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Le château du Vast

NDLR : connu aujourd’hui comme "la Germonière"


NDLR :
Cartes postales et photos du Vast sur le BIS
Le Vast : cartes postales anciennes

Texte ci-dessous de 1899 (voir source en bas de page)


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e voyageur qui vient de Saint-Vaast-la-Hougue, et qui prend à Quettehou la route de Cherbourg, est agréablement surpris en arrivant dans la vallée de Saire, à la vue du château du Vast. C’est une construction irrégulière, mais qui plaît par la grandeur de son ensemble et par ses deux pavillons pittoresques. De vastes prairies entourent un parc planté de grands arbres et sillonné par cette jolie rivière de Saire, qui donne, à ce coin de la Normandie, avec son nom, un aspect si frais et si pittoresque.
D’habiles industriels utilisèrent, au Vast, pendant quatre-vingt-trois ans, ce cours d’eau pour un établissement qui, après avoir été le plus important du département de la Manche, dut être abandonné par les descendants de celui qui l’avait fondé.

S’il ne reste plus rien de l’ancienne filature, on peut dire cependant que son souvenir survit dans ces magnifiques cascades, dont les eaux écumeuses se heurtent avec fracas contre des rochers artistement placés. De la route, en admirant ces cascades, à travers un sous-bois charmant, qui se douterait que l’on est en présence de la chute d’eau qui mit en marche l’usine jusqu’en 1886 ? Pour arriver à ce résultat, des transformations très importantes furent exécutées, il y a peu de temps, d’après les ordres du châtelain actuel, M. Edmond de la Germonière, par la maison Combaz, à laquelle est due la construction des cascades du bois de Boulogne. Tout a été fait avec tant de goût et d’harmonie que la main de l’homme ne semble pas avoir passé par là.

Avant de retracer l’histoire de ce château, citons les noms des anciens seigneurs patrons de la paroisse, les de Vierville, les Suhart, les Castel, les d’Anneville. [1] Les limites restreintes qui nous ont été imposées pour cet article, ne nous permettent pas de nous étendre sur ces familles qui sont du reste suffisamment connues, par la notice de M. Louis Drouet sur la commune du Vast. Nous n’avons rien de mieux à faire que de renvoyer les lecteurs de La Normandie monumentale à ce travail auquel nous avons puisé de si précieuses indications. [2]

Il y avait trois fiefs sur le territoire du Vast : le fief du Vast, le fief de la Motte-du-Vast et celui de Commendal, longtemps la propriété des d’Aigremont, seigneurs du Vicel et de Pépinvast, et qui s’étendait sur les deux paroisses du Vicel et du Vast.

Le 18 septembre 1753, François-Pierre de Briqueville de la Luzerne, chevalier, seigneur et patron de Monfreville, lieutenant général des armées du roi et lieutenant des gardes du corps de Sa Majesté, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, fils et héritier de feu messire de Briqueville de la Luzerne, seigneur et patron dudit lieu de Monfreville, chevalier des ordres du roi et vice-amiral de France, confessait et avouait tenir la moitié d’un fief de haubert, appelé le fief de la Motte du Vast, assis en la paroisse du Vast, vicomté de Valognes, qui fut à Guillaume d’Eterville, escuyer, et à présent possédée par le sieur Castel de Saint-Pierre-Église.

Après ces indications prises un peu au hasard, traçons brièvement l’histoire du château actuel du Vast, qui sera plutôt l’histoire de la filature dont nous venons de parler.

Vers 1795, M. Philippe Fontenilliat, négociant à Rouen, achetait la terre du Vast, dans le but d’y construire un établissement industriel. Ce vaste domaine offrait le double avantage de s’étendre de chaque côté de la rivière de Saire, sur une longueur de près de cinq kilomètres, et de se trouver à peu de distance des ports de Cherbourg, de Saint-Vaast-la-Hougue et de Barfleur.

Quatre anciens moulins dépendaient de cette propriété, dont deux à blé et deux à papier. L’industrie du papier exista au Vast, dès le milieu du XVIIe siècle, pour disparaître à la fin du siècle dernier. Mgr Le Nordez en a fait revivre le souvenir, dans un conte agréablement écrit et qui a pour titre : Pourquoi le moulin du Vast a pris sa retraite ?.

M. Fontenilliat, après avoir détruit trois moulins, réunit leurs chutes en y ajoutant celle du moulin dit « du Vast » qu’il avait conservé. L’habile industriel parvint ainsi à obtenir une chute totale de 7 mètres, d’une force de 150 chevaux. Il creusait, en même temps, à travers ses terres, un canal de fuite d’une longueur de 1,400 mètres. Les arbres plantés à cette époque, le long de ce canal, sont devenus très beaux et donnent à la promenade de l’Ilet un cachet et un charme particuliers.

En 1803, l’usine était construite. Ses débuts furent brillants et elle prit rapidement une grande extension, avec ses 600 ouvriers qui arrivaient à produire de 1,500 à 1, 600 livres de coton filé par jour.

Plus tard, en 1817, M. Fontenilliat, voulant encore augmenter la puissance de sa filature, convertissait en étangs, trois hectares de prairies, situés au-dessus du moulin du Vast. Enfin, en 1820, il édifiait, d’après le système anglais, un vaste moulin, qui est encore en pleine activité, et dont M. de Gerville parle avec admiration, dans ses Études géographiques et historiques sur le département de la Manche.

Tous ces travaux amenèrent un heureux changement dans la commune du Vast et dans les communes voisines. Sous l’initiative intelligente de M. Fontenilliat, des routes et des chemins furent percés dans ce pays, si déshérité jusque-là. De nombreuses maisons d’ouvriers [3] s’élevèrent dans le voisinage de l’usine, et cette paroisse, qui comptait seulement 134 feux à la fin du siècle dernier, arrivait, en 1831, à une population de 1,706 habitants. Est-il utile d’ajouter que la fermeture de cet établissement industriel et la désertion générale de nos campagnes ont amené depuis, au Vast, une diminution très notable de population.

M. Fontenilliat dirigea longtemps l’établissement qu’il avait fondé, mais, à partir de 1825, il confia la suite de ses affaires à deux de ses fils, MM. Édouard et Henri Fontenilliat.

M. Philippe Fontenilliat mourut au Vast, en décembre 1827, et fut inhumé, dans le cimetière de la paroisse, près de l’entrée de l’église.

L’association des deux frères dura jusqu’en 1831. Henri Fontenilliat quitta le Vast et devint receveur général, d’abord à Nantes, puis à Bordeaux. Il se maria avec une Belge, Mademoiselle Mosselmann, dont il eut deux filles. L’aînée épousa M. Casimir-Perier, fils du ministre de Louis-Philippe et père de Jean Casimir-Perier, l’ancien président de la République. La seconde épousa le duc d’Audiffret-Pasquier, membre de l’Académie française, dont le rôle à l’Assemblée de 1871 est trop connu pour que nous ayons à le rappeler ici.

Édouard Fontenilliat, qui était resté au Vast, avait épousé, en 1813, Mademoiselle Rangeard de la Germonière, originaire de Touraine, petite-fille de M. de la Grandière, maire de Tours en 1760.

De ce mariage naquirent trois filles, dont l’aînée épousa son oncle, M. Hippolyte Rangeard de la Germonière. Ce dernier habitait Rouen, mais, dès 1831, il était associé à la filature du Vast, par son beau-frère devenu son beau-père, et, en 1858, il restait seul à la tête de l’usine.

Suivant la tradition de la famille Fontenilliat, il s’était aussi associé son fils, Edmond de la Germonière, qui épousa, en 1871, la fille de M. Blavoyer, député de l’Aube. Tous deux continuèrent les affaires jusqu’en 1886, époque à laquelle ils prirent le parti de renoncer à une industrie qui n’avait connu que des jours de prospérité jusqu’aux funestes traités de 1860.

M. H. de la Germonière mourut au Vast, le 29 janvier 1887, à l’âge de 80 ans, entouré de l’estime et de la sympathie de tous. Un très beau buste en marbre blanc, signé Adam Salomon, conserve les traits de cet homme, aussi bon qu’intelligent, et orne la bibliothèque du château du Vast, où son fils s’est plu à réunir les livres normands les plus rares.

L’usine du Vast fut démolie en 1891 et 1892. Quant à la grande maison, sans caractère architectural, construite au siècle dernier, elle s’est transformée, sous l’habile direction de M. Trolliet, architecte de Paris, en une belle et vaste demeure qui s’harmonise très agréablement avec le paysage. Pour arriver à ce résultat, il a fallu exécuter des travaux considérables ; ils furent commencés en 1892 et terminés en septembre 1895.

Nous ne pouvons laisser le château du Vast, sans mentionner l’hôpital fondé par M. et Madame Edmond de la Germonière, pour les pauvres malades de la commune.

Disons maintenant quelques mots de l’église du Vast, qui possède à son chevet un des plus beaux vitraux du département de la Manche. Ses quatre panneaux représentent l’archange Gabriel, la Sainte-Vierge, sainte Marie-Magdeleine et saint Jean-Baptiste. Au bas de la verrière sont représentés les donateurs et leurs nobles dames en costume du temps.

Les armoiries des Suhart et des de Canouville, qui s’y trouvent figurées, nous permettent de mettre des noms sur quelques-unes de ces figures. Le 16 octobre 1383, Roger Suhart, patron de la paroisse, avait épousé noble demoiselle de Canouville. [4]

Voici grâce à quelles circonstances ces armoiries ont été conservées. En 1725, on avait élevé suivant le goût du temps, dans l’église du Vast, un autel avec contretable, dont le premier effet fut de masquer la verrière. Tout le monde sait qu’au moment de la tourmente révolutionnaire, les ordres les plus rigoureux furent donnés pour que l’on fît disparaître dans les églises, châteaux, hôtels, ces emblèmes séditieux, derniers vestiges d’un temps de barbarie. Les vitraux eurent particulièrement à souffrir de cette loi, et nous devons aujourd’hui nous féliciter du travail accompli au Vast en 1726.

La verrière de cette église, restée si longtemps cachée, devait apparaître avec tous ses souvenirs en 1843, sous l’administration de M. l’abbé Roger, alors curé de la paroisse ; elle fut restaurée plus tard, en 1885, avec beaucoup de soin.

Ajoutons que Notre-Dame du Vast est un des édifices religieux les mieux entretenus de l’arrondissement de Cherbourg. Le chœur, avec ses quatre travées, est de la même époque que le vitrail, tandis que la nef, le transept et la tour ont été construits en 1863, dans le style du XIIIe siècle.

Dans le courant du XVIII siècle, la paroisse du Vast était gouvernée par Guillaume Adam, frère de Jean-Martin Adam, procureur aux juridictions royales des bailliage et vicomté de Valognes.

Ce prêtre a composé un mémoire, resté manuscrit, et qui a pour titre : « Adam, curé du Vast pour satisfaire à la réponse au mémoire relatif au projet de l’Histoire générale de la Province de Normandie. » Nous y lisons ce passage : « Le patronage (de l’église du Vast) en est resté aux laïques. On a dit cy-devant que M. d’Anneville en est le patron ; ce n’était que bois, broussailles, vignes sauvages, bruyères, lieux inaccessibles, comme on le voit encore, à l’exception de certains bas-fonds qui se trouvent arrosés. La terre n’y produit presque rien quand il ne pleut pas de huit jours en huit jours, ce qui fait dire, en commun proverbe, qu’il faut une poudrée d’eau du ciel tous les dimanches comme le curé donne l’eau bénite. »

Il est curieux de mettre en regard de ce témoignage, l’appréciation de Mgr Le Nordez, qui est un enfant du pays : « Le Vast est un des sites les plus pittoresques de la Basse-Normandie ; on l’a appelé une petite Suisse. Collines boisées, vallons, rivières, cascades, prairies vertes et landes arides, tout s’y donne rendez-vous.
Les artistes n’y viennent guère, les touristes pas davantage, parce que les hommes sont d’incorrigibles routiniers qui ne connaissent de chemin bon, à leur avis, que brèche où sont passés les autres. »

Cette description n’est-elle pas plus juste que celle du bon curé Adam, qui songeait, sans doute, aux revenus de sa cure et avait lieu de craindre qu’on n’augmentât ses impositions ? Cependant, pour rester dans la vérité, disons en terminant que les artistes et les touristes, loin de dédaigner cette jolie contrée, y viennent en grand nombre. Sans parler de Saint-Vaast-la-Hougue, de Morsalines et de Barfleur, l’étang de Gonneville, le Vast, Pépinvast, la Pernelle offriront toujours, aux promeneurs, des paysages pittoresques et d’intéressants souvenirs.
            Ch.-A. de Beaurepaire.

Source :
La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc.
• La Manche : 2eme partie, date d’édition : 1899 - pages 35 à 39

Notes

[1] Dans l’Etat M. S., dressé en 1616 par Antoine de Franquetot, écuyer, sieur de Coigny et conseiller du roi, président au siège présidial et lieutenant général au bailliage de Cotentin, nous voyons cités comme nobles au Vast : Guillaume de Saumarescq, sieur de Haultecourt, les héritiers de François de Vierville, Robert de Hennot, Nicolas de Vierville, imposés chacun pour la somme de trente sous.

[2] Recherches historiques sur les vingt communes du canton de Saint-Pierre-Eglise.

[3] Parmi les ouvriers de la filature du Vast, citons un poète, Pierre Vastel, ouvrier sans instruction, qui a composé deux volumes de poésies où se font sentir la mélancolie et l’amour du pays. Le premier fut publié, à Valognes, en 1835, et le second, à Cherbourg, en 1837.

[4] Les armoiries des de Canouville étaient de gueules à trois molettes d’or.