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"Le Bouais-Jan" mai 1968

La demoiselle de Tonneville

légende

contribution de Mick Lelong

OCR par Daniel Chaumont


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Evocation : à propos de LA DEMOISELLE DE TONNEVILLE

Au cours de notre soirée de « conteurs » du 2 décembre dernier, quelques-uns des animateurs de cette veillée évoquèrent l’histoire de la « Demoiselle de Tonneville » qui « goublinait » les gens de la Hague. On essaya de débrouiller l’histoire vraie et les faits authentiques du surnaturel et de la légende. Pour rester dans ce dernier domaine, voici, recueillie dans un vieux « Bouais-Jan » de 1898, une évocation de la célèbre et redoutée « revenante ».

Souvenirs.....

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Madame Marguerite H...

Te souviens-tu de notre joie quand, après le repas du soir on nous disait : « Puisque vos devoirs sont finis et que vos notes d’aujourd’hui ont été bonnes, vous pouvez aller chez la mère Carpentier, elle est prévenue de votre visite, elle vous attend, allez, nous vous rejoindrons. »

Vite, une capeline sur la tête, un châle sur les épaules ; nous étions prêtes ; et la main dans la main, serrées l’une contre l’autre en traversant l’obscurité inquiétante du petit jardin, nous allions heurter la porte de notre vieille amie dont la maison touchait à la nôtre. Jean-Pierre, la pipe à la bouche, venait ouvrir.

Nous entrions en hâte, secouées par un frisson soudain de bien-être, au contact de la douce chaleur de l’appartement après le froid piquant du dehors.

Les chaises étaient déjà rangées près de l’âtre, devant un feu joyeux d’ajoncs ; la mère Carpentier, assise sous le « manté », sommeillait, les yeux mi-clos en dodelinant sa tête blanche coiffée d’un bonnet de coton.

« Bonjour, mère Carpentier », disions-nous. »

La vieille s’éveillait lentement, promenant des regards étonnés autour d’elle, et après quelques secondes silencieuses pendant lesquelles elle revenait à la réalité :

« Ah ! bonjour, mes poures quénailles. »

Et la face toute petite, plissée, ratatinée, tachée de vermillon aux joues, se plissait davantage encore sous l’effort du sourire qui découvrait une bouche sans dents mais donnait aux yeux déjà vifs une expression à la fois malicieuse et douce qui éclairait tout le visage.

« — Bonjour, mère Carpentier. Vous allez bien ce soir ?

— Cahin-caha, mes poures quénailles, tous les ans douze mois et je n’ai plus vingt ans.

— Qu’importe, puisque comme une jeunesse vous êtes toujours alerte et vive. Ne vous plaignez pas, mère Carpentier ; il y en a beaucoup qui souhaiteraient d’avoir à votre âge vos bons yeux et votre agilité. »

Nous l’embrassions et, après un bonjour à Jean-Pierre et une taquinerie à Mitron, le gros chat qui ronronnait près du feu en jouissant voluptueusement de la douce chaleur de la flamme, nous nous asseyions, bien décidées à faire dire à notre vieille amie une de nos histoires favorites. Quelques paroles habilement lancées amenaient la conversation sur le sujet favori :

« — Comme il fait sombre ce soir, mère Carpentier ! Pas une étoile au ciel, et si froid ! Entendez-vous le vent souffler ? Quelle tempête ! Oh ! je ne voudrais pas pour tout l’or du monde passer cette nuit sur la route de Beaumont, aux abords de l’étang de Percy ! Et toi, Marguerite ? »

Tu me regardais tranquillement en affectant un grand calme.

« — Mon Dieu, répondais-tu, je ne sais pas si j’aurais grand-peur ; il n’y a ni voleurs ni brigands sur nos routes, et quant aux goublins et aux sorciers, il n’y en a plus à présent, je crois même qu’il n’y en a jamais eu, n’est-ce pas, mère Carpentier ?

— Que si, mes poures quénailles, que si qu’il y en a eu des goublins et des sorciers. No n’en vait pas achteu, mais no z’en a bien veu, surtout du côté de l’étang de Percy. A preuve, l’histoire qu’arriva y a quèque soixante ans à défunt man père. »

Il revenait de la petite Saint-Michel. Il avait bien vendu s’n’avers et il était content. Il avait passé par Tchidbourg par rapport à une commission pour maître Delorge, le notaire de Beaumont.

Ce soir-là, le temps était beau ; i faisait raide doux et man père, monté sur sa jument, « La Grise », s’en venait à sen p’tit laisi pour pas trop fatiguer sa bête.

Sû l’coup de dix heures, il arrivit sur la lande au-dessus de Tonneville. Bien qu’y chantit pour passer le temps, y n’était pourtant pas sans soin, car y courait de mauvais bruits sur cet endrait de la route. Y en avait qui disaient qu’no z’y véyait de gros chiens qui vous couraient, ou des pourciaux qui parlaient, ou même la demoiselle de Percy qu’était enco pu à craindre que tout ça. Man père se r’mint à penser à toutes ces histouères, et, ma foi, le cœur li faillit un peu ; il fouettit la Grise et se r’mint à lui faire prendre le trot, mais la poure bête était lasse d’excès ; beintôt, é r’print le pas. Défunt man père s’dit que c’que no racontait c’tait p’tête bi des fariboles, et comme les étoiles brasillaient et que tout, autour de lui, était quasiment calme, y laissit la Grise en faire à s’n idée. Y marchait doucement en chantant :


« Les filles é d’Biville
E sont dré gentilles
Les filles é d’Saint-Vaast... »

Quand tout à coup, au tournant d’là route, y vit sortir du milieu des saules et des joncs qui couvrent l’étang une belle demoiselle tout en blanc dont les yeux brillaient comme ceux d’un cat dans la gnit, et qui s’en vint, glissant tout légèrement s’assir sans façon sur la croupe de la Grise.

« Ah ! doux Jésus, dit man père, c’est la demoiselle de Percy ! »

Y fit mine d’avei ri veu, et pour se r’donner du cœur, y prit dans sa poche sa pipe et l’alluma.

La demoiselle, par rapport sans doute que la fumée l’incommodait, d’scendit du ch’va et s’mint à marcher doucement derrière la Grise.

Man père voulut faire prendre l’trot à sa jument, mais les gambes de la bête tremblaient et o n’avançait pas.

Quand la pipe à man père fut éteinte, la demoiselle, qui suivait toujours, remonta en croupe ; man père ralluma sa pipe, elle redescendit. Enfin, en arrivant près du Bacchus, la demoiselle, plus légère qu’un papillon, prit le galop et s’en alla en riant comme une perdue.

Man père, tout tremblant, frappa au Bacchus, qu’tenait la mère Marinel ; on l’y ouvrit, et comme il avait eu trop poux, il n’continua pas sa route.

Le lendemain matin, il rariva chez nous, y s’mint au lit et fit une maladie. Il avait été goubliné par la demoiselle de Percy.

Le mère Carpentier se taisait, un peu affaissée sur son banc ; les yeux vagues, elle semblait remuer dans sa vieille tête les souvenirs tout à coup évoqués, en suivant, le regard perdu, les mouvements capricieux des flammes serpentines qui se tordaient, montaient en joyeuses flambées avec de gais pétillements d’étincelles. Jean-Pierre, la tête appuyée sur la table, dormait profondément ; on n’entendait dans la salle que le cri aigu du grillon alternant avec le tic-tac régulier de la vieille horloge, et par-dessus ces bruits cadencés, qui semblaient marquer la mesure, le vent qui passait sous la porte chantait ses notes lentes et plaintives accompagnées des trilles joyeux des étincelles.

Une crainte nous prenait, et sans nous communiquer nos inquiétudes, nous jetions un regard circulaire dans la pièce mal éclairée, où seules les lueurs du foyer enflammaient les cuivres, mettaient des taches claires et dansantes aux solives, faisaient étinceler la vaisselle du dressoir en laissant dans l’ombre le grand lit enveloppé de ses rideaux de lainage.

Emues d’une vague inquiétude, nous n’osions regarder vers le coin obscur du lit, par crainte d’y voir apparaître comme en réponse aux paroles de la vieille femme, Mademoiselle de Percy ou la terrible Mademoiselle de Cruchy, dont nous connaissions l’histoire.

On frappe à la porte ; qui est-ce ? Nous tressaillons... Mais c’est notre mère !

Tout le monde se réveille. Jean-Pierre va ouvrir, la mère Carpentier redresse sa taille courbée, Mitron interrompu dans son sommeil, étire ses pattes et envoie au feu deux ou trois bâillements expressifs.

Après avoir pris une bolée de cidre chaud, nous nous enveloppons dans nos châles, et nous partons.

« Bonsoir, mère Carpentier, bonne nuit ; bonsoir, Jean-Pierre. »

Et, pressées contre notre mère, nous rentrions à la maison pour nous endormir dans les draps bien blancs, parfumés de lavande.

Ah ! quelles bonnes soirées nous avons passées ainsi. Ah ! le bon temps ! Dis, t’en souviens-tu ?

                        MAY.
                (Bouais-Jan - 23 juillet 1898.)