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L’église de Saint-James-de-Beuvron (et quelques notes sur le rôle militaire de Saint-James)


NDLR :
Photo : Vue de l’église Saint-Jacques

Texte de 1899 (voir source en bas de page)


Le bourg de Saint-James-de-Beuvron, chef-lieu de canton de l’arrondissement d’Avranches, est situé sur un promontoire de 110 mètres d’altitude, dont la base est baignée de trois côtés par le Beuvron. Cette rivière, qui prend sa source dans les granits de Bretagne pour se jeter dans la Sélune, non loin des ruines de l’abbaye de Montmorel, coule au fond d’un ravin dont la direction générale est du sud au nord. Guillaume le Conquérant, en habile homme de guerre, comprit l’importance de ce lieu comme point stratégique. Il ne fit du reste que perfectionner un état de choses préexistant ; une position aussi favorable à la défense n’avait pas dû être négligée par les Romains, encore moins par les premiers Normands établis sur cette terre et exposés à de fréquentes incursions du côté de la Bretagne.

Ce fut dans ce but que ces derniers élevèrent, à un kilomètre environ de Saint-James, un retranchement appelé la Haie de Terre, dont les vestiges annoncent une œuvre considérable. Le Conquérant entoura le promontoire de Saint-James de hautes murailles flanquées de fortes tours, et fit construire un château sur le point le plus escarpé.

Trois digues puissantes arrêtèrent les eaux du Beuvron qui formèrent ainsi, sous les murs de la forteresse, trois étangs successifs d’une grande profondeur et d’une grande étendue. Que reste-t-il de tout cela ? Quelques pierres, quelques vestiges de souterrain, un pan de muraille, que seuls les yeux de l’archéologue et de l’historien s’efforcent de reconnaître. Le travail des hommes a laissé peu de traces ; l’œuvre de Dieu est restée, et les sites naturels ont peu varié. Les vues de Saint-James sont très pittoresques et rappellent avec moins d’originalité les sites du Mortainais. Les pentes qui mènent au Beuvron sont toujours escarpées et la vallée est toujours fraîche et délicieuse. Les étangs du duc Guillaume ont disparu, et le calme de ce lieu enchanteur n’est plus troublé par le bruit des hommes d’armes ; on n’entend que les « cascatelles des moulins et les voix joyeuses des lavandières ». Les traditions populaires se sont conservées, et dans les veillées, « on parle encore des sièges que la ville soutint autrefois, du temps des Anglais ».

Aujourd’hui, lorsqu’on arrive à Saint-James par la grande route d’Avranches à Fougères, on aperçoit, au fond de la vallée, le village de Saint-Benoît-de-Beuvron. D’après M. le chanoine Menard, cette bourgade, qui fait partie de la commune de Saint-James, est beaucoup plus ancienne que Saint-James lui-même.

M. l’abbé Desroches rapporte au VIIe siècle l’origine de Saint-Benoît, mais rien ne confirme cette opinion. Primitivement Saint-Benoît fut paroisse ; l’église Saint-Martin de Bellé, édifiée sur le promontoire où se trouve aujourd’hui la ville de Saint-James, n’était alors qu’une succursale.

Or, comme le fait remarquer judicieusement M. Le Héricher, la paroisse était au moins aussi ancienne que sa succursale. Ce qui nous reste aujourd’hui de l’église Saint-Benoît ne permettrait pas d’attribuer à sa construction une date bien reculée, si ce n’est les fonts qui pourraient, à la rigueur, être rapportés à l’époque romane ; le reste de la partie ancienne de l’édifice semble appartenir au XVIe siècle. De cure, elle devint, à la fin du siècle dernier, simple succursale. Fermée à l’époque révolutionnaire, ouverte de nouveau au culte en 1825, l’église Saint-Benoît ne redevint paroisse qu’en 1845. Sa nef fut rebâtie en l’année 1852, grâce au zèle de M. l’abbé Fouasse. Quant à l’église Saint-Martin, elle fut construite au XIIIe siècle, proche des murs, vers le couchant ; c’était un édifice de dimensions assez ordinaires, avec une nef et un seul bas-côté dans lequel se trouvait la chapelle Notre-Dame. Sa longueur, d’après un procès-verbal de 1687, était de 21 mètres, non compris l’épaisseur des murs.

A cette date, du reste, Saint-Martin était jugé insuffisant pour contenir tous les paroissiens ; mais il est probable qu’au moment de la construction de cette église, la plus grande partie de la population se trouvait à Saint-Benoît de Beuvron. Au commencement de ce siècle, l’église Saint-Martin existait encore à l’état de ruines. On la démolit en 1829 ; sa tour seule fut conservée jusqu’en 1835, à cause de l’horloge de la ville qui s’y trouvait. Le souvenir de cette église subsiste encore dans le nom de la place sur laquelle elle s’élevait autrefois. De plus, par un pieux sentiment de respect, on a réédifié, comme porte du cimetière, l’ancien portail de Saint-Martin. C’est un très gracieux spécimen du XIIIe siècle, avec ses rangées d’archivoltes, ses colonnes et ses colonnettes. Le tympan n’a pas de bas-relief. Quelques fenêtres gothiques furent également sauvées de la destruction par M. de Guiton, qui s’en rendit acquéreur et les fit rétablir dans sa chapelle. Il faut aussi mentionner, comme provenant de Saint-Martin de Bellé, une assez belle et grande madone gothique qui orne l’église actuelle de Saint-James.

Cette église, placée sous le vocable de Saint-Jacques le Majeur, est l’ancienne chapelle du prieuré, lequel dépendait de l’abbaye de Saint-Benoît de Fleury-sur-Loire. Cet édifice, à trois nefs, d’un style sévère et imposant, fut bâti vers l’année 1027, par les ducs Richard III et Robert, son frère. Guillaume le Conquérant accorda au prieuré de nombreux privilèges et des terres qui constituèrent ce qu’on appela plus tard « le fief de la prieuré ». L’église de ce monastère devint paroisse, à la fin du XVIIe siècle, et l’est encore aujourd’hui. Reconstruite en grande partie de nos jours, elle a perdu ce qu’elle avait de plus ancien et de plus curieux. Il ne reste d’elle que la porte de la façade, qui est aujourd’hui l’entrée de la crypte absidiale. « Elle est formée de deux archivoltes. Le cintre supérieur est orné de croix, d’étoiles, de feuillages crucifères et d’enroulements végétaux. Le tore repose sur deux chapiteaux historiés, dont l’un représente un dragon, l’autre, un oiseau semblant becqueter un homme. Les autres chapiteaux offrent des crosses végétales formant volute ». A mentionner également quelques tombes, dont la plupart ne semblent pas antérieures au XVIIe siècle, et deux antiques statues de saint Martin et de saint Louis. La partie moderne de l’église de Saint-James est sans intérêt archéologique ; on peut cependant signaler un petit monument consacré à M. l’abbé Desroches, dans le collatéral gauche, près de l’entrée du chœur.

Dans un vitrail, d’une exécution médiocre, appartenant à la catégorie des vitraux de présentation, saint Jacques, patron du défunt, le présente solennellement à Notre-Seigneur. L’artiste a figuré l’abbé Desroches à genoux, portant l’étole et le surplis, et ayant à ses pieds ses différents ouvrages, notamment les deux tomes de son Histoire du Mont Saint-Michel. Au bas du vitrail on lit :


A LA MÉMOIRE DE JACQUES DESROCHES
CURÉ DOYEN D’ISIGNY
OFFERT PAR Mlle MARIE DESROCHES, SA SOEUR
1879

La tablette en marbre noir qui est au-dessous porte, en lettres d’or, une longue épitaphe d’une forme incorrecte et naïve.

Les bâtiments du prieuré s’élevaient primitivement à côté de l’église, et le cloître fut construit contre le bas-côté du midi. Lors de la visite de l’archevêque de Rouen Eudes Rigaud, en 1256, il y avait au prieuré de Saint-James, sept moines de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire. Les revenus étaient alors de 220 livres. En 1263, le nombre des moines n’était plus que de quatre, et les revenus s’élevaient à la somme de 260 livres. Dans la suite, les prieurs, devenus seigneurs patrons, présentateurs des deux églises, Saint-Benoît et Saint-Martin, unies en un seul bénéfice, avaient des revenus et des droits qui leur assuraient, à Saint-James, une situation prépondérante. En 1748, lors des visites des paroisses du diocèse d’Avranches par Mgr Durand de Missy, le prieur est indiqué comme gros décimateur ; c’est lui qui nommait à la cure. Le curé n’avait que la 6e partie des grosses dîmes et des verdages. Le marquis de Canisy était seigneur.

Rôle militaire de Saint-James

L’histoire religieuse de Saint-James présente peu d’événements marquants : le rôle militaire de cette ville est, au contraire, très important.

A la fin du XIIe siècle, Raoul, comte de Fougères, s’avance sur Saint-James qu’il prend d’assaut et qu’il réduit en cendres. Au XIIIe siècle, Philippe-Auguste réunit au domaine royal le territoire de Saint-James, qui peu après est donné par le roi saint Louis à Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.

Ce dernier s’étant allié avec le roi d’Angleterre, le roi de France s’avance contre les Bretons à la tête d’une puissante armée, reçoit la soumission de Mauclerc et reprend Saint-James.
Louis X réunit, de nouveau, la ville et la châtellenie de Saint-James au duché de Bretagne ; mais Philippe de Valois les fait rentrer sous l’autorité royale, les donne ensuite à Philippe III, roi de Navarre, et les lui reprend presque aussitôt. A la guerre de Cent ans, nouvelles vicissitudes.
« Dès l’année de la descente des Anglais à la Hougue, et après la défaite de Crécy (1346), Renaud de Gobehen, envoyé par Edouard III, avec deux bannières pour augmenter les forces anglaises en Bretagne, donna un rude assaut à la ville de Saint-James ; mais il ne put la prendre, et ce fut en vain qu’il revint l’assiéger l’année suivante. Raoul Guiton la défendit victorieusement contre cette nouvelle attaque. »

Saint-James toutefois devait tomber au pouvoir des Anglais ; pris en septembre 1356, par le duc de Lancastre, il fut repris dès l’année 1357. Deux ans plus tard, Bertrand Du Guesclin fit subir aux Anglais, sous les murs de cette place, un grave échec ; leur chef, Guillaume de Windsor, fut fait prisonnier et ramené à Pontorson. La seconde moitié de la guerre de Cent ans devait être signalée par de cruels revers. Saint-James était tombé au pouvoir des Anglais dès le 1er mai 1418 ; il fut « placé sous le commandement du capitaine de Vire, le sire Arundell, qui en confia la garde à Vigor de Clinchamps. Les Anglais ruinèrent alors les fortifications et ne laissèrent qu’une faible garnison dans la ville, qu’ils paraissent même avoir abandonnée pendant quelque temps »
Les principaux seigneurs furent obligés de prêter serment de fidélité au roi d’Angleterre ; ceux qui ne le firent pas, et ils furent nombreux, virent leurs biens confisqués. Le connétable de Richemont, qui tenait pour Charles VII, échoua devant Saint-James, en 1426 ; mais, en juin 1449, son beau-frère, Jacques de Luxembourg, réussit à reprendre la place aux Anglais après un assaut qui dura depuis neuf heures du matin jusqu’à la nuit.

Au XVIe siècle, la ville de Saint-James embrassa le parti de la Ligue ; Montgommery s’en empara, par surprise, le 10 novembre 1588. Ce fut de là que ses troupes partirent pour prendre le Mont-Saint-Michel, d’où elles furent chassées, le 10 décembre, par le gouverneur Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, lequel s’emparait bientôt de Saint-James, et ordonnait le démantèlement de la ville et du château. C’est le dernier fait de l’histoire de Saint-James comme place de guerre. Un moine put rédiger, sur l’obituaire de l’abbaye, l’acte de mort de la forteresse, qui avait lutté contre l’étranger et défendu nos frontières pendant plus de cinq siècles ; il est ainsi conçu : « Urbs sancti Jacobi de Beurone capta cum castello 10 nov. 1589. - 20 dec. ejusdem anni, liberata et relicta ab hostibus et statim postea cum castello exuta mœnibus. »

A l’heure actuelle, Saint-James a une population de 3,000 habitants environ. La principale industrie du pays consiste en une fabrique de lanternes qui, grâce à l’habile direction de M. Lemoine, reçoit de fréquentes commandes pour les illuminations publiques et procure du travail à plus de trois cents ouvriers ou ouvrières. Disons aussi que Saint-James possède trois établissements religieux importants : un collège, dirigé par des prêtres du diocèse de Coutances, la communauté des Dames Trinitaires et une maison de sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve, plus connues sous le nom de Dames de la Retraite, qui desservent l’hospice et tiennent un orphelinat.
            J. de Beaurepaire.

Source :
La Normandie monumentale et pittoresque, édifices publics, églises, châteaux, manoirs, etc.
• La Manche : 2eme partie, date d’édition : 1899 - pages 192 à 196