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Normandie Tropicale

Par Christophe Canivet pour le BIS, 2015


« Les vaches rousses, blanches et noires
Sur lesquelles tombe la pluie
Et les cerisiers blancs made in Normandie
Une mare avec des canards
Des pommiers dans la prairie
Et le bon cidre doux made in Normandie... »

Normandie Tropicale

ça, c’est pour la chanson. Mais, fut un temps où la Normandie ressemblait davantage à un bayou où les sauriens étaient à la tête de la chaîne alimentaire. Telle fut la découverte faite fin 1817, trouvaille à laquelle prirent part trois étudiants en médecine et en sciences. [1]

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Le premier de ces étudiants est Jacques-Amand EUDES-DESLONGCHAMPS (1794-1867), chirurgien de marine, médecin et surtout professeur d’histoire naturelle à l’Université de Caen, directeur du Jardin des plantes, doyen de la Faculté des Sciences pendant 40 ans, fondateur avec Arcisse de CAUMONT et J. LAMOUROUX de la Société Linnéenne de Normandie, société savante d’histoire naturelle, dont le nom fait référence au naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) [2]. Il deviendra un des premiers spécialistes des crocodiliformes fossiles et donc un précurseur de la paléontologie des vertébrés. C’est lui qui dégagera les restes ci-dessus découverts, entre 1826 et 1830. Son manuscrit relatant longuement ses premiers travaux sera publié en 1896 . [3]

Le deuxième est François LUARD (1795-1869), qui sera médecin à Caen, quartier de Vaucelles, et membre de la Société Linéenne (en témoigne sa nécrologie dans le bulletin de l’association qui évoque d’ailleurs la trouvaille de 1817 [4]).

Le troisième, ledit CANIVET, n’a semble-t-il pas publié de travaux sur la matière et ne peut être directement identifié. Ceci dit, il me semble quasi-certain qu’il s’agit de Louis Marie Auguste CANIVET, né à Fontenay-le-Pesnel en 1795 (Calvados) et futur médecin à Falaise (Calvados) où il est mort en 1865. De fait, même s’il semble avoir étudié (en tout ou partie) à Paris, il est natif des environs de Caen et on sait qu’il n’a soutenu sa thèse de doctorat qu’en 1819 [5], après avoir servi dans les armées napoléoniennes en tant qu’aide-chirurgien. Autrement dit, en 1817, il est bien étudiant en médecine. On sait aussi qu’il aime bien fouiller à la recherche des siècles passés. Il a ainsi possédé pendant quelques décennies un casque pré-celtique découvert près du château d’Ailly (Calvados) en 1832. On sait enfin qu’il est correspondant de la Société linnéenne en 1824 [6], fondée par EUDES-DESLONGCHAMPS et à laquelle appartient aussi LUARD.

EUDES-DESLONGCHAMPS a longuement décrit les circonstances de la découverte, dans la carrière appartenant à un nommé LE SAGE, comment les trois carabins se répartirent les trois blocs collectés, comment lui-même et LUARD donnèrent les leurs à la Ville de Caen alors que le bloc de CANIVET ne contenait que quelques écailles [7]et rejoignit certainement le futur cabinet de curiosités de ce dernier.

Il peut toujours y avoir des homonymies mais ces premiers éléments convergent tous vers le frère de mon quinquaïeul.

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Le nom du lieu de la découverte, Allemagne, nous renvoie lui-même à l’archéologie. La commune tirait directement son nom d’une garnison d’Alamans (peuplade germanique) au service de l’Empire, qui était chargée de la garde du gué qui franchissait l’Orne, à l’époque du Bas-Empire (II-IV siècle ap JC). C’est sur ce même gué d’Athis que s’acheva la bataille du Val-ès-Dunes en 1047, lorsque Guillaume, qui n’était encore que le Bâtard (il ne deviendra le Conquérant qu’après 1066), réprima la révolte de ses barons et assit son pouvoir en tant que duc de Normandie. [8]

Le 23 août 1916, en pleine première guerre mondiale, la Commune jugeant qu’il était difficile de porter le nom de l’Ennemi du moment, décida de changer de nom et devint Fleury-sur-Orne pour rendre hommage à Fleury-Devant-Douaumont, commune de la Meuse qui venait d’être détruite par les combats. [9]

Mais revenons à la carrière où fut découvert le « crocodile »

Du temps de Guillaume le Conquérant et de ses successeurs, Allemagne était le principal lieu d’extraction de la Pierre de Caen, tout d’abord à ciel ouvert puis dans des carrières souterraines (à partir du XIVème siècle). Elle servira à la construction de multiples monuments des deux côtés de la Manche, à la Tour de Londres notamment. [10]

On appelle « pierre de Caen » un calcaire d’une exceptionnelle qualité dont les gisements sont plus particulièrement situés sur les communes de Caen, Brettreville-sur-Odon, Carpiquet, Fleury-sur-Orne et Cintheaux. Il s’est formé il y a environ 165 millions d’années. A l’époque, la France est un vaste domaine marin d’où émergent seulement trois îles : le massif Londres-Brabant, le Massif Central et le Massif Armoricain. La côte du massif armoricain d’alors ressemble, tant par son climat que par sa topologie, au delta du Mississipi de notre siècle. La pierre de Caen s’y formera de sable coquillier cimenté par de la boue carbonatée (menus débris organiques cimentés par de la calcite micro-cristalline), dans une mer peu profonde à proximité d’un rivage de type mangroves.

Une exposition au Musée de Normandie résumait ainsi la Pierre de Caen : des dinosaures aux cathédrales [11].

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N’étant pas un spécialiste, ni même un amateur de paléontologie, je ne saurais démêler les passionnants débats et théories qui s’échafaudèrent à partir de la découverte de 1817 et qu’on connait depuis sous le nom de « controverse des crocodiles de Caen ». Rappelons que nous n’en étions qu’aux premiers temps de l’étude des dinosaures, les erreurs seront encore nombreuses.

J’ai simplement retenu qu’il y avait d’un côté les tenants de Georges CUVIER [12], qui identifie le squelette à des animaux contemporains (fixisme), d’ailleurs plutôt des gavials d’Inde plutôt que de crocodiles. [13] De l’autre côté, Etienne GEOFFROY de SAINT-HILAIRE explique longuement pourquoi il ne peut s’agir de crocodiles mais d’animaux nettement plus anciens (transformisme), qu’il nomme steneosaurus ou teleidosaurus. [14] Comme nous l’avons vu précédemment, EUDES-DESLONGCHAMPS donnera aussi sa version . On retrouve d’ailleurs de nombreux articles sur la distinction à opérer entre les crocodiles et ces sauriens dans plusieurs numéros du bulletin de la Société Linéenne de Normandie [15] [16] (dont, rappelons-le, le Docteur CANIVET était correspondant). Un certain A. BIGOT évoquera un paradis géologique perdu [17]. Des auteurs contemporains, tels qu’Eric BUFFETAUX, continuent à se pencher sur cette découverte de 1817 à laquelle prit part le futur Docteur CANIVET... [18]


NDLR : on pourra aussi consulter