Le50enligneBIS

Les barons d’Orbec

Par M. le Vte L. Rioult de Neuville


Voir source en bas de page. [1]


Parties I à IV

I

JPEG - 2.3 ko

l est une branche des études historiques qui a trop souvent mérité le reproche d’être aride et en même temps trompeuse, c’est celle qui traite spécialement de l’histoire des familles. Cependant, sans une connaissance suffisante de la filiation des races royales, l’histoire générale serait fréquemment inintelligible et de même ce serait en vain que l’on s’efforcerait de débrouiller l’écheveau confus des annales de nos villes de province, si l’on prétendait laisser de côté l’histoire des familles qui y ont joué le principal rôle. Sans qu’on puisse éviter d’y avoir recours, il faut bien avouer que la science des généalogistes est une de celles qu’on a le plus justement décriées. Guidés dans leurs travaux par le désir de complaire à certaines vanités ou de favoriser certaines prétentions, ils ont plus d’une fois oublié dans une trop large mesure les droits de la vérité. De plus, rencontrant sans cesse devant eux d’inextricables difficultés, en raison de l’insuffisance des documents qui servaient de base à leurs travaux ils étaient réduits à l’expédient des conjectures et bien des fois ils en ont adopté de trop téméraires : heureux encore quand ils ne cherchaient point à les faire passer pour des vérités certaines. Comme la plupart de ces conjectures étaient rarement exposées à l’épreuve d’une sévère discussion, leurs auteurs n’ont pas toujours pris la peine de vérifier si elles réunissaient toutes les conditions de la vraisemblance. C’est ainsi que les œuvres des généalogistes les plus en renom, celles dont l’autorité passe pour la plus décisive, sont encombrées d’erreurs de fait, de date et de filiation qui ne peuvent résister à l’examen et portent même parfois un caractère d’absurdité palpable. Ce ne sont pas seulement les généalogies de familles d’importance secondaire qui offrent de pareilles taches : celles des plus illustres n’y ont point échappé.

Je me bornerai à en citer un seul exemple ; je le prends dans la maison royale de France qui est incontestablement la première des races historiques de l’univers civilisé ; de plus le point que je signale se rapporte à la Normandie et touche même au passé de la ville d’Orbec, objet de cette étude ; à ce titre il mérite plus particulièrement notre attention. Tous les généalogistes qui se sont occupés de la maison de France sont unanimes pour dire que le trop célèbre Robert d’Artois, comte de Beaumont-le-Roger, fut père, entre autres enfants, de Catherine d’Artois, mariée à Jean de Ponthieu, comte d’Aumale, représentant d’une branche cadette de la maison royale de Castille. Robert d’Artois avait épousé Jeanne de Valois, fille de Charles, comte de Valois, et de Catherine de Courtenay, sa seconde femme. On fixe l’époque du mariage de Robert avec Jeanne de Valois à l’an 1318 et cette date ne peut guère être éloignée de la vérité, car le mariage de Charles de Valois et de Catherine de Courtenay eut lieu en 1299 et Jeanne n’était pas l’aînée des enfants issus de cette union. Ceci n’empêche point tous les généalogistes, sans une seule exception, de donner comme fille de Robert d’Artois et de Jeanne de Valois Catherine d’Artois, qui épousa au mois d’octobre 1320 Jean de Ponthieu, comte d’Aumale. Qu’on n’aille pas supposer que ce mariage ait été contracté au nom d’une enfant au berceau ce qui n’était pas sans exemple dans les alliances princières. De son mariage avec Jean de Ponthieu Catherine eut deux filles ; l’aînée, Blanche de Ponthieu, comtesse d’Aumale, épousa Jean, comte d’Harcourt, en 1340, dit-on : cette date ne peut guère être fautive, car Jean VI, comte d’Harcourt, fils de Blanche de Ponthieu, naquit le 1er décembre 1342 ; il épousa le 14 octobre 1359 Catherine de Bourbon, alliance qui le rendit beau-frère du roi Charles V. D’après les données suivies par les généalogistes, il ne se serait donc pas écoulé plus de quarante et une années entre la date du mariage de Jeanne de Valois, son arrière grand’ mère et le jour de ses propres noces. De pareilles assertions ne méritent pas d’être discutées. Catherine d’Artois, comtesse d’Aumale, ne pouvait en aucune sorte être fille de Jeanne de Valois ; elle n’aurait pu être fille de Robert d’Artois que dans le cas ou celui-ci aurait contracté un précèdent mariage, dont il n’existe aucune trace. Mais ce prince, né en 1287, n’avait guère plus de quinze ans au temps de la naissance de Catherine. Celle-ci au lieu d’être sa fille ne pouvait donc être que sa soeur, née de Philippe d’Artois, seigneur de Conches, et de Blanche de Bretagne. C’est du reste ce que nous apprend Froissart et son témoignage rend, s’il se peut, plus étrange encore la méprise de tous les généalogistes.

Nous avons choisi cet exemple parce qu’il touche à l’histoire d’Orbec dont, ainsi que nous le verrons, Robert d’Artois a été seigneur au droit de son comté de Beaumont-le-roger. [2] Il suffit à nous faire voir combien l’autorité des plus savants généalogistes est parfois insuffisante pour garantir l’exactitude de leurs assertions, combien l’histoire des familles, même celles du plus haut rang, renferme une large part de conjectures trop légèrement données comme des faits avérés. N’allons pourtant pas jusqu’à rejeter avec dédain un genre d’études souvent indispensable à la constatation de la vérité historique ; nous taririons une des sources où nous pouvons puiser le plus de notions instructives sur les siècles qui ont précédé le nôtre. Si nous possédions sur une seule famille, même de moyenne importance, une abondance de matériaux aussi complète que nous pourrions le désirer, nous y trouverions le tableau le plus vrai, le plus achevé, le plus saisissant de la vie des temps passés. L’histoire d’une famille nous retracerait celle de toute une province et nous en ferait voir le côté le plus intéressant, celui de l’existence intime, avec l’ensemble des moeurs et des institutions, dont on saisirait la nature dans leur action prise sur le fait mieux qu’on ne peut le faire dans les écrits des meilleurs historiens.

Ce n’est point une œuvre de ce genre que j’ai voulu tenter. Les éléments m’en font malheureusement défaut d’une manière trop absolue. J’ai cherché seulement à recueillir quelques renseignements, très insuffisants il est vrai, sur une vieille famille de Normandie, issue du sang des ducs et dont l’histoire offre des pages brillantes, bien qu’elle n’ait pu conserver longtemps le haut degré d’illustration que ses premiers ancêtres avaient acquis. Son nom, son souvenir et ses annales sont inséparables de ceux d’une ville normande, qui, sans être d’une très-grande importance, a eu l’avantage d’être jusqu’au siècle dernier le chef-lieu de la plus vaste, la plus populeuse et la plus centrale de ces circonscriptions judiciaires que l’ancienne Normandie désignait sous le nom de vicomtés. L’histoire d’Orbec resterait toujours impossible, si une notice sur la famille qui en portait le nom ne venait lui fournir un élément indispensable.

Ce que nous savons d’Orbec à la date la plus ancienne nous fait voir cette place au nombre des possessions de Gislebert, comte de Brionne, dans la première moitié du XIe siècle. Gislebert avait pour père Godefroy, comte d’Eu, lui-même fils naturel de Richard Ier sans Peur, duc de Normandie. Bien que Gislebert semble avoir été fils unique du comte d’Eu il ne lui succéda cependant pas dans la possession de ce grand fief. Le duc Richard II, son oncle, en disposa en faveur de Guillaume, autre fils naturel de Richard Sans Peur. Ce n’est point toutefois que Gislebert ait été déshérité. Au lieu d’Eu il eut pour principal domaine la terre de Brionne, qui prit de lui le titre de comte, et ce fut assez vraisemblablement pour compléter l’équivalent de l’apanage paternel que lui fut concédé un fief de considérable importance dont Orbec était le centre et qui comprenait aussi deux autres places fortes, Le Sap et Bienfaite. Ce n’est pourtant là qu’une conjecture ; nous la répétons après d’autres, en avertissant qu’elle n’a d’autre garantie que celle de la vraisemblance. Nous n’avons en réalité aucun document sur l’état de ces seigneuries au Xe siècle ; nous ne savons pas davantage qui était la mère du comte Gislebert et s’il n’avait point reçu d’elle Orbec en héritage. Mais dans le doute il paraît plus naturel de présumer qu’Orbec et ses dépendances furent une concession du duc Richard II, parce que cette origine est mieux en rapport avec celle de la plupart des autres grands fiefs normands.

Il est en effet digne de remarque que le plus grand nombre des hauts barons, qui étaient, au temps de Guillaume le Conquérant, les principaux vassaux et les personnages les plus importants du duché de Normandie, ne pouvaient faire remonter l’origine de leur situation prédominante au temps de la conquête de Rollon. Ils n’étaient pour la plupart possesseurs héréditaires de leurs principaux domaines que depuis la fin du XIe siècle et ne devaient souvent leurs grands établissements qu’à la faveur ducale ou à des alliances plus ou moins directes avec la famille légitime ou illégitime de leurs suzerains. Il semblerait donc au premier abord que presque tous les plus grands fiefs normands aient fait partie du domaine ducal pendant le premier siècle qui suivit la conquête et que la part attribuée par Rollon à ses compagnons d’armes n’ait compris que les terres d’une importance secondaire. Il est toutefois bien difficile de s’expliquer comment il aurait pu en être ainsi. Rollon n’était point un des monarques du Nord ; en s’établissant sur le sol neustrien, il avait sans nul doute autour de lui des hommes qui l’acceptaient pour chef, mais n’en étaient pas moins ses égaux par le rang et la naissance. Plusieurs d’entr’eux pouvaient l’avoir précédé sur le territoire de sa nouvelle conquête. De plus la concession faite à Rollon par le roi Charles le Simple ne comprenait que la partie de la Normandie située sur la rive droite de la Seine, et quant au reste de la province, qu’il semble avoir tenu du duché de France en arrière fief, nous ne sommes pas bien sûr qu’il y ait partout exercé une autorité directe ; il est loin d’être prouvé qu’il ait possédé sur le Cotentin, par exemple, un pouvoir moins précaire que le genre de suprématie réclamée par ses successeurs sur toute la Bretagne.

Mais il faut remarquer que dans cette partie de la Normandie qui s’étend de la rive gauche de la Seine jusqu’à la baie du Mont-St-Michel, le rôle de Guillaume Longue Epée, fils et successeur de Rollon fut dans une certaine mesure celui d’un conquérant ; il dépouilla des grandes terres qu’ils occupaient une partie notable des premiers envahisseurs scandinaves. On peut supposer sans invraisemblance qu’au lieu de les donner en alleu il se borna à concéder les principaux domaines à titre de bénéfices viagers à de nouveaux possesseurs ; s’il en fut ainsi, on comprend que ses successeurs aient pu disposer à leur gré des fiefs les plus étendus et des places les plus importantes. La tendance vers l’hérédité en toutes choses, qui fit sentir au XIe siècle son irrésistible influence, en assura bientôt la possession durable à ceux qui en avaient alors la jouissance. Remarquons de plus que les premiers Normands s’étant fixés sur le sol neustrien, non par tribus mais à l’état d’individualités isolées le plus souvent des hommes de leur sang, les cas de déshérence ont dû se présenter très-fréquemment pendant les premières générations qui ont suivi la conquête et donner ainsi à leurs princes la libre disposition d’une foule de domaines importants ou minimes. Ce qui est certain c’est que la façon inconcevable dont les possessions des grandes familles normandes se sont trouvées de très-bonne heure éparpillées et entremêlées, ne rencontre d’analogie dans aucune autre province de France et suppose l’action de causes toutes spéciales de fractionnement et de dissémination.

Il n’est pas non plus sans quelque intérêt de s’arrêter à observer de quelle manière s’est développé l’usage des titres attachés à certaines terres. Les premiers Normands, qui n’avaient l’idée d’aucun rang intermédiaire entre celui de kong, roi ou prince souverain, et celui d’iarl ou comte, donnaient ce dernier titre et non celui de duc à Rollon et à ses successeurs. S’ils l’étendirent à quelques-uns de leurs vassaux, ce fut d’abord à ceux qui étaient placés sous la suzeraineté et non sous la domination directe de leurs princes, puis aux rejetons apanagés de la maison régnante. Il est donc fort probable que si Godefroy fut désigné comme le comte d’Eu et son fils Gislebert comme le comte de Brionne, ce ne fut point en vertu d’une supériorité attribuée à la possession de leurs fiefs, mais tout simplement parce qu’ils étaient issus de Richard Sans Peur, qui, de son vivant, paraît avoir été le seul comte reconnu en Normandie. Vers le milieu du XIe siècle, lorsque l’usage du titre français de duc se répandit chez les Normands pour désigner leur prince, on contracta l’habitude d’attacher le titre de comté aux principaux apanages qui avaient appartenu à des personnages de famille comtale. Quant aux autres principaux feudataires, souvent les égaux des précédents par leur puissance et l’étendue de leurs possessions, comme beaucoup d’entr’eux exerçaient à titre précaire ou tout au plus viager cette magistrature ou commandement supérieur sur les diverses parties de la province dont les titulaires portaient le nom de vicomte, il arriva fréquemment que le titre de vicomté fut appliqué à leurs domaines héréditaires. Mais, à proprement parler, les grands fiefs normands étaient originairement tous du même ordre, qu’on les désignât comme comtés ou vicomtés ou qu’on ne leur donnât aucun titre, le terme de baron étant simplement alors l’équivalent de vassal. Pour désigner ces grands fiefs l’expression légale était au XIe siècle celle d’honneur. Il en était tout autrement dans quelques autres parties de la France, où l’on donnait indifféremment le nom d’honneur à toute sorte de patrimoines.

La carrière de Gislebert comte de Brionne et premier seigneur connu d’Orbec, fut, comme celle de la plupart de ses contemporains, singulièrement active et tourmentée. C’était un temps où la paix n’était connue que dans les limites des cloîtres et où le recours à l’épée était pour chacun une nécessité de tous les jours. Nous savons que sous le règne du duc Robert il fit une expédition malheureuse contre le comte de Ponthieu ; qu’il eut plus tard de sanglants démêlés avec les Giroye, seigneurs de Montreuil et d’Echauffour et qu’il dut leur abandonner un moment sa place-forte du Sap ; mais la plupart des entreprises militaires où se consuma sa carrière ne nous sont point connues. Au nombre de ses chevaliers se trouvait Hellouin, le vénérable fondateur de la célèbre abbaye du Bec. La vie de ce pieux personnage nous apprend qu’après avoir suivi le comte de Brionne dans une foule de combats, un moment disgracié, il avait reconquis toute sa faveur en le dégageant du péril le plus imminent. Enfin, las de verser le sang et d’exposer son salut dans d’interminables entreprises de violence, et désireux d’accomplir un voeu formé dans un pressant danger, il voulut chercher dans la vie religieuse un asile où il pût s’occuper uniquement de son salut. Gislebert ne pouvait se résoudre à renoncer aux services d’un aussi fidèle vassal ; vaincu enfin par ses instances, il consentit à lui rendre sa liberté et à favoriser sa sainte entreprise. Hellouin avait pour père un chevalier nommé Ansgot ; le fief de Cernay, peu éloigné d’Orbec, faisait partie de son patrimoine. La réputation de Gislebert était si bien établie que le duc Robert, partant pour le pèlerinage de Jérusalem, d’où il ne devait jamais revenir, lui confia le gouvernement de la Normandie et la tutelle de son fils Guillaume le Bâtard, celui qui devait échanger cet humiliant surnom pour le titre glorieux de Conquérant. Mais cette tutelle du jeune prince fut attribuée également au comte de Brionne et à un autre rejeton en ligne collatérale et illégitime de la race ducale, Raoul de Gacé dit Tête-d’Ane, qui devait ce surnom grotesque à une physionomie singulière et à une chevelure inculte.

Ce partage du pouvoir fut la perte de Gislebert. A peine la mort du duc Robert fut-elle connue en Normandie que les grands barons, accoutumés aux entreprises les plus violentes, secouèrent de toutes parts le joug des lois. Un état permanent de guerre universelle, dont des querelles privées étaient le seul prétexte, menaça de devenir le régime habituel de la province. Obligé de lutter sans relâche pour le maintien de l’autorité, engagé en même temps dans des discussions personnelles, Gislebert attira sur sa tête d’implacables haines. La jalousie de Raoul de Gacé, ou le désir de concentrer entre ses mains les pouvoirs de la régence, assurèrent son appui aux ennemis du comte de Brionne. Gislebert fut assassiné par Eudes le Gros et Robert d’Echauffour en l’an 1033. Il laissait deux fils jeunes encore, nommés Richard et Baudouin, qui se virent dépouiller de tous leurs biens et furent réduits à chercher un asile à la cour du comte de Flandre. Leur exil se prolongea pendant environ quinze ans. Enfin, quand le duc Guillaume épousa Mathilde de Flandre les fils de Gislebert rentrèrent en Normandie et y reçurent un bon accueil. Guillaume leur rendit une partie de leur héritage paternel mais ils ne purent rentrer en possession du comté de Brionne. Richard eut en partage Orbec et Bienfaite ; Baudouin reçut les terres du Sap et de Meulles et prit le nom de ce dernier fief. Il suivit Guillaume le Conquérant en Angleterre et y obtint la baronnie d’Oakhampton avec le gouvernement du comté de Devon. Il posséda aussi de grands biens en Cotentin, sans doute du chef de sa femme. Il laissa trois fils et trois filles. L’aîné Richard dit de Reviers hérita des grands établissements de son père en Angleterre et en Cotentin. Robert, le second, rentra en possession du comté de Brionne en 1090, en fut dépouillé peu après et mourut en Terre-Sainte. Le dernier, du nom de Guillaume, n’a point laissé de traces dans l’histoire. Une des filles se nommait Adèle et l’autre Emma. Beaucoup de généalogistes donnent Richard de Reviers, fils de Baudouin de Meulles, comme auteur aux familles de Reviers et de Vernon, et même à d’autres familles du Cotentin. Mais la Chronique de l’abbaye de Forde nous apprend que Richard mourut sans postérité et qu’il eut pour successeur le fils d’une de ses soeurs, connu comme son oncle sous le nom de Richard de Reviers. S’il en est ainsi la postérité de Baudouin ne se serait perpétuée pendant les siècles suivants qu’en ligne féminine.

II

JPEG - 2.2 ko

evenons à Richard, l’aîné des fils du comte Gislebert. Il eut, avons-nous dit, en partage, après la fin de son exil et sa réintégration dans une portion de l’héritage paternel vers l’an 1050, le grand fief ou honneur d’Orbec avec Bienfaite, qui n’en était qu’une dépendance. Cependant c’est sous le nom de Richard de Bienfaite qu’il fut le plus habituellement désigné ; il est donc probable que c’est en ce lieu qu’il avait fixé sa résidence ordinaire. Au sommet d’un coteau escarpé qui se termine par un étroit promontoire, on retrouve encore les restes d’une motte féodale et des fossés profonds qui lui servaient de défense, mais il ne subsiste plus rien des constructions du château. De cette situation dominante, il commandait au loin vers le levant et le nord la belle vallée d’Orbec, tandis qu’au couchant le frais vallon de la Cressonnière complétait ses moyens de défense. Toutefois Bienfaite était loin de rivaliser en importance militaire avec la forteresse d’Orbec ; celle-ci, protégée du côté de la ville par d’épaisses murailles et par la déclivité naturelle du terrain, vers le midi par des pentes abruptes, était, il est vrai, dominée du côté de l’est par le plateau voisin. Mais l’art avait suppléé à ce que le site offrait de défavorable. Une double enceinte de remparts défendus par d’énormes fossés protégeait le corps de la place et était flanquée à son extrémité par un donjon élevé qui commandait à la fois le château et ses alentours et formait la clé de la défense. Dans son ensemble la forteresse d’Orbec pouvait compter au nombre des plus formidables de la province.

Richard se signala parmi les vainqueurs d’Hastings et les conquérants de l’Angleterre ; aussi reçut-il une large part dans les dépouilles des vaincus. En 1073 Guillaume, rappelé sur le continent par la révolte du Maine, lui confia le gouvernement de son nouveau royaume sous le titre de grand-justicier conjointement avec Guillaume de Varennes. Pendant trois ans, il exerça avec honneur ce difficile et périlleux emploi, réprima la dangereuse rébellion de Robert de Breteuil comte de Hereford, et de Raoul de Guader, comte de Norfolk, vainquit ces puissants seigneurs à la bataille de Fagadun et les ayant assiégés dans Norwich les obligea à se rendre. Vers la fin du règne de Guillaume, lors de la confection du célèbre Doomesday-Book, Richard de Bienfaite possédait en Angleterre la ville de Tunbridge et le château qu’il y avait fait construire sous la mouvance de l’archevêché de Cantorbéry, trente-huit seigneuries dans le comté de Surrey, trente-cinq dans le comté d’Essex, trois dans le comté de Cambridge, quelques-unes dans le Wiltshire et le Devonshire, enfin, quatre-vingt-quinze dans le Suffolk, où le chef-lieu de ses possessions était la petite ville de Clare. C’est de là que ses successeurs prirent le titre de comte de Clare. Il me semble point toutefois que cette terre ait été érigée en comté mais le nom de Clare étant celui qui servit à désigner en Angleterre la postérité de Richard fils de Gislebert, on prit l’habitude d’y adjoindre un titre qui tirait son origine d’autres possessions.

Richard de Bienfaite fit, à l’exemple de son père, de généreuses donations à l’abbaye du Bec et fonda dans ses domaines insulaires le prieuré de St-Neot de Clare, où il fut enseveli. Sa mort eut lieu vers la fin de l’an 1090.

Richard avait épousé Rohaise ou Roalde, fille de Gaultier Giffard, comte de Longueville en Normandie et de Buckingham en Angleterre. Devenue veuve à un âge déjà avancé, elle contracta un second mariage avec un vieux chevalier normand qui avait reçu à la conquête de vastes possessions sur le sol anglais ; c’était Eudes Le Sénéchal, Eudo Dapifer, seigneur de Préaux, un des fils d’Hubert de Ryes.

Richard, seigneur d’Orbec et de Bienfaite, laissa cinq fils :
Gilbert de Clare.
Roger, seigneur d’Orbec et de Bienfaite. Nous aurons à revenir sur celui-ci comme sur les descendants de son frère aîné.
Gaultier de Clare eut en partage les seigneuries de Wollaston Tudenham et autres, en Angleterre. Ayant reçu du roi Guillaume le Roux la concession de toutes les terres qu’il pourrait conquérir sur tes Gallois, il envahit la partie méridionale du pays de Galles et s’en empara presque en totalité. Il y fonda l’abbaye de Tinterne en 1131 et mourut peu après sans postérité, laissant ses grandes possessions au second fils de son frère aîné, Gilbert de Clare comte de Striguil ou Pembroke.
Richard de Clare, d’abord moine en l’abbaye du Bec, fut nommé abbé d’Ely en 1100, et mourut le 16 juin 1107.
Robert de Clare fut sénéchal du roi Henri I, qui lui donna la baronnie de Dunmow en Essex, confisquée sur Guillaume Bagnard. Il épousa en 1112 Mathilde de Senlis, et mourut en 1134, laissant deux fils Gaultier ou Walter, seigneur de Dunmow, et Simon, seigneur de Daventry.

L’aîné de ceux-ci eut pour fils unique Robert, lord Fitz Waller, un des hommes les plus remarquables de sa race. L’an 1210, il rendit aveu au roi Jean sans Terre pour soixante-trois fiefs et demi de chevalier qui lui appartenaient en propre, et pour trente fiefs un tiers dont il jouissait au droit de Gonnor de Valognes, son épouse. En 1211, il fut obligé de fuir l’Angleterre devant la haine du roi Jean, qu’une tradition accuse d’avoir fait périr par le poison une fille de Robert, dont la beauté et la vertu avaient irrité les passions de ce monarque dépravé. Lord Fitz Walter vint en France prendre du service dans l’armée de Philippe Auguste. Le roi Jean, passé sur le continent, fut un jour témoin d’un brillant fait d’armes de Robert, et ne le reconnaissant pas, se mit à vanter le bonheur du roi de France qui avait sous ses ordres un chevalier aussi vaillant ; les amis de Fitz-Walter saisirent l’occasion et persuadèrent le monarque de le rappeler en Angleterre. Peu d’années après, les barons anglais, poussés à bout par les excès de Jean sans Terre, prirent les armes contre lui ; Robert Fitz-Walter fut élu pour leur chef sous le titre de maréchal de l’armée de Dieu et de la Sainte Eglise. Sous sa direction ils eurent bientôt réduit Jean à s’humilier devant eux et à jurer dans la plaine de Runnymeade cette grande Charte qui allait être la pierre fondamentale des libertés de l’Angleterre. Vingt-cinq barons furent élus pour en assurer l’exécution et Robert Fitz-Walter fut de ce nombre. Mais il était plus facile d’extorquer les serments de Jean que de le contraindre à les observer de bonne foi ; les barons anglais ne tardèrent pas à prendre le parti d’offrir la couronne au fils aîné du roi de France, Louis surnommé Cœur de Lion. Mais comme général de l’armée des barons, lord Fitz-Walter fut cette fois moins heureux ; après des prodiges de valeur, il fut vaincu et fait prisonnier à la bataille de Lincoln. Ayant obtenu sa délivrance à condition de se retirer en Terre-Sainte il se signala au siège de Damiette et mourut en 1234.

Nous ne suivrons pas la filiation des lords Fitz-Walter, issue de Robert ; leur lignée s’éteignit dans la personne de Walter, lord Fitz-Walter, son descendant à la septième génération, qui mourut en 1432, laissant une fille unique, Elisabeth, mariée à sir John Radcliffe, chevalier de l’ordre de la Jarretière, dont la postérité hérita du titre de lord Fitz-Walter.

Simon, seigneur de Daventry, second fils de Robert de Clare est regardé comme l’ancêtre de John, lord Falvesley, mort sans postérité en 1392.

Il est temps de revenir à la baronnie d’Orbec, dont nous nous sommes un peu éloigné. Elle échut, avons-nous dit, à Roger, le second des cinq fils de Richard de Bienfaite et autant que nous pouvons en juger, tous ses domaines de Normandie suivirent le même sort. Roger s’attacha dans sa jeunesse à Robert Courte-Heuse, fils aîné de Guillaume le Conquérant, et le suivit en 1080 dans sa folle rébellion contre son père. Quand ce prince eut hérité du duché de Normandie il s’efforça vainement d’obtenir la restitution du comté de Brionne, reçut en compensation la baronnie du Hommet et prit une large part aux tentatives qui eurent lieu pour faire monter Robert sur le trône d’Angleterre au préjudice de Guillaume le Roux. Mais peu d’années après Roger de Bienfaite était passé dans un tout autre camp ; nous le voyons devenu l’adversaire de Robert et de son fils Guillaume Cliton, le chaud partisan et le confident du roi Henri Ier. Ce fut lui dont ce prince fit choix pour conduire sa fille Mathilde à l’empereur Henri V d’Allemagne, devenu son gendre en 1109 ; Roger rapporta de cette mission de magnifiques présents. Il se montra le constant soutien des intérêts d’Henri Ier, dont il sauva la vie au combat de Brenmule en terrassant un chevalier normand du parti opposé, Guillaume Crespin, qui allait lui donner le coup mortel. Roger fut aussi le bienfaiteur de l’abbaye du Bec et le fondateur de la maladrerie dite la Madelaine d’Orbec. Il mourut sans postérité après l’an 1130, laissant tous ses biens à Gilbert de Clare, comte de Striguil ou Pembroke, second fils de son frère aîné.

Cette disposition, dont nous ne pouvons révoquer en doute l’authenticité d’après le témoignage formel du continuateur de Guillaume de Jumièges, nous montre à quel point le fait de la conquête de l’Angleterre avait d’influence sur le règlement des intérêts des familles et mettait obstacle à l’application du droit civil normand. En Angleterre, où l’immense majorité des propriétés avait par suite des invasions danoises d’abord, puis de la conquête de Guillaume, changé violemment de possesseurs à plus d’une reprise dans l’espace d’un siècle, les principes de l’ancien droit germanique étaient tombés en désuétude et la faculté illimitée laissée à chacun de disposer de son patrimoine, emprunt fait aux traditions romaines, avait porté une profonde atteinte aux règles de la transmission héréditaire des alleus qui avaient d’abord régné exclusivement chez tous les peuples d’origine gothique. Mais il n’en était point de même en Normandie où, sauf la réserve de l’indivisibilité imposée à certains fiefs dans l’intérêt du seigneur dominant, le partage entre héritiers mâles du même degré était d’obligation absolue. Notons-le en passant, la coutume normande était en cela l’héritière du droit salique et non du droit scandinave ; car les lois civiles des pays du Nord, qui on ne peut en douter étaient originairement imbues des mêmes principes que les lois franques, s’étaient profondément altérées vers le temps des émigrations normandes et l’on ne peut guère reconnaître les règles primitives de cette législation dans les plus anciens recueils des lois scandinaves. Quoi qu’il en soit, au point de vue de la coutume normande, Roger de Bienfaite, ayant plusieurs frères et plusieurs neveux ne devait pas transmettre son hérédité tout entière à un seul de ces derniers, qui même n’était point l’aîné de la famille. Seulement ces frères ou neveux étant tous établis en Angleterre, nous sommes forcés de conjecturer que cette circonstance était regardée comme un obstacle à l’exercice de leurs droits héréditaires et que c’est en elle que Roger puisait le droit, si étranger aux lois normandes, de faire institution d’héritier.

Reprenons la suite de la maison de Clare dans sa branche aînée, que nous avons jusqu’à présent laissée de côté. Richard de Bienfaite, seigneur d’Orbec, avait eu pour fils aîné Gilbert, auquel il laissa ses grands biens d’Angleterre, notamment les terres et château de Clare et de Tunbridge. Ce puissant seigneur fut le sujet peu docile du roi Guillaume le Roux qu’il voulut détrôner au profit du duc Robert de Normandie. Cependant lui ayant sauvé la vie en dévoilant des embûches où le monarque anglais était sur le point de succomber, il rentra en grâce auprès de lui. Gilbert de Clare, connu aussi sous le nom de Gilbert de Tunbridge mourut vers l’an 1113, laissant cinq fils de son mariage avec Adeliza, fille de Hugues, comte de Clermont en Beauvoisis. Ce furent :
Richard, comte de Clare et de Hertford ;
Gilbert de Clare comte de Striguil et de Pembroke, seigneur d’Orbec ;
Gauthier de Clare peut-être le même qui défendit contre les Angevins le château du Sap en Normandie, l’an 1136. S’il en était ainsi on pourrait supposer que la donation faite à Gilbert de Clare par son oncle paternel, Roger de Bienfaite, ne comprenait que l’honneur d’Orbec ; les fiefs en dépendant auraient été partagés entre les frères cadets de Gilbert. Mais cette interprétation est douteuse. Orderic Vital de qui nous tenons ce fait, dit que Gaultier fut secondé dans la défense du Sap par son beau-frère Raoul de Coldun. Celui-ci était un simple chevalier dont le fief était situé entre Séez et Argentan, auprès de celui de Cléray, dont le nom latin a pu facilement se confondre avec celui de Clare. Il se peut donc que le défenseur du Sap fût un Gaultier de Cléray tout à fait étranger à la maison de Clare.
Hervé de Clare nommé avec ses frères dans une donation faite par leur mère à l’abbaye de Thorney en 1113. Il mourut, dit-on, moine à Cantorbéry.
Baudouin de Clare se distingua dans les guerres civiles d’Angleterre par sa fidélité à la cause du roi Etienne pour lequel il combattit vaillamment à la bataille de Lincoln, où il fut blessé et fait prisonnier, l’an 1141.

Avant de reprendre la suite des seigneurs d’Orbec issus de Gilbert de Clare, comte de Pembroke, il ne sera pas hors de propos de parcourir brièvement la suite de la branche aînée de cette famille, celle des comtes de Hertford et de Glocester.

Richard, ordinairement désigné comme comte de Clare mais dont le titre le plus certain était celui de Hertford, reçut du roi Henri Ier le commandement des frontières du pays de Galles, où il possédait de grands biens. Il périt, en 1136, dans une embuscade dressée par les Gallois. Il avait épousé Alice fille de Ranulf de Briquessart, comte de Chester. Deux de ses fils, Gilbert et Roger, furent successivement comtes de Hertford ou de Clare. Le second, mort en 1173, fut père de Richard de Clare, comte d’Hertford, qui de sa femme Amicie, fille de Guillaume, comte de Glocester, eut pour fils Gilbert comte de Clare, Hertford et Glocester. Celui-ci épousa Isabelle Mareschal, fille de Guillaume Mareschal et d’Isabelle de Clare comtesse de Pembroke et dame d’Orbec ; devenue veuve en 1229, la comtesse de Glocester épousa en secondes noces Richard Plantagenet comte de Cornouailles et roi des Romains. De son union avec Gilbert de Clare elle avait eu plusieurs enfants, entre lesquels Isabelle de Clare, qui épousa en 1240 Robert de Brus ou Bruce, lord d’Annandale, un des compétiteurs à la couronne d’Ecosse, et fut l’aïeule du roi Robert Bruce, le héros de l’indépendance écossaise.

Richard de Clare, comte d’Hertford et de Glocester, fils aîné de Gilbert et d’Isabelle Mareschal, mourut en 1262, laissant ses grands fiefs à son fils aîné, nommé aussi Gilbert. Son fils cadet, Thomas, fut père de Richard, lord de Clare. Une de ses filles épousa Edmond, comte de Cornouailles, de la maison royale d’Angleterre.

Gilbert, surnommé le Rouge, comte de Clare, Hertford, Glocester et Glamorgan, fut un des personnages les plus marquants de son temps. Il prit une part signalée à la bataille de Lewes, remportée sur le roi Henri III, par le parti des barons ; puis, s’étant rallié à la cause royale, il contribua puissamment à la victoire d’Evesham, ou Simon de Montfort fut vaincu et tué, l’an 1264. Marié en 1257 à Alix de Lusignan, il fit annuler cette première union et épousa en secondes noces la princesse Jeanne d’Angleterre, fille du roi Edouard Ier et d’Eléonore de Castille, dont il eut un fils et trois filles. Il mourut en 1295. Gilbert, son fils, comte de Clare, Glocester et Hertford, fut tué en 1314 à la bataille de Baunockburn, ne laissant de Maud de Burgh, fille du comte d’Ulster, qu’un fils nommé Jean qui mourut en bas âge. Son immense succession fut recueillie par ses tantes, filles de Gilbert le Rouge et de Jeanne d’Angleterre. L’aînée, Eléonore de Clare, épousa successivement Hugues Despenser et lord de La Zouche ; Marguerite la seconde, fut mariée à Piers Gaveston comte de Cornouailles, puis à Hugues d’Audley ; Elisabeth de Clare, la troisième, épousa Jean de Burgh comte d’Ulster, et fut l’aïeule d’Elisabeth de Burgh, mariée à Lionel Plantagenet, second fils d’Edouard III, roi d’Angleterre, en faveur duquel la terre de Clare fut érigée en duché sous le nom de Clarence, le 15 septembre 1362.

III

JPEG - 2 ko

ous avons déjà dit que l’héritage de Roger, seigneur d’Orbec et de Bienfaite, avait été laissé par lui à son neveu Gilbert, second fils de Gilbert de Clare, son frère aîné. Ce second Gilbert de Clare, en outre de cet héritage situé en Normandie, fut appelé à la succession d’un autre de ses oncles paternels, Gaultier, seigneur de Wollaston. Celui-ci s’était emparé à la pointe de son épée et sous l’autorité d’une concession royale, de vastes territoires dans la partie méridionale du pays de Galles. Gilbert, après les avoir recueillis comme héritage de son oncle, en fit son principal établissement, et obtenant du roi Henri Ier le renouvellement du don de toutes les terres qu’il pourrait conquérir sur les Gallois, il étendit jusqu’aux extrémités de cette contrée la domination anglaise et en assura la durée par la construction de redoutables forteresses. Mais ces avantages ne tardèrent pas à être contrebalancés par la perte de ses possessions normandes. Gilbert comme tous les autres membres de sa famille embrassa chaudement la cause du roi Etienne. En 1136, il prenait une part active à la lutte que les partis rivaux soutenaient pour la possession de la Normandie. De son château d’Orbec ou de la place voisine de Bienfaite, il entreprit une expédition contre les partisans de Mathilde, qui occupaient la vieille cité d’Exmes ; cette ville fut en partie incendiée, mais Gilbert y essuya un sérieux échec. Après plusieurs campagnes, le parti angevin resta définitivement maître du duché, et l’honneur d’Orbec avec toutes ses dépendances fut confisqué sur la maison de Clare. Ce fut sans doute pour indemniser Gilbert des grandes pertes que sa fidélité lui avait attirées, que le roi Etienne le créa comte de Striguil ou de Pembroke, l’an 1138.

En confisquant sur un des soutiens de son rival le grand fief d’Orbec, l’impératrice Mathilde ne devait en espérer aucun autre avantage que celui de l’employer à récompenser un de ses propres partisans. Elle le donna à Robert de Montfort, issu, non de la maison des comtes de Montfort-l’Amaury, mais de celle des seigneurs de Montfort-sur-Rille ou plutôt de la famille de Gand substituée à la branche aînée des Montfort-Bastembourg. Hugues de Montfort, père de Robert, et lui-même fils de Gilbert de Gand et d’Alice de Montfort, après avoir fait de son château de Montfort-sur-Rille une des forteresses les plus formidables de la Normandie, le vit confisquer, en 1124, pour sa participation à une des nombreuses révoltes qui eurent lieu contre l’autorité du roi Henri Ier ; jeté lui-même dans les fers il passa quatorze ans de sa vie dans la captivité et mourut peu de temps après sa délivrance. Walleran, comte de Meullent, seigneur de Pont-Audemer, Brionne et Beaumont-le-Roger, dont Hugues avait épousé la soeur et à l’instigation duquel il s’était laissé entraîner dans la révolte, fut assez adroit pour se faire concéder Montfort par l’impératrice Mathilde comme prix de son adhésion au parti angevin.

Robert de Montfort, dépouillé de l’héritage paternel et réduit aux fiefs que la maison de Montfort possédait dans la vicomté d’Auge, comme Coquainvilliers et Dozulé, obtint à son tour le don de l’honneur d’Orbec. Neveu par sa mère de l’épouse de Gilbert de Clare, comte de Pembroke, il n’avait cependant aucun titre à se dire l’héritier des seigneurs d’Orbec, et le désir de couvrir sa nouvelle acquisition d’une sorte de droit héréditaire fut sans doute le motif qui détermina son mariage avec Clémence de Fougères. Celle-ci à peine sortie de l’enfance, était petite-fille de Raoul seigneur de Fougères, et d’Hadvise ou Avoye de Bienfaite, fille de Richard seigneur d’Orbec et de Bienfaite, l’auteur commun de toute la maison de Clare. Il semblerait au premier abord que Clémence de Fougères, et même son aïeule Hadvise de Bienfaite, n’eussent aucune raison plausible de prétendre à l’héritage d’Orbec mais si l’on tient compte de ce fait, que tous les héritiers mâles de la maison de Clare étaient fixés sur le sol anglais et attachés à la cause du roi Etienne, il faudra bien reconnaître que c’était dans la maison de Fougères que se trouvaient les plus proches héritiers régnicoles. Par son mariage avec Clémence, Robert de Montfort pouvait donc se flatter de devenir le légitime héritier d’Orbec et de Bienfaite dans un siècle où les droits de l’hérédité jouissaient en France du plus grand prestige, cette circonstance était loin d’être indifférente à ses chances de conserver la puissante baronnie dont la faveur du moment l’avait mis en possession.

Cependant Robert ne renonçait point pour cela à l’espoir de recouvrer la forteresse patrimoniale et l’honneur de Montfort. Peu scrupuleux dans le choix des moyens, il invita son oncle à une entrevue non loin de Bernay, et se saisissant de sa personne l’emmena captif dans sa forteresse d’Orbec. En vain les amis et les vassaux du comte de Meullent mirent-ils le siège devant Orbec : la place était trop forte pour céder devant leurs efforts ; Walleran ne recouvra la liberté qu’en livrant, à titre de rançon, le château de Montfort-sur-Rille. Il ne tarda pas à faire les plus grands efforts pour reprendre cette forteresse, mais il n’essuya que des revers. Robert resta en possession de ses deux grands fiefs pendant la plus grande partie du règne d’Henri II. Mais s’étant engagé dans la révolte du jeune roi Henri Court-Mantel contre son père, l’an 1173, regardé même par son souverain comme un des principaux auteurs de cette rebellion, il fut réduit à prendre la fuite. Les honneurs d’Orbec et de Montfort furent de nouveau confisqués. Robert mourut en 1178 ; ses enfants, restés mineurs sous la tutelle de Clémence de Fougères, leur mère, ne purent jamais rentrer dans les grands fiefs que leur père venait de perdre. La seconde maison de Montfort, réduite aux domaines de Coquainvilliers et de Dozulé, ne recouvra point sa première splendeur et s’éteignit assez obscurément dans le cours du XVe siècle.

La baronnie d’Orbec, confisquée sur Robert de Montfort, fut restituée par le roi Henri II au fils aîné de son précédent seigneur. Gilbert de Clare, dit Strongbow, comte de Pembroke ou Striguil, était mort en 1149. Il avait eu pour femme Elisabeth de Meullent, fille de Robert de Beaumont, comte de Meullent et de Leicester, et d’Elisabeth de Vermandois, de la maison royale de France. Leurs enfants ne sont pas très-exactement connus. Si l’aîné, le célèbre Richard Strongbow, a joué un grand rôle dans l’histoire, il n’en fut point de même du cadet, sur l’existence duquel nous aurons à revenir. On leur donne aussi une fille, Basilie, mariée dans la maison de Fitz-Gérald.

Richard de Clare, connu sous le surnom de Strongbow, qu’avait précédemment porté son père, lui succéda dans ses grands fiefs du pays de Galles et en particulier dans le comté de Pembroke. Il figura comme témoin à l’accord conclu entre le roi Etienne et Henri Plantagenet en 1153. Mais il est surtout connu par la conquête de l’Irlande qu’il soumit le premier au joug de l’Angleterre. Dermott Mac-Murrough, roi de Leinster, accablé par de puissants ennemis, invoqua son secours en lui promettant la main de sa fille et la succession de ses états. En l’absence du roi Henri II, alors sur le Continent, Richard sans l’autorisation de son souverain accepta les offres de Dermott et passa en Irlande à la tête de douze cents hommes d’armes, l’an 1170. Il y remporta plusieurs victoires signalées qui lui assurèrent la possession du royaume de Leinster et la main de la princesse Eva. Mais Henri II n’était pas de caractère à voir avec indifférence un tel agrandissement dans un de ses sujets ; il fit saisir toutes les possessions de Richard, le privant en même temps de la possibilité de recruter les forces nécessaires pour se maintenir contre les attaques incessantes des chefs irlandais. Dans cette extrémité, Richard dut se soumettre à toutes les volontés du roi d’Angleterre et lui remettre ses nouvelles possessions pour ne les tenir de lui qu’à titre de fief. A ces conditions, il fut rétabli dans ses biens patrimoniaux et reçut des renforts qui assurèrent la conquête de l’Irlande accomplie en 1172. Il continua à gouverner ce pays comme lieutenant du monarque anglais jusqu’à sa mort survenue vers l’an 1177. D’Eva, fille du roi Dermott, il eut un fils, mort en bas âge, et une fille, héritière du comté de Pembroke et de ses autres grands biens ; elle fut connue en Angleterre sous le nom d’Isabelle de Clare, et en Normandie sous celui d’Isabelle d’Orbec.

Comme nous l’avons dit précédemment Richard avait quelque temps avant sa mort, obtenu du roi Henri II la restitution de l’honneur d’Orbec autrefois confisqué sur son père. Mais si ce grand fief était le plus ancien patrimoine de sa famille, ce n’était ni le seul ni le plus important des apanages qu’il possédait sur le sol normand. En 1164, Gaultier Giffard, comte de Longueville et de Buckingham, était mort sans postérité, ne laissant point de plus proche héritier que ses cousins de la maison de Clare, arrière-petits-fils de Rohais Giffard et de Richard de Bienfaite. Ce fut donc entre eux que se partagea cette opulente succession. La branche aînée de la maison de Clare recueillit les biens situés en Angleterre, sauf le comté de Buckingham, qui fit retour à la couronne. Richard Strongbow eut en partage l’honneur de Longueville, grand fief du pays de Caux, qui tenait de ses possesseurs le titre de comté et qui fut alors souvent désigné comme le comté de Clare. En étudiant l’histoire féodale du pays de Caux, il importe de ne pas confondre ce grand fief avec la baronnie de Clères, souvent désignée en latin sous une forme semblable. Celle-ci appartenait alors à un chevalier nommé Mathieu de Clères, dont les descendants ont tenu un rang élevé dans la noblesse normande pendant le cours des XIVe, XVe et XVIe siècles.

Isabelle de Clare, comtesse de Pembroke et de Longueville et dame d’Orbec, était encore en bas âge quand elle perdit son père, en sorte qu’elle resta sous la garde-noble du roi Henri II, qui conserva jusqu’à la mort la jouissance de ses grands biens.
Richard Cœur de Lion à peine monté sur le trône la donna en mariage à un de ses barons Guillaume Mareschal, en lui confirmant la possession des comtés de Pembroke et de Longueville. Ce fut à ce titre que ce seigneur porta le sceptre royal au sacre du roi Richard. Ce prince étant parti peu après pour la Terre-Sainte, Guillaume qu’on désignait généralement sous le titre de comte Mareschal, fut au nombre des personnages auxquels fut confié le gouvernement du royaume. Guillaume Mareschal appartenait à une famille anglaise, pourvue du titre de maréchal héréditaire du royaume au droit de sa seigneurie de Hempstead-Mareschal dans le Berkshire, qu’elle tenait en qualité de grande sergenterie du roi. Gilbert Mareschal, aïeul du comte Guillaume avait établi son droit à cette haute dignité, sous le règne d’Henri Ier où elle lui fut disputée par Robert de Venois et par Guillaume de Hastings. Guillaume Mareschal, comte de Pembroke, hérita de l’office de maréchal du royaume ainsi que de la terre de Hempstead par la mort de son frère aîné, Jean Mareschal, dans le temps où le roi Richard était en Palestine.

Nous savons que Guillaume, comte Mareschal, et Isabelle d’Orbec ou de Clare, son épouse, possédaient en Normandie le comté de Longueville et l’honneur d’Orbec précédemment dévolus à Richard Strongbow, le père d’Isabelle. Au moment de la conquête de la Normandie par Philippe Auguste, tandis que la plupart des seigneurs anglo-normands embrassant la cause du roi de France ou celle de Jean sans Terre, se voyaient dépouillés, soit de leurs domaines continentaux, soit de leurs possessions insulaires, le comte et la comtesse de Pembroke eurent le rare privilège de voir leurs intérêts respectés par les deux compétiteurs ; aucune partie de leurs grands fiefs ne fut frappée de confiscation. Peut-être l’étendue de leur puissance, tant en Irlande que dans le pays de Galles, fit-elle sentir aux deux souverains la nécessité de les ménager.

Guillaume Mareschal, premier comte de Pembroke de ce nom, mourut en 1219. Dans le cours du mois de juillet de la même année, sa veuve, Isabelle de Clare, signa au Pont-de-l’Arche un traité avec le roi de France, Philippe Auguste, par lequel elle s’engagea à lui remettre à toute réquisition ses forteresses de Normandie, promettant que ses enfants ne participeraient à aucune entreprise hostile contre son royaume. Elle avait eu cinq fils et cinq filles. Guillaume Mareschal, le fils aîné, eut en partage le comté de Pembroke et la dignité de maréchal héréditaire d’Angleterre. Les biens de Normandie c’est-à-dire les honneurs d’Orbec et de Longueville, furent destinés au second, Richard tandis que les trois derniers recevaient leurs apanages en Irlande. Par charte donnée à Melun en juin 1220, Guillaume Mareschal, comte de Pembroke, abandonna à son frère Richard tout ce que leur père avait possédé eu Normandie, et cet arrangement de famille reçut aussitôt la sanction de Philippe Auguste. Devenu ainsi comte de Longueville et sire d’Orbec, car Isabelle semble avoir suivi d’assez près son mari dans la tombe, Richard pendant plus de dix ans vécut en fidèle sujet du roi de France. Mais son frère aîné, Guillaume Mareschal dit le jeune, mourut en 1231 sans avoir eu d’enfants de ses deux mariages contractés, le premier, avec Alix de Béthune, le second avec la princesse Eléonore d’Angleterre, soeur du roi Henri III ; Richard passa aussitôt en Angleterre et sollicita de ce monarque l’investiture du comté de Pembroke et des autres fiefs dont il se trouvait devenu le légitime héritier. Il n’en obtint qu’un refus altier, joint à l’ordre de quitter le sol anglais dans le délai de quinze jours.

Richard se retira immédiatement en Irlande, y reçut les hommages et l’assistance de ses frères, puis revenant en force dans le pays de Galles, il prit le château de Pembroke et se mit en état de faire respecter ses droits les armes à la main. Henri III céda et reçut son hommage ; mais cette réconciliation fut de peu de durée ; Richard Mareschal dut continuer cette lutte inégale jusqu’au jour de sa mort. Il fut tué par trahison en Irlande dans le cours de l’année 1234 et ne laissa point d’enfants de son mariage avec Gervaise, dame de Dinan et de Pont-Audemer, déjà veuve du vicomte de Rohan et de Juhel de Mayenne. Ce seigneur, auquel sa vaillance mérita suivant Mathieu Paris le surnom de « fleur de la chevalerie » fut le dernier de sa race qui posséda l’honneur d’Orbec. A la nouvelle de l’hommage qu’il avait rendu au roi d’Angleterre, ou peut-être seulement à l’annonce de sa mort, les grands fiefs qu’il possédait en Normandie furent mis en la main du roi de France et restèrent définitivement acquis au domaine de la couronne.

Ajoutons quelques mots sur les héritiers du comte Richard. Son frère Gilbert lui succéda comme comte de Pembroke et maréchal héréditaire d’Angleterre jusqu’en 1241, où il périt d’une chute de cheval dans un tournoi sans avoir eu de postérité de la princesse Marguerite, fille de Guillaume, roi d’Ecosse, ni de Mathilde de Lanvaley, qu’il avait épousée en secondes noces. Après lui ses deux derniers frères, Gaultier et Anselme Mareschal, furent successivement comtes de Pembroke et moururent l’un et l’autre sans enfants en 1245, ayant été mariés le premier à Marguerite de Quincy, le second à Mathilde de Bohun. Leur succession fut partagée entre leurs cinq soeurs : Mathilde, mariée à Hugues Bigod, comte de Norfolk auquel elle apporta la dignité de maréchal héréditaire d’Angleterre restée depuis et jusqu’à ce jour attachée au titre de Norfolk ; devenue veuve elle se remaria avec Guillaume de Varennes, comte de Surray, puis avec Gaultier de Dunstanville ; Jeanne, mariée à Warin de Montchensy ou Mont-Canisy, dont la fille épousa Guillaume de Lusignan, dit de Valence, qui devint à ce titre comte de Pembroke ; 3 Isabelle, dame de Kilkenny qui épousa en premières noces Gilbert de Clare, comte de Glocester, et en secondes noces Richard d’Angleterre comte de Cornouailles et roi des Romains ; Sybille, dame de Kildare, mariée à Guillaume de Ferrières, comte de Derby ; Eve, épouse de Guillaume de Braose ou Briouxe, seigneur de Brecknock.

IV

JPEG - 1.8 ko

a possession de l’honneur d’Orbec par Isabelle de Clare, son époux Guillaume, comte Mareschal, et son fils Richard, a laissé des traces dans plusieurs donations faites aux établissements religieux du pays. Celle qui mérite surtout notre attention est l’abandon consenti en faveur de l’abbaye du Bec par Isabelle, dame d’Orbec et ses enfants de tous leurs droits sur le patronage de la paroisse d’Orbec, ainsi que de ceux qui leur avaient été précédemment cédés par Hugues d’Orbec. Le don de ce patronage à l’abbaye du Bec fut confirmé en 1231 par Jean d’Orbec, fils de Hugues. Ces actes donneraient par eux-mêmes lieu de croire qu’Hugues d’Orbec était un rejeton de la même race que la maison de Clare. Sa postérité a subsisté jusqu’au dix-septième siècle en possession d’état de cette illustre origine. Dans la recherche de la noblesse faites par les Elus de Lisieux eu 1540, Louis d’Orbec, baron du lieu et de Bienfaite, et ses frères, établirent leur généalogie en remontant jusqu’à Gislebert, comte de Brionne, ancêtre commun de toute la maison de Clare. Si les Elus de Lisieux s’étaient contentés légèrement d’une pareille affirmation, ce serait certainement le seul cas où ils auraient dans le cours de cette recherche fait preuve d’une excessive indulgence. Les documents constatant cette filiation devaient donc exister à cette époque ; malheureusement ils ont péri depuis. S’il est hors de doute qu’Hugues d’Orbec était issu de la maison de Clare, nous en sommes réduits aux conjectures sur le degré exact de sa descendance.

Celle qui nous semble la plus vraisemblable, c’est qu’il était fils d’un frère cadet de Richard Strongbow, par conséquent cousin germain d’Isabelle de Clare et petit-fils de Gilbert de Clare, premier comte de Pembroke. Nous savons par le continuateur de Guillaume de Jumièges que ce Gilbert avait recueilli la succession de son oncle Roger, seigneur d’Orbec et de Bienfaite ; comme le même auteur nomme Richard "fils aîné de Gilbert", nous devons supposer qu’il avait un cadet, bien que nous n’avions de ce dernier aucune mention directe. Et ce qui donne lieu de croire que Hugues d’Orbec en était issu, c’est que, de même que ses descendants après lui, il portait pour armes : d’or au lion de gueules, blason fort différent de celui de toutes les autres branches de la maison de Clare, mais fort analogue à celui des comtes de Pembroke. Ceux-ci portaient : d’or parti de sinople, au lion de gueules brochant. Cet écu dut être modifié comme contraire aux règles du blason universellement adoptées en France.

Si notre conjecture est fondée, le silence de tous les documents sur le père de Hugues d’Orbec s’explique avec assez de vraisemblance, en supposant que sa mort serait survenue au temps où la maison de Clare restait dépouillée de son patrimoine de Normandie, période qui s’étend de l’an 1138 jusqu’en 1173 pour le moins. Hugues d’Orbec, ainsi qu’il résulte de diverses indications, était vivant de 1198 à 1208, mais paraît être mort avant l’an 1211. Il possédait le plein fief de haubert du Plessis d’Orbec, situé en la paroisse de St-Germain-de-la-Campagne, s’étendant sur Bienfaite, la Vespière, et même dans la ville d’Orbec. Les membres de fiefs du Prey et du Couldray, qui s’étendaient en la paroisse d’Orbec et lieux circonvoisins, paraissent avoir également appartenu à Hugues. Mais était-il aussi possesseur du château et du plein fief de Bienfaite ? Cette dernière terre était-elle la propriété d’Isabelle de Clare ou l’apanage de quelque autre membre de la même famille ? C’est ce que nous n’avons pu constater.

Bienfaite ne reparaît dans les documents qu’en la seconde moitié du XIIIe siècle, étant alors possédé par une famille de ce nom, que l’on présume être une branche de la maison d’Orbec, malgré des armoiries complètement différentes. Mais qu’elle fût issue d’un fils, d’un frère ou d’un collatéral plus éloigné d’Hugues d’Orbec, nous manquons absolument de renseignements sûrs relativement à son origine. Ce qu’il est possible de recueillir à son sujet trouvera mieux sa place à l’époque où elle se fondit par un mariage dans la maison d’Orbec, vers le milieu du XVe siècle.

Hugues d’Orbec eut pour fils Jean d’Orbec, chevalier seigneur du Plessis du Pré et autres fiefs ; probablement aussi, Guillaume d’Orbec, chevalier, qui renonça en 1334 en faveur de l’abbaye du Bec à tous ses droits sur les bois de La Roussière ; Hervé d’Orbec vivant en 1235 et en 1246, et Roger d’Orbec, mentionné à la date de 1250.

Jean d’Orbec, dont nous avons déjà cité la confirmation du droit de patronage sur la paroisse d’Orbec qu’il accorda en 1231 à l’abbaye du Bec, figure dans plusieurs chartes du prieuré de Friardel de l’an 1220 à 1259. Il épousa, à ce que l’on croit, Julienne Bardoul, dame du fief de La Saussière, aux paroisses de la Celle et des Frétils ; il eut plusieurs enfants : Jean d’Orbec chevalier mort avant son père en 1259 ; Huques d’Orbec, seigneur du Plessis ; Pétronille d’Orbec, mariée à Raoul de Beaumoncel chevalier ; Aline d’Orbec, épouse de Richard d’Ouilly, chevalier. Nous inclinons à croire que le seul Hugues était issu de Julienne, dame d’Orbec, qui fit une donation au prieuré de Notre-Dame-de-Lesme en 1277 ; les autres enfants de Jean d’Orbec devaient être nés d’un précédent mariage.

Vers le même temps vivaient Raoul et Nicolas d’Orbec, chevaliers, peut-être aussi les fils mais plus probablement les neveux de Jean seigneur du Plessis. Un de ceux-ci fut sans doute l’auteur de Guillaume d’Orbec, chevalier seigneur de La Motte à St-Paul de Courtonne, dont le fils, Jean d’Orbec, seigneur de La Motte, fit une donation au prieuré de Friardel, en 1342, et fut père de Simon d’Orbec, vivant en 1363, et de Louis d’Orbec, vivant en 1367. Enfin Guillaume d’Orbec seigneur de La Motte, de St-Paul de Courtonne et de Marolles, fut tué à la bataille d’Azincourt, en 1415 ; il paraît n’avoir laissé que des filles ; le fief de Marolles passa peut-être par une d’elles, dans la famille de Gauville.

A cette branche de la maison d’Orbec peuvent se rattacher deux rameaux ; l’un représenté au commencement du XVe siècle par Louis d’Orbec, seigneur de Beaumontel, dont la fille unique, Marguerite d’Orbec, porta ce fief en mariage à Macé du Val, écuyer ; l’autre qui subsistait encore dans la seconde moitié du même siècle dans Jean d’Orbec, seigneur de Tanney et de la Grue, père de deux filles ; l’une Madelaine d’Orbec, mariée à Jean des Planches, l’autre épouse de Marguerin de Monnay.

Hugues d’Orbec, second du nom, devint par la mort de son frère aîné, suivie de près par celle de Jean d’Orbec son père, seigneur du Plessis d’Orbec et du Pré. Il prenait le titre d’écuyer en 1265 et celui de chevalier en 1276. Il épousa Alix d’Harcourt, fille de Robert d’Harcourt, sire de Beaumesnil, et en eut un fils nommé Jean et une fille Peronnelle d’Orbec, mariée en 1295 à Raoul de Guiberville.

Jean d’Orbec, chevalier, seigneur du Plessis d’Orbec, du Pré et de la Cressonnière, est mentionné dans plusieurs documents de 1295 à 1320. Il fut père de Guillaume d’Orbec, seigneur du Plessis, et de Jean d’Orbec, chevalier, seigneur de Préaux et de la Cressonnière. Celui-ci posséda au droit de sa femme des domaines dans le bailliage de Caen ; il faisait partie de la maison de Jeanne de Valois, soeur du roi Philippe VI et épouse de Robert d’Artois, comte de Beaumont et seigneur d’Orbec. Jeanne d’Orbec, femme du bailli de Conches et Marie d’Orbec, sans doute ses soeurs, étaient également attachées à la personne de la comtesse de Beaumont et furent par suite impliquées dans les procédures criminelles auxquelles les débats sur la succession d’Artois donnèrent lieu. Jean d’Orbec donna au prieuré de Friardel une rente à prendre sur son fief de la Cousinière à Préaux, en 1331. Il fut père d’un second Jean d’Orbec, chevalier, seigneur de Préaux, vivant en 1379, qui fit un don au prieuré de Friardel afin d’y obtenir une sépulture, aïeul de Louis d’Orbec, seigneur de la Cressonnière, tué à Azincourt en 1415 ; enfin bisaïeul de Marie d’Orbec, dame de Préaux et de la Cressonnière, qui avec Robert Le Sec son époux, donna le patronage de Saint-Sébastien de Préaux aux religieux de Friardel par charte du 15 décembre 1430.

Guillaume d’Orbec, chevalier, seigneur du Plessis vivait vers 1336, et fut père d’un second Guillaume d’Orbec. Un de ces deux seigneurs laissa un fils cadet, auteur, à ce que l’on croit, d’une branche de la famille d’Orbec qui se fixa dans le pays de Caux et y subsista jusque dans la seconde moitié du XVIe siècle ; elle se divisa en deux rameaux, celui de Sideville et celui de Bibosc. Au premier appartenait Georges d’Orbec, seigneur de Sideville et de St-Victor-en-Caux, qui vivait en 1420 et 1450 ; de Marie, son épouse, il eut pour fils Jean d’Orbec, seigneur de St-Victor, et Colin d’Orbec, l’un desquels fut père de Jean d’Orbec, seigneur de Sideville, marié à Jacqueline de Vasouy, dame de ce lieu, et vivant en 1515. On trouve aussi Guillaume d’Orbec, écuyer de l’hôtel du duc de Guyenne en 1471 ; Jean d’Orbec, seigneur de Bibosc et de Vaumartin, vivant en 1477 ; enfin Jean d’Orbec seigneur de Bibosc, qui épousa en 1555 Charlotte de Bréauté dont il n’eut qu’une fille unique Charlotte d’Orbec, dame de Bibosc, mariée à Gédéon de Monchy, seigneur de Mons.

Il ne faut pas confondre ces diverses branches de la maison d’Orbec avec une famille du même nom qui subsistait à la même époque mais qui en différait complètement par son origine comme par ses armoiries. Celle-ci, dont on trouve la trace dès la fin du XIIe siècle, fut agrégée à l’ordre de la noblesse dans la personne de Jean d’Orbec, bourgeois de Rouen trésorier de France en 1362.

Guillaume d’Orbec, seigneur du Plessis, second de ce nom, ne portait que le titre d’écuyer en 1371 ; en 1382 il figurait au nombre des chevaliers. Il possédait aussi les fiefs du Val et d’Asnières mais s’étant oublié au point de frapper et de blesser un vassal de cette seigneurie nommé Guillaume Auber, il fut privé par arrêt de l’Echiquier de Normandie de l’an 1382, de tous les droits qu’il y possédait. Auber devint l’homme du roi, tant pour ses propres biens que pour ceux de ses co-tenanciers. Guillaume d’Orbec, chevalier, seigneur du Plessis, était mort en 1416 ; le 28 juillet de cette année ses deux fils rendirent aveu au roi, l’aîné, Pierre d’Orbec, écuyer, pour le fief du Plessis d’Orbec et le puîné, Guillaume d’Orbec, chevalier, pour la fiefferme du Bosc de Moyaux.

Pierre d’Orbec, seigneur du Plessis vivait en 1418 et 1430. Il paraît avoir épousé une fille de Robert de Bellangreville, écuyer, seigneur de Bellengreville en la vicomté de Caen, qui possédait aussi une terre de son nom à St-Germain-la-Campagne, avec le patronage de la première portion de cette paroisse ; ce patronage se trouva par suite réuni au fief du Plessis d’Orbec situé au même lieu. De ce mariage naquit un fils Jean d’Orbec, qui devint seigneur du plein fief ou baronnie d’Orbec et Bienfaite par son mariage avec Marie, héritière de la maison de Bienfaite, l’an 1442.

Parties V à VII

V

JPEG - 2 ko

ous avons déjà fait mention de cette famille de Bienfaite, de l’opinion qui la rattache à l’ancienne maison de Bienfaite et de Clare et de l’absence de documents suffisants pour établir cette origine. Nous ne pouvons en faire remonter la filiation qu’à Etienne de Bienfaite qui reçut, conjointement avec Jean de Tordouet, des lettres patentes du roi saint Louis en date du 8 février 1258, par lesquelles une fiefferme, située à Orbec et comprenant des biens et des droits féodaux dans cette ville et aux environs, leur était inféodée à charge de certaines rentes. De nouvelles lettres patentes d’inféodation furent accordées en septembre 1262 au profit d’Etienne de Bienfaite seul.

Etienne de Bienfaite tint une place distinguée dans les conseils du roi Philippe le Bel et eut une grande part dans sa confiance. Dès l’an 1281 il remplissait l’office de vicomte à Bernay. En 1287, il obtint un arrêt de l’Echiquier de Normandie dans lequel il est qualifié seigneur des moulins d’Orbec. En 1294, Etienne de Bienfaite, chevalier, était pourvu de la charge de grand maître des Eaux et Forêts et continua de l’exercer jusqu’en 1312, conjointement avec d’autres emplois importants au Conseil du roi ou Cour de Parlement. Il fut notamment du nombre des seigneurs chargés de tenir l’Echiquier de Normandie en 1299 et 1301.

Il y fut envoyé de nouveau en 1306, année où il figurait encore au rôle du Parlement. Le roi Philippe le Bel, par charte donnée en l’abbaye de Pontoise au mois d’avril 1301, érigea en faveur d’Etienne de Bienfaite, chevalier, les fieffermes d’Orbec, Bienfaite et la Halboudière, en un plein fief de haubert ou baronnie. Une clause spéciale accordait à ce fief le privilège de ne sortir jamais de la mouvance du roi. Jusque là ces fieffermes se trouvaient chargés de 437 livres 3 deniers [3] de rente annuelle envers le trésor royal ; le roi Philippe lui en remit 60 livres en récompense de ses bons et loyaux services. Il lui permit de racheter 188 livres 10 sols, moitié du reste de cette rente, en donnant en échange une pareille valeur constituée dans les fiefs du roi, ce qui s’accomplit peu après ; Etienne de Bienfaite et son fils abandonnèrent an trésor royal 131 livres de rente sur les prévôtés de Paris, du Louvre et de Nemours, entre autres. Enfin il fut accordé que la dernière portion de rente de 188 livres 10 sols 3 deniers pourrait être acquittée au denier dix et par parties. Sous le règne de Charles VII le fief d’Orbec et Bienfaite était encore chargé de 154 livres 4 sols de rente envers le domaine royal ; il ne se trouva complètement affranchi de cette charge qu’à la fin du XVe siècle ce fut seulement alors que ses possesseurs se crurent en droit de prendre le titre de barons d’Orbec.

Mais il importe de ne point perdre de vue que la nouvelle baronnie comprenait seulement une minime partie des grands biens, comme de la mouvance féodale très-étendue, qui avaient autrefois dépendu de l’honneur d’Orbec tel que le possédait avant 1231 la maison de Clare. Ceux-ci, avec la vieille forteresse d’Orbec et les divers bois qui formaient autrefois la forêt de ce nom, restèrent compris dans le domaine royal à partir de la confiscation des biens de Richard Mareschal, comte de Pembroke, sauf les intervalles que nous devons signaler.

En 1318 la vicomté d’Orbec, avec son château-fort, les forêts et autres domaines qui en dépendaient et sa vaste mouvance féodale, fut réunie au comté de Beaumont-le-Roger pour constituer un nouvel apanage créé en faveur de Robert d’Artois, dont un arrêt de la Cour du roi venait de mettre à néant les droits à l’héritage du comté d’Artois. A ce titre la seigneurie d’Orbec fut comprise dans l’érection du comté de Beaumont-le-Roger en pairie, l’an 1326 ; l’arrêt de la Cour des Pairs, qui frappa Robert de confiscation en 1331, la réunit avec ce grand fief au domaine de la couronne. Il résulte de l’enquête officielle faite en 1320 sur les biens qui faisaient partie du comté de Beaumont, qu’au préjudice de la charte de Philippe le Bel d’avril 1301 Etienne de Bienfaite dut tenir sa baronnie du comte de Beaumont-sur-Rille et non du roi de France.

En 1344, Orbec fut de nouveau compris dans l’apanage d’un prince de la maison royale ayant, été adjoint au duché-pairie d’Orléans, érigé pour Philippe de France, fils puîné du roi Philippe VI de Valois. Il en fut distrait dès 1353 par le roi Jean, qui le retira des mains de son frère pour le céder au roi de Navarre Charles le Mauvais, avec d’autres terres qui furent de rechef érigées en comté-pairie de Beaumont-le-Roger, en janvier 1354. Jean avait espéré vainement de gagner ainsi ce prince perfide. Maître d’Orbec, ce dernier rendit plus formidables les défenses de ce château et en fit une des principales places d’armes d’un parti qui exerça longtemps dans les contrées voisines les plus affreux ravages. Quand Charles V, ayant réparé les forces de la monarchie, put enfin porter le coup décisif à la faction navarraise, un de ses soins fut de s’emparer de la forteresse d’Orbec et de la faire soigneusement démanteler en 1378 ou 1379.

De ce jour, Orbec perdit toute son importance au point de vue militaire ; le traité de 1404 entre le roi de France et Charles III, de Navarre, le rendit enfin au domaine de la couronne.

Etienne de Bienfaite fut le bienfaiteur de la ville d’Orbec par la fondation de l’Hôtel-Dieu de St-Rémy, qu’il établit en 1290, dit-on ; cet établissement charitable s’accrut plus tard des dons du roi de Navarre et de Guillaume de Gauville, chastelain d’Orbec pour ce prince. Etienne pouvait être frère de Nicolas de Bienfaite, archidiacre de Coutances, qui, s’étant chargé de porter en France la bulle d’excommunication lancée par Boniface VIII contre Philippe le Bel, le 13 avril 1303, fut arrêté à Troyes et jeté en prison. Vers le même temps, une demoiselle de Bienfaite porta par mariage le fief de Réville dans la famille de Boscherville.

Etienne de Bienfaite eut pour fils un second Etienne de Bienfaite, qui figure en qualité d’écuyer, dans un échange fait avec son père, en 1302. Il obtint plus tard les honneurs de la chevalerie et paraît dans divers actes de 1319 à 1331, notamment à l’ajournement signifié à Robert d’Artois dans le château de Conches, à cette dernière date.

Jean de Bienfaite succéda à son père Etienne dans la seigneurie de Bienfaite et la baronnie d’Orbec. Il recevait le titre d’écuyer dans des reconnaissances en 1340 et 1346. Etant parvenu aux honneurs de la chevalerie en 1347, il se laissa entraîner dans le parti du roi de Navarre et fut au nombre des trois cents adhérents de ce prince amnistiés par le roi Jean, en 1355. Jean, sire de Bienfaite, chevalier, paraît encore dans des actes de 1366, 1369 et 1372. Le 10 mars 1367, il reçut trente francs d’or donnés par le roi de Navarre sur la recette d’Orbec pour lui aider à faire guet et garde en son château de Bienfaite. La vieille forteresse de Richard, fils de Gislebert, s’élevait sans doute encore sur sa colline escarpée. Elle fut probablement rasée peu d’années après, en même temps que le château d’Orbec, par les ordres du roi Charles V et remplacée par un manoir spacieux situé sur les bords de la petite rivière de la Cressonnière, en un lieu dépourvu des avantages nécessaires à une défense sérieuse. Celui-ci fit place dans le cours du siècle dernier à un château en briques qui en occupe de nos jours l’emplacement. Jean, sire de Bienfaite, eut pour fils Robert de Bienfaite, qui figure comme écuyer le 4 mars 1376 et comme chevalier le 20 novembre 1389. Robin de Bienfaite fut, croyons-nous, le nom d’un fils puîné, auteur d’une branche cadette représentée en 1452 par Jean et Etienne de Bienfaite, possédant plusieurs fiefs dans les environs de Cormeilles ; en 1463 et 1469 par un autre Jean et Geoffroy de Bienfaite. Cette branche s’éteignit dans Hélène de Bienfaite, fille et héritière de Jean de Bienfaite, seigneur de Moyaux et de Bougy, qui épousa Nicolas Le Grant, seigneur de Quetteville sous le règne de François 1er.

On trouve des traces de plusieurs autres filles de la maison de Bienfaite dans le cours des XIVe et XVe siècles, mais il serait fort difficile d’en établir la filiation.

Robert de Bienfaite eut un fils nommé Jean et une fille Jeanne de Bienfaite, mariée à Guillaume de Betteville. Elle fut dotée avec le fief de la Tréhardière à Orbec. On ne sait par quelle circonstance la fiefferme de la Halboudière, démembrée de la baronnie de Bienfaite et d’Orbec, devint aussi l’apanage de sa postérité. Elle eut pour fille Perrette de Betteville, qui épousa Colin Miée et fut mère de maître Guillaume Miée, chanoine et official de l’église cathédrale de Lisieux, seigneur de Beauvoir et de la Halboudière en 1469. Après lui cette terre fit retour à la baronnie alors possédée par David d’Orbec représentant par sa mère de la maison de Bienfaite.

Jean de Bienfaite, seigneur du lieu, est nommé comme écuyer en 1404, 1407 et 1413, mais il prenait le titre de chevalier en rendant aveu au roi, le 1er novembre 1414. Il commandait en qualité de capitaine le château-fort de Courtonne, appartenant à l’évêque de Lisieux, à l’époque de l’invasion anglaise. Assiégé par le duc Clarence, il dut capituler le 6 mars 1417, vieux style (1418), lorsque la plupart des places voisines étaient au pouvoir des Anglais. Par le traité de reddition la place avec toute l’artillerie et les approvisionnements passaient aux mains des vainqueurs ; de plus Jean de Bienfaite et quatre gentilshommes de la garnison de Courtonne se remettaient à la discrétion du roi d’Angleterre comme ayant enfreint les trêves qui avaient été conclues entre ce prince et le duc de Bourgogne ; le duc de Clarence, à la requête des dames et damoiselles, chevaliers et escuiers étant audit château promettait toutefois son entremise auprès d’Henri V, afin d’obtenir la vie sauve pour ce capitaine et ses quatre compagnons d’infortune. Comment, après avoir été menacé des dernières rigueurs par les envahisseurs, Jean de Bienfaite parvint-il à se concilier promptement leurs faveurs ? Nous ne saurions le dire. Dès le 30 mai 1418, le roi d’Angleterre, en récompense des bons services qu’il dit en avoir reçus lui fait don du fief de Bourg-Achard valant trois cents livres tournois de revenu. Cette terre avait été confisquée sur Jean de Courcy, chevalier, seigneur de Bourg-Achard et d’Ouilly, qui avait défendu le château d’Exmes contre les Anglais. Parvenu déjà à un âge avancé, le sire de Bourg-Achard avait partagé sa carrière entre les travaux de la guerre et des études rarement poursuivies par ses contemporains ; il est l’auteur d’une volumineuse histoire des Grecs et des Romains dite Chronique de la Bouquechardière. Le don fait à Jean de Bienfaite fut-il révoqué ? Ne l’avait-il sollicité que dans l’intérêt de Jean de Courcy ? Ce qui est certain c’est que ce dernier rentra en possession de ses biens en vertu de lettres royales des 10 mars 1419 et 19 août 1421.

Jean de Bienfaite mourut après l’an 1423 ne laissant qu’une fille, Marie de Bienfaite, qui épousa en 1442 Jean d’Orbec, seigneur du Plessis d’Orbec. Ainsi se trouvèrent réunis dans les mêmes mains les fiefs de Bienfaite et du Plessis avec la portion du domaine d’Orbec inféodée à Etienne de Bienfaite et désignée sous le nom baronnie.

VI

JPEG - 2.3 ko

ean d’Orbec, fils de Pierre d’Orbec, seigneur du Plessis avait obtenu des lettres du roi d’Angleterre en date du 9 juin 1438 lui accordant un délai pour faire hommage et rendre aveu de son fief du Plessis d’Orbec. Son mariage avec l’héritière de Bienfaite réunit entre ses mains un patrimoine important, mais très-appauvri par la détresse générale dont les dévastations de la guerre et les rigueurs de la domination anglaise avaient accablé la province ; il se trouvait lui-même chargé de dettes considérables contractées pour payer une rançon aux Anglais, dont il avait été longtemps le prisonnier. Ne sachant comment échapper à ces embarras, Jean d’Orbec et Marie de Bienfaite eurent recours à la générosité du roi Charles VII ; faisant valoir les pertes causées par leur dévouement à la France et la diminution des revenus de leur baronnie d’Orbec et Bienfaite, ils demandèrent une réduction de la rente de 154 livres sols tournois dont les lettres patentes de 1301 l’avaient laissée chargée envers le trésor royal ; cette faveur semble leur avoir été accordée. Jean d’Orbec vivait encore en 1469. Il était alors vieux et infirme, et fut, de même que son second fils, Pierre d’Orbec, représenté à la convocation de l’arrière-ban de la noblesse du bailliage d’Evreux par David d’Orbec, son fils aîné.

Celui-ci portait du vivant de son père le titre de seigneur du Prey. Il avait acquis de messire Guillaume Juvénal des Ursins, par contrat passé en la prévôté de Bourges le 7 mars 1461, le fief de ce nom démembré de la seigneurie du Plessis d’Orbec, sans doute par suite des revers de sa famille. Dans les dernières années du règne de Louis XI, David d’Orbec prenait les qualités de chevalier, seigneur d’Orbec, du Plessis et de Bienfaite ; conseiller et chambellan du roi, l’un des capitaines de l’arrière-ban de Normandie. Sa fortune s’accrut par le retour de la terre de la Halboudière, distraite de la baronnie de Bienfaite et passée aux descendants d’une fille de cette maison, ainsi que nous l’avons dit plus haut, puis par l’héritage du plein fief de haubert de Vatierville et fief du Lion, situés en la vicomté de Neuchâtel et Mortemer, qu’avait possédés en 1412 Regnault Louvel. En était-il le successeur par une de ses aïeules ou par son épouse dont le nom ne se trouve pas indiqué ? C’est ce que nous n’avons pu découvrir. David d’Orbec mourut en 1505 laissant pour le moins cinq fils et deux filles. Bien qu’il semble avoir joui du fief de la Saussière, situé dans les paroisses des Frétils et de la Celle, que sa famille possédait dès le XIIIe siècle, nous ne saurions affirmer si Charles d’Orbec, seigneur de la Saussière en 1504, était son fils ou celui de son frère Pierre d’Orbec. Charles eut pour fils Benoît d’Orbec, seigneur de la Saussière et de Normanville en Caux, qui épousa en 1527 Françoise du Merle de Blancbuisson, et mourut en 1546 ne laissant qu’une fille, Jeanne d’Orbec, mariée à Ambroise d’Espinay, seigneur de Mézières, écuyer d’écurie du roi, chevalier de son ordre et gouverneur de Louviers, frère de Valeran d’Espinay-Saint-Luc.

Les enfants de David d’Orbec sur la filiation desquels il n’y a aucune incertitude, sont :
Guy d’Orbec, baron d’Orbec et de Bienfaite ;
Jean d’Orbec, seigneur du Plessis, prêtre, protonotaire apostolique, chanoine de Coutances, puis d’Avranches, vivant de 1504 à 1543 ;
François d’Orbec, prêtre, curé d’Aspres et de Normanville, cité en 1510, 1527 et 1543 ;
Nicole d’Orbec, prêtre, vivant en 1510
Guillaume d’Orbec, chevalier, seigneur de la Halboudière, vivant en 1510 et 1538, mort sans postérité ;
Madelaine d’Orbec, qui épousa Jean d’Aché, chevalier, seigneur de Serquigny ;
Jeanne d’Orbec, mariée à François d’Avoise, seigneur de Grandchain.

Guy d’Orbec suivit le roi Charles VIII dans sa campagne d’Italie, en 1495, et fut armé chevalier de la main de ce prince après la bataille de Fornoue, où il s’était signalé par sa valeur. De retour en France, il reçut du roi un don de 1,100 l. tournois. Comme procureur de David d’Orbec, son père, il rendit foi et hommage au roi le 7 juillet 1498, pour la baronnie d’Orbec et Bienfaite et les pleins fiefs de haubert du Plessis d’Orbec et de Vatierville. Après la mort de son père il eut à soutenir des procès contre ses trois plus jeunes frères pour le règlement de leurs droits.

En 1517 mourut Jeanne de Fleurigny, dame de la Haultemaison, une des plus riches héritières de son temps. N’ayant pas eu d’enfants de ses deux mariages contractés, l’un avec Antoine de Châteauneuf, seigneur du Lau, grand chambellan et grand bouteiller de France, l’autre avec Jean de Sandouville, capitaine et bailli d’Evreux, elle laissa sa fortune à de nombreux collatéraux entre lesquels se trouvèrent représentés les de Trie, les Mailloc, les Canouville les d’Annebault, les Matignon. Guy d’Orbec eut à partager avec les Nollent-Fatouville les biens provenant de Pierrenelle Rioult, dame de la Haultemaison, aïeule maternelle de Jeanne de Fleurigny et nièce de Jeanne Rioult, dame de Bellengerville, dont les d’Orbec et les Nollent étaient également descendus. Ces derniers eurent dans leur lot les fiefs de Couillarville, les Fossés, Champeaux, le Bois de la Motte, avec le patronage de Résenlieu, et le fief Rioult avec le patronage de Gonneville-sur-Dives. Guy d’Orbec reçut, outre les fiefs du Colombier, de la Motte de Montfort et des Crottes, la terre de la Haultemaison, à Glisolles, avec son château en pierre de taille, son parc clos de murs, ses grands bois et sa mouvance féodale qui s’étendait jusqu’à St-Germain-la-Campagne près d’Orbec. Mais la maison d’Orbec ne devait pas conserver cette belle terre ; elle fut bientôt aliénée par Guy ou par ses enfants, sans doute pour remplir de leurs droits les cadets de leur maison.

Guy d’Orbec mourut avant 1527, laissant de son mariage avec Gabrielle Sanguin, cousine germaine d’Antoine Sanguin, cardinal de Meudon, plusieurs enfants mineurs :
Louis d’Orbec, baron d’Orbec et de Bienfaite ;
Jean d’Orbec, seigneur du Plessis puis baron d’Orbec et de Bienfaite après son frère aîné ;
3° et 4° Deux fils morts jeunes, nommés, croyons-nous, Pierre et Martin ;
Marguerite d’Orbec, mariée à Adrien de Normanville, seigneur du lieu et de Foucart, dont elle était veuve en 1565 ;
Jeanne d’Orbec femme de Robert Le Séneschal, seigneur d’Auberville.

Louis d’Orbec, seigneur et baron d’Orbec et de Bienfaite, fit en 1540, ses preuves de noblesse devant les Elus de Lisieux, en remontant à Gislebert, comte de Brionne. Il eut à soutenir plusieurs procès de famille tantôt contre son oncle Guillaume d’Orbec seigneur de la Halboudière, de 1535 à 1538, tantôt contre son frère Jean d’Orbec, seigneur du Plessis et du Prey, avec lequel il était en litige relativement à la seigneurie de la Motte de Montfort et vavassorie des Crottes en 1550. Louis d’Orbec fut pourvu en 1554 de la charge de bailli et capitaine d’Evreux, titre auquel il joignait ceux de chevalier et de chambellan du roi. Il rendit foi et hommage en 1561 pour sa, baronnie et ses autres seigneuries au nombre desquelles nous trouvons, avec Beauvoir, la Halboudière et Vatierville-en-Caux, les fiefs de Lyvet et de la Mare-Hébert, paroisse du Torpt, en la vicomté de Pont-Audemer.

Les guerres de religion virent Louis d’Orbec se ranger dans le parti des protestants. Il fut du nombre de ceux qui, avec Guillaume de Hautemer, seigneur de Fervacques, Jean d’Aché, seigneur de Serquigny, et Thomas Le Sec, seigneur de la Cressonnière, envahirent la ville de Lisieux en août 1562, saccagèrent la cathédrale et y commirent les plus honteuses déprédations. Cette criminelle conduite attira sur Louis d’Orbec l’animadversion générale ; il fut dépouillé de l’office de grand bailli d’épée et du gouvernement d’Evreux. Sa mort prématurée nous laisse ignorer s’il eût imité les principaux complices de ses méfaits, qui après avoir débuté dans les troubles intérieurs au nombre des ennemis de l’Eglise, y figuraient trente ans plus tard parmi les zélés ligueurs. Nous pouvons juger par là du rôle subordonné qu’a souvent joué dans les guerres de religion l’ardeur des croyances, comparée à l’envie de s’agrandir, soit aux dépens du clergé, soit aux frais du pouvoir royal, qui éclatait dans la conduite de tant d’hommes de parti, tant il est vrai que les passions qui s’agitent dans les temps de désordre sont toujours les mêmes, quelle que soit la livrée qu’elles empruntent.

L’Eglise semblait en 1562 une proie assurée pour tous les instincts rapaces victime de mille déprédations ; elle fut, du moins dans nos contrées, alors obligée d’aliéner pour des sommes dérisoires la plus grande partie de ses magnifiques domaines, dans lesquels elle rentra peu après en exerçant le droit de rachat. Le seul Fervacques fut assez adroit pour éviter pendant tout le cours de sa longue carrière de restituer les biens ecclésiastiques dont il s’était nanti pour être regardé comme le fidèle champion de la cause royale en Normandie, après avoir figuré en Bourgogne à la tête des ligueurs ; enfin pour mourir dans son lit, duc et pair, maréchal de France et gouverneur de la province qu’il avait souillée dans sa jeunesse par les excès les plus odieux.

Louis d’Orbec n’était pas destiné à une aussi brillante fortune, ni sans doute capable des mêmes traits de perversité. Peu de mois après les désordres de Lisieux, auxquels il avait pris une si déplorable part, nous le trouvons paisiblement occupé à défendre en cour de justice les droits héréditaires de sa famille contre un engagiste du domaine d’Orbec. Ce n’était point la première fois que le fisc royal avait transmis à des mains étrangères les droits utiles qu’il y possédait. Déjà, sous le règne de Louis XI, les biens de la couronne dépendant de la vicomté d’Orbec avaient été accordés en don à Baudouin, bâtard de Bourgogne, par charte donnée en décembre 1470 ; mais cette concession avait été annulée cinq ans plus tard par suite de la défection de Baudouin. Le domaine de la vicomté d’Orbec fut aliéné de nouveau par engagement le 21 juillet 1558 en faveur de Jean d’Estrées, chevalier de l’ordre et grand maître de l’artillerie de France, qui s’attribua en conséquence le titre de comte d’Orbec et prétendit mettre au nombre de ses vassaux les tenants fiefs de ce territoire. Le baron d’Orbec résista énergiquement à cette prétention ; il plaidait avec succès contre Jean d’Estrées en février 1563.

Jean d’Estrées, seigneur de Cœuvres, mourut fort âgé, en 1571. Nous ne voyons pas que son fils Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, aussi grand maître de l’artillerie et chevalier des ordres du roi, ait pris comme son père le titre de comte d’Orbec. Le comté d’Orbec, avec ceux de Beaumont-le-Roger, Conches, Breteuil et Passy, furent compris dans l’érection du comté d’Evreux en duché, pour faire partie de l’apanage de François, duc d’Alençon, le plus jeune des frères de Charles IX, suivant les lettres patentes données au Plessis-lès-Tours, en octobre 1569. Cet apanage fit retour à la couronne en 1585 par la mort de ce prince. Antoine d’Estrées fut gouverneur de ce duché ; sans doute avait-il conservé les mêmes droits que son père sur le domaine d’Orbec. Sa fille Diane, soeur aînée de Gabrielle d’Estrées, ayant épousé en 1596 Jean de Balagny, bâtard de Montluc eut pour fils Alphonse Henri, marquis de Balagny, qui porta le titre de comte d’Orbec jusqu’à sa mort, survenue en 1628. Le domaine royal, étant rentré en possession des droits engagés sur le comte d’Orbec, les aliéna de nouveau au profit des enfants mineurs de ce dernier, et ceux-ci obtinrent même une forte réduction sur le prix auquel l’adjudication avait été portée. Ils moururent sans postérité vers la fin de ce siècle. Après eux les membres d’une autre famille devinrent, sans doute par achat, engagistes des mêmes droits domaniaux, et prirent en conséquence le titre de comtes d’Orbec. Ce furent Antoine de Bernart, marquis d’Avernes et comte d’Orbec ; son fils Eustache-Louis-Antoine de Bernart, comte d’Avernes et d’Orbec né en 1692, mort en 1745 ; enfin son petit-fils, Charles-Antoine de Bernart, marquis d’Avernes et comte d’Orbec, mort en 1816. Cependant une partie du domaine engagé d’Orbec était passée à la maison de Chaumont-Guitry, car en 1788 Charles-Victor Guy, abbé de Chaumont-Guitry prenait la qualité de co-engagiste des domaines d’Orbec.

Louis, baron d’Orbec et de Bienfaite, mourut vers 1565 sans avoir eu d’enfants de son union avec Jacqueline de Soissons. Cette dame, soeur cadette de Jossine de Soissons, dame de Moreuil et de Poix, épouse de Jean, sire de Créquy, était elle-même veuve d’Aloph Rouault, seigneur de Gamaches, quand elle épousa Louis d’Orbec. Elle lui survécut peu, ayant fait son testament le 18 juillet 1567. L’héritage du baron d’Orbec échut à son frère Jean, seigneur du Plessis et du Prey.

Noble et puissant seigneur messire Jean d’Orbec, chevalier de l’ordre du roi et gentilhomme de sa chambre, seigneur et baron d’Orbec, de Bienfaite, du Plessis, du Prey, du Couldrey, de Beauvoir,de la Halboudière, de Vatierville, du Lyon-en-Caux, du Colombier, de la Motte, des Crottes, de Lyvet et de la Mare-Hébert, épousa selon contrat en date du 22juillet 1571 Catherine de L’Hospital, fille de Jean de L’Hospital, comte de Choisy, chevalier de l’ordre et gouverneur du duc d’Alençon et d’Eléonore Stuart, fille légitimée de Jean Stuart, duc d’Albany et régent d’Ecosse. Il en eut un fils nommé Louis et deux filles, Louise et Esther d’Orbec. Il professait le calvinisme et mourut en 1579 avant le 24 juin de cette année. Sa veuve Catherine de L’Hospital, alors une des dames de la reine mère Catherine de Médicis, dont elle était la filleule, resta chargée de la tutelle de ses enfants, elle recueillit en cette qualité une part dans l’opulente succession de leur grand-oncle messire Guérin Sanguin, grand doyen d’Avranches, mort avant le 8 mars 1581. Mais le 17 novembre 1584, elle convolait à de secondes noces avec René de Laval, seigneur d’Auvilliers, de la maison de Montmorency. Les mineurs d’Orbec furent placés en la garde-noble de ce seigneur et sous la tutelle de leur cousin Jacques du Merle, seigneur de Blancbuisson et du Boisbarbot, chevalier de l’ordre du roi, qui par Gabrielle d’Aché, sa mère, était petit-fils de Madeleine d’Orbec. René de Laval mourut au mois de juin de l’an 1591 et il y a lieu de croire que Catherine de L’Hospital l’avait précédé dans la tombe.

La famille d’Orbec, dernière branche subsistante de la maison de Clare, peut-être même de la postérité masculine de Rollon allait s’éteindre dans la personne de Louis, baron d’Orbec et de Bienfaite. Louis d’Orbec, né le 11 août 1577, fut baptisé le 15 décembre de la même année par le ministre Moustier de l’église réformée d’Orbec. Sa première jeunesse fut exposée aux vicissitudes d’un temps troublé par toutes les violences de la guerre civile. Il se trouvait à Verneuil lorsque cette place fut surprise par les ligueurs, sous les ordres du vicomte de Tavannes et du baron de Médavy, dans la nuit du 20 avril 1590, et l’on mentionne comme une des circonstances importantes de cette affaire que les vainqueurs y firent prisonnier le petit baron d’Orbec malgré son jeune âge ; ils l’emmenèrent captif à Rouen. Quelques années plus tard, nous trouvons Louis d’Orbec engagé contre la famille de Laval dans une longue suite de procès dont la cause semble avoir été la difficulté que les héritiers du seigneur d’Auvilliers éprouvaient à rendre compte des deniers de la succession Sanguin par lui touchés. En 1598 Marguerite de Mézières, mère de René de Laval, abandonnait par transaction la terre de Beauvilliers, située dans le Pays Chartrain, à Louis d’Orbec, qui acquit aussi en vertu de ses revendications, la seigneurie de la Puisaye dans la même contrée. Mais il ne laissa pas que d’avoir encore des litiges à soutenir, tantôt contre Esprit d’Alfonville, seigneur de Louville, qui avait épousé Susanne de Laval, soeur de René, tantôt contre Jean de Laval, seigneur de Tartigny, son cousin.

Messire Louis d’Orbec, chevalier, baron d’Orbec et de Bienfaite, mourut à Fontainebleau dans les premiers mois de l’an 1610 sans avoir été marié. Son corps fut rapporté à Bienfaite et inhumé en ce lieu. Il laissait deux soeurs, dont l’aînée, Louise d’Orbec, avait épousé le 24 septembre 1600 Jean du Merle, seigneur de Blancbuisson et du Boisbarbot, fidèle catholique, tandis qu’Esther d’Orbec, la cadette, était mariée à Jean de Bouquetôt, seigneur du Breuil, calviniste ardent. La succession de Louis d’Orbec fut partagée entr’elles le 20 octobre 1610, en jugement devant Adrien du Houlley, écuyer, seigneur de Courtonne, conseiller du roi, lieutenant particulier ancien civil et criminel du bailli d’Evreux en la vicomté d’Orbec. Le fief du Plessis-d’Orbec, avec le patronage de St-Germain-la-Campagne, ceux du Pré, du Couldray, de Beauvoir, de la Halboudière, de la Motte, du Colombier, de Beauvilliers, etc., échurent à Louise d’Orbec, et le fief de la baronnie d’Orbec et seigneurie de Bienfaite y réunie, ceux de Vatierville, du Lyon-en-Caux, etc., formèrent le lot de sa soeur cadette. Celle-ci étant devenue veuve, ratifia ce partage le 12 juin 1611. Toutefois il put y être apporté quelques modifications par suite d’un arrêt du 27 juillet 1613 qui condamna Louise et Esther d’Orbec à délaisser au sieur d’Allonville les terres du grand et du petit Beauvilliers, de la Motte et du Colombier. Mais cet arrêt n’eut sans doute pas un effet définitif, car le fief de Beauvilliers resta longtemps encore possédé par la postérité de Louise d’Orbec.

VII

JPEG - 2 ko

ous avons retracé l’histoire de la maison d’Orbec depuis son origine jusqu’à son extinction nous en avons suivi les derniers rejetons dans leur grandeur et dans leur décadence, dans leurs combats et dans leurs procès, dans leurs alliances et dans leurs propriétés. Il ne nous reste plus qu’à dire le sort des principaux fragments de ces possessions morcelées entre leurs descendants.

Louise d’Orbec, soeur aînée du dernier baron de ce nom, eut de son mariage avec Jean du Merle, seigneur de Blancbuisson et du Boisbarbot, dont le père avait été son tuteur, plusieurs enfants dont deux fils laissèrent postérité. Chacun de ceux-ci fut l’auteur de deux branches de la maison du Merle, une des plus anciennes de la Normandie : on peut en suivre la filiation en remontant jusqu’à Roger, seigneur du Merlerault, qui vivait vers la fin du Xe siècle. Parmi leurs ancêtres en ligne directe, se trouve Foulques du Merle, maréchal de France sous le règne de Philippe le Bel. Jean du Merle, baron d’Orbec, fils aîné de Louise d’Orbec, fut père de Benjamin du Merle, seigneur du Boisbarbot, de Beauvilliers et de Beauvoir, auteur d’une première branche, et de Jean du Merle, sieur d’Auval, qui fut le chef d’une seconde. Deux autres branches provinrent de Charles du Merle, seigneur du Plessis d’Orbec, second fils de Louise d’Orbec ; ce furent les du Merle de Blancbuisson, issus de François Annibal du Merle, seigneur de Louvigny, fils aîné de Charles, et la branche du Plessis d’Orbec, issue de Pierre du Merle, seigneur de ce fief, son fils cadet. Les branches d’Auval et de Blancbuisson éteintes l’une et l’autre au commencement du siècle présent, n’ayant eu en partage aucun des débris de la succession d’Orbec, nous les laisserons de côté pour ne parler que de la première et de la quatrième de ces branches.

Benjamin du Merle, seigneur de Boisbarbot, eut en partage, avec la terre de Beauvilliers, le fief de Beauvoir situé en la paroisse d’Orbec. Il épousa eu 1658 Adrienne Fouques de La Pilette et mourut à Orbec en 1722 laissant un fils unique, Pierre du Merle, seigneur de Beauvilliers, marié en 1700 à Anne-Elisabeth de Bellemare-Duranville. Il en eut une fille, Françoise-Louise du Merle, qui épousa en 1725 Jacques Aupoix, sieur de Mervilly, et deux fils, Benjamin du Merle, seigneur de Beauvilliers et du Boisbarbot, mort sans postérité vers 1780 et Gabriel-Joseph du Merle, seigneur de Beauvoir. Celui-ci mourut aussi sans enfants en 1799, âgé de quatre-vingt-quatorze ans et le dernier de sa branche. Peu de temps avant la Révolution de 1789, il avait vendu sa terre de Beauvoir, démembrement de l’ancien domaine de la baronnie d’Orbec, pour payer les dettes de son neveu, M. de Mervilly. Sa succession, accrue par l’héritage des Bellemare-Duranville échut à sa petite-nièce, fille de ce dernier, puis fut partagée entre les enfants de celle-ci, Mmes de Boisrioult, de Neuville, de Fontaine, de Graveron et de Grimoult. La terre de Duranville fut en partie vendue et morcelée ; celle du Boisbarbot, attribuée à Mme de Neuville, appartient aujourd’hui à M. le marquis de Neuville, son petit-fils.

Pierre du Merle, cadet des enfants de Chartes du Merle, second fils de Louise d’Orbec eut en partage les fiefs du Plessis d’Orbec, de St-Germain-la-Campagne, du Pré et du Couldray. Ces terres, qui provenaient toutes du patrimoine le plus ancien de la famille d’Orbec, appartenaient encore vers le temps de la Révolution à son arrière-petit-fils, le comte Louis du Merle, seigneur de la Vespière ; mais celui-ci, ayant dilapidé sa fortune par des prodigalités, fut forcé de les aliéner et ne conserva que sa terre de la Vespière, aujourd’hui possédée par M. le comte Xavier du Merle, un de ses petits-fils.

Nous avons vu qu’Esther d’Orbec, soeur cadette de Louis, dernier baron d’Orbec de la famille de ce nom, avait été mariée à Jean de Bouquetôt, seigneur du Breuil, chevalier de l’ordre du roi ; étant devenue veuve en 1611, elle épousa en secondes noces Gédéon de Magneville, seigneur de La Haye-du-Puits. Elle n’eut point d’enfants de ce second mariage, mais laissa trois filles du premier lit. Guyonne de Bouquetôt, l’aînée, épousa en 1628 Philippe de Chaumont, seigneur de Guitry, qui mourut en 1638 maréchal de camp, ne laissant qu’un fils, Guy de Chaumont, marquis de Guitry, grand maître de la garde-robe du roi ; celui-ci fut tué au passage du Rhin en 1672 sans avoir été marié. Louise de Bouquetôt, seconde fille d’Esther d’Orbec, fut mariée à Henri de Chaumont, baron de Lesques, maréchal de camp, cousin-germain du seigneur de Guitry. Susanne de Bouquetôt, la troisième, épousa Gabriel, comte de Montgommery ; elle eut en partage la terre du Breuil. La baronnie d’Orbec et de Bienfaite entra tout entière dans le lot de Louise de Bouquetôt, épouse du baron de Lesques.

Leur fils aîné, Guy de Chaumont-Guitry marquis d’Orbec naquit en 1641 et mourut en 1712. Par son mariage avec Jeanne de Caumont-la-Force, il fut père de Jacques-Antoine de Chaumont, marquis de Guitry et d’Orbec, mort en 1736. Celui-ci étant veuf de Renée Françoise de La Pallu du Mesnil-Hubert, dont il n’eut que des filles, épousa en secondes noces Mademoiselle du Fay de Saint-Léger, et laissa sa terre de Bienfaite à son fils Jacques-Guy-Georges-Henri de Chaumont, marquis de Guitry et d’Orbec, marié à Mlle de Margeot. Celui-ci fut père du marquis de Chaumont-Guitry, dernier seigneur de Bienfaite et de la baronnie d’Orbec. La terre de Bienfaite, vendue nationalement, fut achetée par le chevalier et l’abbé de Chaumont-Guitry, frères du marquis, puis mise en vente vers 1830 et acquise par le comte de Noinville, colonel de cavalerie. Elle appartient aujourd’hui à son fils, M. le comte Paul de Noinville.

Tel fut le sort des diverses terres seigneuriales démembrées de l’ancien honneur d’Orbec, dont la baronnie de Bienfaite et d’Orbec, la seigneurie du Plessis d’Orbec, celles du Pré et de Beauvoir, et le domaine engagé du comté d’Orbec, n’avaient recueilli que des fragments. La majeure partie des droits qui en avaient dépendu était restée à la couronne, quand pour constituer l’apanage de Monsieur, frère du roi Louis XVI, on joignit à son comté de Provence le domaine de l’ancien duché d’Alençon ; celui de la vicomté d’Orbec y fut compris par lettres-patentes d’avril 1777, celles que le roi Charles IX avait accordées à son frère François, duc d’Alençon en 1569, ayant été considérées comme un précédent décisif. Louis-Stanislas-Xavier de France, comte de Provence, qui a été depuis le roi Louis XVIII, fut ainsi le dernier des seigneurs d’Orbec et son nom doit être celui qui en fermera la liste.

Appendice

Appendice

JPEG - 2.6 ko

rrêt du Parlement de Normandie du 17 juin 1544

Du mardy dix septiesme jour de juing mil cinq cent quarante quatre, en la court de Parlement à Rouen.

Entre le procureur général du roy incidemment empeschant certain arrest donné en la court le vingt deuxiesme jour du moys de mars dernier, et Loys d’Orbec, seigneur de Bienfecte, appellant du bailly d’Evreux ou son lieutenant, et Jehan Dandel seigneur du Parc, inthimé, estre délivré audict d’Orbec avecques les noms et qualités du seigneur et baron dudict lieu d’Orbec, d’une part, et lesdictz Loys d’Orbec et Dandel, requérans la délivrance dudict arrest leur estre faicte, scavoir est ledict d’Orbec en ladicte qualité de seigneur et baron d’Orbec, et ledict Dandel en qualité d’escuier, d’autre. Veu par la court les lettres en forme de chartre données du roy Phelippe en moys d’avril l’an mil troys cens et un, contenant que comme ainsi feust que Estienne sire de Bienfaicte, chevallier, feust tenu envers ledict roy Phelippe, paier chacun an quatre cens trente sept livres troys deniers pour raison de plusieurs fermes qu’il tenoict dudict seigneur roy à héritaige à tousjours en sa baronnie d’Orbec, sçavoir estoit à Orbec, à Bienfaicte, à la Halleboudière et ès appartenances desdicts lieux sy avoict ledict roy Phelippe pour le bon et aggréable service à luy faict de la part dudict Estienne, donné audict Estienne et à ses hoirs à tousjours soixante livres tournoys de rente chacun an de la somme dessus dicte, voullu que touteffois que ledict Estienne ou ses hoirs bailleroient neuf vingtz huict livres dix solz es fiefz dudict seigneur roy à une foys ou plusieurs, autant estre réduict de rente de troys cens soixante-dix-sept livres troys deniers restans desdicts quatre cens trente-sept livres troys deniers, et que des autres neuf vingtz-huict livres dix solz troys deniers ledict Estienne peust descharger lesdictes fermes par payant ensemble ou par parties pour chacune dix livres de rente, cent livres, jusques à ce que ledict Estienne feust quicte et lesdictes fermes deschargées de ladicte somme de neuf vingtz huict livres dix solz troys deniers de rente et ses choses ainsi faictes et acomplies icelles fermes demeurer audict Estienne et ses hoirs franches, quictes et deschargées de toute ladicte rente ; voullu davantage et ordonné de sa certaine science et de la vollonté et assentement dudict Estienne que toutes les choses qu’il avoict et povoit avoir en sa dicte baronnie feust par mueson ou autrement, il les tinst dudict seigneur roy par ung franc fief entier de haubert aux franchises, seigneuries et droictures comme à francq fief entier de haubert appartenoit par la coustume de Normandie et que l’hommage dudict Estienne et de ses hoirs feust et demeurast à tousjours en main royalle sans ce que à nul temps il feust mis en autre main.

Autres lettres données en moys de décembre l’an mil troys cens unze par lesquelles ledict roy Phelippe avoict voulu icelluy Estienne de Bienfaicte jouyr paisiblement en ladicte baronnye d’Orbec de la simple justice des habitans en icelle baronnye et des autres choses qui octroyées avoient esté audict Estienne et ses prédécesseurs par ledict roi Philippe et ses prédécesseurs aussi jouxte les lettres de concextion de ce expédiées et en la manière que en jouissoit ledict seigneur roy au temps qu’elles estoient en sa main.

Autres lettres données de Chartes, roy de France, de Cécille et de Jhérusalem, le vingt quatriesme jour de juillet l’an mil quatre cens quatre vingtz quinze contenantes que pour les faictz dignes de rémunéracion faictz par Guy d’Orbec chevallier à la journée de Fournoue, audict Guy avoict esté donné de la main dudict roy Charles l’ordre de chevallerie. Aussi que pour considéracion des bons et agréables services que ledict Guy avoict faictz audict roy Charles en ses guerres et autrement et principalement au voiage faict pour le recouvrement et conqueste dudict royaume de Cécille et mesmes à la journée de Fournoue, avoict ledict roy Charles donné audict Guy d’Orbec la somme de unze cens livres tournoys à l’avoir et prendre sur semblable somme que David d’Orbec, chevallier baron dudict lieu et père d’icelluy Guy, estoit tenu paier à la recepte du dommaine de la viconté dudict lieu d’Orbec pour la faculté octroyée audict David par autres lettres ledict vingt quatriesme jour de juillet audict an mil quatre cens quatre vingtz et quinze pour rachapter cent dix livres tournoys de rente que aucuns de ses prédécesseurs avoient venduz et engaigez à ung nommé Jehan Bourdon sur ladicte baronnye, qui depuis avoict esté retraicte par feu Robert d’Arthois, lors ayant le don d’icelle vicomté d’Orbec, comme l’on disoit, et ce pour récompenser ledict Guy d’Orbec des grandz fraiz et despens qu’il avoict soustenus audict voiage de Cécille et à ce qu’il eust mieulx de quoy entretenir ledict estat de chevallerie.

Autres lettres du roy Loys, du moys d’octobre mil cinq cens et huict contenant que à la requeste dudict Guy d’Orbec, sgr et baron dudict lieu, Bienfaicte et la Halleboudière, membres deppendens dudict Orbec, avoict ledict roy Loys créé, ordonné et estably audict lieu de Bienfaicte deux marchez par chacune sepmaine et deux foires par chacun an ; Certain extraict fait et collacionné à la requeste dudict Loys d’Orbec par le viconté du lieu le vingt sixiesme jour d’avril mil cinq cens quarante quatre, le substitud du procureur général du roy appellé et deffaillans, de plusieurs articles faisant mention d’aucuns fiefz, terres et seigneuries qui avoient appartenu à deffunctz Jehan d’Orbec et Estienne de Bienfaicte couchez, escriptz et emploiez en autre extraict estant en parchemin deuement approuvé et collationné et faict en la chambre des comptes à Paris à la requeste du procureur du roy en ladicte chambre et de l’ordonnance d’icelle le quinziesme jour de novembre mil cinq cens quarante deux, enregistrées en ung registre fort ancien de l’assiette de la terre et conté de Beaumont sur Rille faicte audict Robert d’Artbois contenans lesdictz articles que ledict Jehan d’Orbec avoict en la parroisse Sainct Germain en la Champaigne partie de son fief prisé à cent livres tournoys de rente et donnoit l’une des portions dudict lieu et que ledict Estienne de Bienfaicte y tenoit partie de sa baronnye prisée à quinze livres tournoys de rente, et en la parroisse d’Orbec par ung fief prisé à quatre cens livres tournoys de rente, et ledict Jehan d’Orbec encorres ung membre entier prisé à cent livres tournoys de rente ; Certain registre des ples de la seigneurie d’Orbec et de Bienfaicte tenus par le séneschal du lieu depuis le dix huictiesme jour de septembre mil quatre cens quatre vingtz et huict jusque en l’an mil quatre cens quatre vingtz et treize ; Sentence du dernier jour d’octobre mil cinq cens quarante et ung par laquelle audict Loys d’Orbec sgr du lieu et clamant à droict seigneurial pour moettre en ses mains les fiefz de Beauvoir et de Lesprevier, tenus de la seigneurie d’Orbec, Bienfaicte et la Halleboudière, feust gagé le marché et contraict que en avoit faict Jehan Baudouyn ; Certain acte donné de la Table de marbre le vingtiesme jour de décembre mil cinq cens vingt entre Guy d’Orbec chevallier, d’une part, et le procureur général du roy et Guillaume de la Fosse, verdier d’Orbec, d’autre, contenant comme ledict procureur général dict et déclaira avoir veu la production et escriptures dudict chevallier et qu’il n’entendoit veu icelle empescher que ledict chevallier se titrast et nommast sgr d’Orbec en simple justice jouxte la chartre de fiefferme à luy faicte deux cens ans avoict ou environ ; Plusieurs baulx a rente seigneurialle faictz de terres, places et héritaiges assises en la ville et bourgeoisie d’Orbec, tant par .....