévriers, etc. Les vassaux devaient aussi, pour la foire de Daye, qui se tenait le jour de Saint-Jean-Baptiste, charrier les branches nécessaires à la construction d’un « auditoire de feuillie » pour la séance des officiers du seigneur qui percevaient les droits de coutume et travers, — autrement dit, passage, — sur la baronnie.

Le premier seigneur de la Rivière dont le nom soit parvenu jusqu’à nous est Geoffroy de Montenay, qui vivait à la fin du XIIIe siècle. Grâce à un acte découvert par M. Lepingard aux Archives de la Manche (prieuré de Saint-Fromond), nous savons qu’en 1285, Gaufridus de Monteneio, miles, dominus de Riparia Sancti Fromondi, promit, aux religieux du prieuré, l’assiette, sur son fief, de vingt sols tournois de rente, en récompense des oblations de la chapelle qu’il devait construire dans son manoir. Ce manoir, s’il était fortifié au XIIIe siècle, avait cessé de l’être, car, en juin 1400, autorisation fut donnée par Charles VI à Isabeau de Meulent, dame de Thieuville, possédant, « en sa terre et baronnie du Hommet, un hostel appelé l’hostel de la Rivière, lequel est assis en belle (cour) et notable d’ancienneté, de faire fortifier ledit hostel et mettre en tel estat qu’il soit et puisse estre deffensable, et estre gardé et emparé en temps de guerre ».

Ce fief de la Rivière demeura dans la même famille jusqu’en 1462, époque à laquelle Jean de Montenay se vit contraint de s’en dessaisir. Il fut acheté par Christophe de Cerisay, seigneur de Vesly.

Son fils probable et héritier, Guillaume de Cerisay, écuyer, secrétaire du roi, naquit à Carentan, et Toustain de Billy le met au rang des hommes remarquables originaires de cette ville, « Je ne dois pas, dit-il, oublier Guillaume de Cerisay, seigneur du Chastel, du Hommet et de la Rivière, bailli du Cotentin. Il estoit vicomte de Carentan et fit bastir la chapelle du chasteau de la Rivière. Il portoit d’azur, au chevron d’argent, accompagné de trois croissants d’or. [1] Il fut tellement distingué qu’il fut choisi pour procureur de l’Echiquier en 1464. En 1473, le roi Louis XI, par lettres patentes données à Melun au mois de novembre, lui accorda haute justice en sa baronnie du Hommet, avec pouvoir de commettre des officiers, un lieutenant, un vicomte, un tabellion et autres. »

C’est lui, croyons-nous, qui fit construire le château actuel de la Rivière, commencé peut-être par son père. Dans son Histoire de l’Election de Carentan, M. de Pontaumont nous apprend qu’il fit également bâtir le chœur de l’église de Vesly, dont il était seigneur. Carentan, selon Toustain de Billy, lui doit aussi son église que les guerres et le temps avaient ruinée. Lui et sa femme, Jacqueline de Rentot, la rebâtirent en 1466. Ils furent inhumés sous un tombeau élevé dans la nef, vis-à-vis du crucifix, sous les cloches.

Les archives de cette église conservent le contrat de sa donation de 1490, par laquelle il « suplie très humblement MM. les curez, clercs de chœur, cousteurs, vicaires, et autres gens d’église, nobles, bourgeois, trésoriers, manans et habitans de ladite ville et paroisse, qu’il leur plaise lui octroyer les choses qui ensuivent, sous le bon plaisir et autorité du Révérend Père en Dieu, Monsieur l’Evesque de Coutances. Premièrement, qu’après son trespas sa povre charoigne soit hinumez en l’Esglize Nostre-Dame de Carentan, où il a eu de bien longtemps, et à sa très humble et fervente dévotion, et que ce soit en la fosse où fut enterrée sa feue femme à qui Dieu pardonne, devant la représentation et figure de la très douloureuse passion de nostre benoist Sauveur Jésus-Christ, qui est tout droit devant le benoist crucifix ; que sa dite povre charoigne soit mise en la fosse de sadite feue femme et au costé d’elle ». Dans la suite de l’acte, il fonde à perpétuité un office canonial en l’honneur de la Vierge, avec matines, vêpres, messe chantée chaque jour de la semaine, plus tous les mercredis une procession à la chapelle de Saint-Germain, peu éloignée de l’église. Il termine en demandant de comprendre dans ces prières ses parents défunts, nés et à naître, ainsi que ses serviteurs, tant vifs que trépassés. Le montant de cette fondation s’élevait à six vingt dix livres tournois de rente (130 livres) à prendre sur la sergenterie de Sainte-Mère-Eglise, les seigneuries d’Agon et de Vesly, la baronnie du Hommet et le fief de Fierville.

Nicolas de Cerisay, baron du Hommet, qui vivait en 1521, était probablement un petit-fils de Guillaume, car il ne figure pas au nombre de ses enfants dans la fondation précédente. Ce Nicolas, qui avait épousé Anne Bohier de Saint-Ciergue, semble n’avoir eu qu’une fille, Antoinette, titrée en 1538, dame baronnesse de la Rivière, épouse de François Olivier, seigneur de Leuville, chancelier de France. Ce nouveau baron de la Rivière, fils d’un président au Parlement de Paris, et petit-fils d’un simple procureur, était né à Paris en 1497. D’abord président à mortier, il se fit remarquer par son habileté, son éloquence et sa force d’âme. En 1545, François Ier lui confia les sceaux. Mais Diane de Poitiers, qui ne le trouvait pas assez souple au gré de ses désirs, les lui fit retirer par Henri II. On prit occasion d’une fluxion qui était tombée sur ses yeux et qui l’avait forcé de suspendre, pendant quelques jours, ses fonctions, pour lui demander sa démission, moyennant telle compensation qu’il voudrait exiger. Il répondit qu’il avait obtenu la charge de chancelier de France, grâce à de longs travaux et à des services importants qu’il avait rendus à l’Etat, qu’il n’avait pas démérité, et que, de son vivant, il ne consentirait jamais à ce que personne en prit le titre, mais qu’il ne demandait pas mieux qu’un autre en exerçât les fonctions. Il rendit donc les sceaux et conserva son titre. Rappelé par François II, en 1559, il gardait les sceaux quand l’empereur Ferdinand Ier envoya l’évêque de Trente en France pour demander la restitution de Metz, Toul et Verdun. L’ambassadeur de Ferdinand avait gagné la plupart des membres du Conseil. Le chancelier, qui le présidait, déconcerta ses mesures en proposant de trancher la tête à celui qui favoriserait ses demandes. Mort à Amboise, le 30 mars 1560, il fut inhumé à Paris, près de son père, en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, laissant cinq enfants, au nombre desquels : Jeanne Olivier, première femme d’Antoine de Monchy, seigneur de Sénarpont, chevalier de l’ordre du Roi ; et Jean Olivier, seigneur de Leuville, baron du Hommet et de la Rivière, chevalier de l’ordre du Roi, gentilhomme de sa chambre, qui décéda en 1597. De son mariage (1567) avec Suzanne de Chabannes-La Palice, il eut, entre autre postérité, Jean II, qui suit, et Françoise, mariée en 1604 à Pierre du Bois, dont la descendance fut substituée aux titres des Olivier.

Jean II Olivier, seigneur de Leuville, baron du Hommet et de la Rivière, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, capitaine de cinquante hommes d’armes de ses ordonnances, épousa Madeleine de Laubespine en 1598 et mourut en 1641. Parmi ses enfants, citons : Anne, femme de Pierre de Mornay, seigneur de Villarceau, et Louis Olivier, né en 1601, lieutenant général des armées du roi, qui obtint en 1650 et 1651, l’érection de ses terres de Leuville et de la Rivière en marquisat et en comté. Il trépassa en 1663, laissant de sa femme, Anne Morand du Mesnil baronne de Courseulles, Charles Olivier, marquis de Leuville, cornette aux chevau-légers de la garde, marié en 1670 à Marguerite de Laigue, et mort sans enfants, l’année suivante, à 22 ans ; et Marie-Anne, épouse, en 1660, d’Antoine Ruzé, marquis d’Effiat, Tilly, Lonjumeau, chevalier des ordres du roi et premier écuyer du duc d’Orléans.

Devenue, par la mort de son frère, baronne du Hommet et de la Rivière, la marquise d’Effiat laissa ces fiefs à son parent Louis de Mornay, seigneur de Villarceau, fils d’Anne Olivier, citée plus haut et qualifiée, dans un acte de 1685, de propriétaire de la baronnie de la Rivière. Quelques années plus tard, cette terre était possédée, nous ne savons à quel titre, par André de Monchy, marquis de Sénarpont, descendant probable de Jeanne Olivier, dame de Sénarpont, fille du chancelier. Mais sa jouissance fut loin d’être paisible, car, en vertu de douaires qu’il négligeait sans doute de leur payer, les deux marquises de Leuville qui vivaient encore, Anne Morand et Marguerite de Laigue, firent, en 1698, prononcer le décret de ses biens, de sorte que, l’année suivante, nous rencontrons Georges d’Argouges, marquis de Gratot, baron du Hommet-La Rivière au droit de dame Anne Morand, marquise de Leuville. Ce nouveau propriétaire eut le même sort que son prédécesseur, et, en 1725, Thomas Olivier du Bois, marquis de Leuville, maréchal de camp, requit de nouveau la saisie de la baronnie.
Grâce, peut-être, à une transaction, le 14 mars de la même année, Georges et Charles d’Argouges, frères, vendirent, devant les notaires au Châtelet de Paris, la baronnie de l’Honneur du Hommet-La-Rivière à François Olivier de Senozan, seigneur des comté de Senozan et baronnie de la Salle, marquis de Rony, intendant général des affaires du clergé de France.

Cette terre rentrait de la sorte dans la famille Olivier du Bois, descendue de Françoise Olivier, petite-fille du chancelier, et substituée à ses nom et titres.

Néanmoins, s’il faut en croire M. de Gerville, les Argouges continuèrent à habiter le château de la Rivière pendant plusieurs générations.

En 1728, Jean-Baptiste-Antoine Olivier, comte de Senozan, président aux Enquêtes, était seigneur de la baronnie qui échut, quelques années plus tard, à sa fille Anne-Sabine, mariée en 1730 à Charles-François-Christian de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, comte souverain de Luxe, duc de Beaumont (1765), etc., lieutenant général (1748), décédé en 1787.

La princesse de Tingry mourut en 1741, laissant, entre autres enfants, Louise-Pauline-Françoise qui hérita de la Rivière. Née en 1734, elle épousa d’abord, en 1752, Anne-François, duc de Montmorency, prince souverain d’Aigremont, puis, en 1764, Louis-François-Joseph, comte de Montmorency-Logny. Cette dernière baronne mourut le 25 août 1818. Ses biens, mis sous séquestre pendant son émigration, avaient été vendus, et le citoyen Charles Le Parquois, déclaré adjudicataire de ce qui fut jadis le château de la Rivière : des ruines croulant dans l’eau dormante d’un marais fiévreux..
            G. du Boscq de Beaumont.

Source :
La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc.
• La Manche : 1ere partie, date d’édition : 1899 - pages 42 à 46

Notes

[1] Ses supports et son cimier étaient des cerfs, par allusion, peut-être, à la première syllabe de son nom. On les voit encore assez distinctement au-dessus de la grande porte d’entrée du château de la Rivière. Ajoutons que ces supports étaient ceux de Louis XI.