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Le château de la Millerie


NDLR :
• Vue de ce château aux AD50

• Texte de 1899 (voir source en bas de page)


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’origine de ce nom de Millerie vient probablement de ce que la première habitation élevée dans ce domaine appartenait à une famille du nom de Milles, sur laquelle nous avons trouvé, dans les papiers du château, quelques rares renseignements.

A la fin du XVe siècle, les héritiers de Guillaume Milles fondent à Tessy [1] un service de messes pour le repos de l’âme de leur père. Les débiteurs des rentes consacrées à acquitter la fondation habitent, dit l’acte, Tessy, Beaucoudrey et Chevry.

Peu d’années après, apparaît dans les actes le titre de sieur de la Millerie, possédé par des Le Moussu, de race noble, dont l’un, en 1612, était lieutenant général de M. le bailli de Moyon ; un autre, Nicolas, fut enterré dans l’église de Chevry, où l’on voit encore son tombeau. A côté de lui fut enterrée sa femme, « demoiselle Louise Germain », que des pièces historiques nous signalent sous le nom de Louise Germain de la Conté, originaire de Saint-Jean-de-Daye.

La nièce de Louise Germain épousa M. de Boisdavy, mort glorieusement à Lens, et entra en religion après cet événement.

L’histoire de sa vie a été écrite par son oncle, le P. Le Moussu, jésuite, recteur du collège de Navarre, probablement né à la Millerie. Le manuscrit existe et sera sans doute publié quelque jour.

En 1658, Nicolas Le Moussu avait obtenu de Monseigneur de Loménie de Brienne l’autorisation d’ouvrir une chapelle dans sa maison de la Millerie. De ce sanctuaire familial, il ne reste rien, sinon deux tableaux qui l’ornaient jadis, et que l’on conserve encore de nos jours.

Les Le Moussu avaient droit de séance et de sépulture au premier rang du côté de l’évangile, dans la nef de l’église de Saint-Pierre de Tessy, et ce droit a été transmis à tous les propriétaires subséquents de la Millerie, jusqu’à la Révolution.

Antoine Le Moussu fut le dernier du nom. Ses deux nièces, dont l’une avait épousé Antoine Desmarets, écuyer, sieur de Bavent et de Montchaton, et l’autre, Louis Leroy, écuyer et sieur de la Bretonnière, de la paroisse de Muneville-le-Bingard, vendirent le domaine de la Millerie à Gilles Raould Oury, conseiller du roy, en l’élection de Saint-Lô. Une fille de ce dernier, Magdeleine, épousa M. Laffoley de Sorteval. Ce fut de leur fils, Philippe-Henri Laffoley, sieur d’Artilly, que Jean-Baptiste Pinel du Hamel, architecte du roy dans le corps des ponts et chaussées, bourgeois de Torigny, acquit le domaine de la Millerie.

Le nouvel acquéreur, aidé de son père et de son frère, tous les deux architectes du roy comme lui, s’empressa de modifier sa nouvelle habitation au goût du jour.

Nous n’avons pu recueillir que des renseignements incomplets sur cette famille d’architectes, qui, si l’on en juge par les travaux exécutés par eux au château, devaient être d’habiles gens, rompus aux difficultés de l’art de bâtir. Si l’on pouvait fouiller les archives complètes des fabriques du pays, il est probable que l’on retrouverait la main d’un Pinel dans nombre de restaurations ou décorations exécutées dans le pays, au cours du dernier siècle.

Le premier de la lignée parait être Nicolas, sieur de la Croix. Né à Chevry en 1675, il habita Torigny, où il avait acquis le droit de bourgeoisie. Nous avons lieu de supposer qu’il apprit les secrets de l’architecture et de la décoration en participant aux travaux importants dont le château des Matignon fut l’objet à la fin du XVIIe siècle. Peut-être collabora-t-il à la décoration de la « chambre dorée » et de l’aile maintenant détruite.

Les fils de Nicolas, Jacques et Jean-Baptiste, surtout ce dernier, qui s’intitule après lui sieur du Hamel de la Millerie, ont été du nombre des clients des ducs de Valentinois. Lorsque Jean-Baptiste Pinel acquit la Millerie, le prince de Monaco fit remise de partie du droit de treizième dû au seigneur suzerain, en considération des services qu’il avait rendus à Monseigneur le prince de Monaco, à Torigny.

La remise s’élevait à la somme de 683 livres 6 sols 8 deniers.

Nos trois architectes, qui avaient donné le plan de plusieurs églises du pays, entre autres du clocher de Saint-Romphaire, s’employèrent à la construction puis à l’ornementation de l’église de Chevry. La paroisse de ce nom, siège d’un fief relevant de la seigneurie de la Roche, dépendait de l’archidiaconé du Val-de-Vire et du doyenné de Percy. Elle paraît avoir été constituée fort anciennement.

En 1271, nous trouvons dans le dénombrement de l’ost de Foix (exercitus Feixensis) le nom de Guillaume Bertram, détenteur du fief de Chevry.

La suzeraineté de ce fief resta aux mains des comtes de Torigny, héritiers de la seigneurie de la Roche, jusqu’en 1783, époque à laquelle elle fut cédée à Jean-François-Christophe Pinel, qui s’intitula, depuis lors, seigneur et patron de Chevry. Au centre de ce fief s’élevait jadis une église fort ancienne, dont il ne reste plus que quelques pierres employées à la construction du presbytère de Chevry.
Sur l’une d’elles, on lit une date du XVIe siècle. On conserve aussi, dans cette église, un bas-relief représentant Notre-Seigneur en croix au milieu des douze apôtres : ce bas-relief a été vu et signalé par M. de Gerville, qui en parle dans un de ses manuscrits inédits.

Il est probable que cette vieille église était en ruines lorsque Nicolas Pinel en entreprit la reconstruction. Nous savons que, d’accord avec le curé de la paroisse, M. Debon, et en partie avec les deniers de celui-ci, il fit ériger la tour en 1730. Le portail occidental fut construit sous la direction de Jean-Baptiste Pinel, fils de Nicolas, ainsi qu’en témoigne une inscription encore lisible sur les vantaux de la porte.

De son côté, Jacques Pinel donna à l’église un lustre en bois doré, d’un dessin et d’une exécution assez remarquables.

Nicolas Pinel mourut à Tessy en 1757, six mois après l’acquisition consentie par son fils du domaine de la Millerie. Il fut enterré dans l’église qu’il avait reconstruite et l’on peut lire sur la pierre tombale, qu’il se distingua « par son zèle pour l’ornement de cette église. »

Les travaux que Nicolas Pinel et ses fils ont exécutés à la Millerie peuvent se rapporter à deux époques bien distinctes. Le salon, la salle à manger qui de leur temps était la cuisine, et la façade principale peuvent être revendiqués par l’acquéreur de la Millerie. Le grand fronton central, le bas-relief qui le décore, le profil des entourages des fenêtres, le modèle des mascarons, sont l’œuvre d’un dessinateur habile, nourri des traditions architecturales en vogue dans la première moitié du XVIIIe siècle.

Quant à l’escalier central et au pavillon formant corps avancé sur la façade postérieure, le style Louis XVI y apparaît avec ses lignes verticales un peu raides, ses pilastres cannelés, le profil de ses moulures, ses ouvertures ovales. Le chambranle et le linteau de la porte principale de ce côté ne laissent aucun doute sur l’attribution de cette partie de la construction à celui des Pinel qui vivait vers 1775.

Tout en modifiant profondément le style de leur habitation, les architectes propriétaires respectèrent l’ordonnance générale, la silhouette très élégante de l’ancien logis. Celui-ci datait très vraisemblablement de l’époque de Henri IV. Il avait été construit par les Le Moussu sur le modèle de gentilhommière qu’avaient dicté aux nobles normands les terreurs des guerres de religion. Avec ses murs épais, ses ouvertures rares, ses pavillons d’angle, l’ancien château de la Millerie était, à la rigueur, à l’abri d’un coup de main.

Les Pinel conservèrent les toits pointus et la solide charpente du vieux logis. Ils eurent le mérite d’allier, dans une savante harmonie, les travaux neufs avec l’ancienne bâtisse et donnèrent à tout l’édifice un caractère d’ensemble que comportent rarement ces maisons élevées à plusieurs reprises, sous des inspirations très différentes. Il est vrai qu’ils étaient les maîtres, et qu’ils pouvaient ne prendre de la mode que ce que leur goût artistique leur dictait.

Le fils de Jacques Pinel, qui hérita de son père et de son oncle, fut comme eux bourgeois de Torigny, mais ne suivit pas leur carrière. Il acheta la seigneurie et le patronage de Chevry des princes de Monaco, s’intitula seigneur et patron de la paroisse et prit femme dans la noblesse du pays. De Mademoiselle de Billeheust de Boëssé, il n’eut qu’une fille, Marie-Thérèse-Victoire, qu’épousa François-Joseph Leconte, écuyer, sieur de Sainte-Suzanne, qui devint, sous le premier Empire et la Restauration, membre du conseil général de la Manche et juge de paix de Tessy.

Il ne laissait qu’un fils, Sigismond, né à Chevry en 1797, qui servit sous la Restauration comme officier de cavalerie et fut garde du corps de Charles X. Il épousa, en 1836, Mademoiselle Épron de la Fossardière et mourut en 1854. Il habitait constamment la Millerie.

Son fils Sigismond-Charles-Joseph mourut célibataire en 1864. Madame de Sainte-Suzanne, née de la Fossardière, hérita de son fils. Elle mourut en 1884, laissant tous ses biens à ses neveux, MM. Léon et Alfred Prémont, tous les deux membres influents du conseil général de la Manche.
            Gaétan Guillot.

Source :
La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc.
• La Manche : 1ere partie, date d’édition : 1899 - pages 78 à 80

Notes

[1] NDLR : En 1854, Tessy devient Tessy-sur-Vire (source wikipedia)