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1240. l’urbanisation au Moyen-Age

Villeneuve et nova bastida

le billet de Geneviève de Brébisson


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l n’y avait aucune raison pour que la Coutume de Normandie s’applique en Dauphiné ! La véritable entrée [1] du Dauphiné dans le Royaume de France s’est produite plus de deux siècles après celle de la Normandie et concerne une région d’une culture fondamentalement différente.

L"allégeance de la Normandie à Philippe le Bel, du Dauphiné à Charles VII, de la Navarre à Louis XIII, a été consentie moyennant l’engagement solennel du Roi de respecter les spécificités juridiques locales.

Imposer une loi unique, c’était la principale revendication de 1789, le contenu concret de l’Egalité voulue - donc, l’abandon d’un système admettant entre les provinces des disparités incompatibles avec l’instauration de la Fraternité espérée.

Le sens de l’abolition des privilèges du fameux 4 août 1789, c’est l’adoption d’une même loi pour tous. [2]

S’il n’a pas été question du servage en France, à cette époque, c’est parce qu’il avait disparu ; on en date la fin de la 2ème moitié du XIIIème siècle. On ne peut pas fixer une date précise parce que ce tournant ne résulte pas d’une proclamation solennelle, mais d’un abandon, petit à petit, sous l’effet de modifications d’ordre social et économique dont l’énumération serait trop longue .

Ce qui a le plus longtemps subsisté, c’est la "mainmorte", c’est à dire l’impossibilité, pour les enfants d’un serf d’hériter de sa "manse" (du lopin de terre qu’il avait le droit de cultiver pour nourrir sa famille). C’est cette mainmorte que visait l’abolition du servage proclamée par Louis XVI, mais elle n’a concerné que le domaine royal où il existait encore des manses, ça et là sur les terres [3] appartenant à la couronne

Le système féodal génère une hérédité des situations sociales qui n’était pas favorable aux serfs. Ils ont donc toujours cherché à en sortir, mais ils y auraient perdu 1° la protection militaire du titulaire du fief, 2° le droit d’exploiter un lopin de terre, ’la manse", pour nourrir leur famille

il s’est monté des contrats par lesquels le suzerain concédait au serf une terre en censive (genre de location) - mais la sortie du servage s’est faite, particulièrement pendant les Croisades, par la formation de groupes de familles s’accordant pour construire ensemble, sur des terres non fieffées (des "alleus"), des petites villes indépendantes, et dites "franches" - ce sont tous nos vilefranche et villeneuve...

Il arrivait aussi d’être chassé par une guerre ravageant la région : il ne restait plus qu’à errer, dormir caché dans les forêts, repartir pour ne pas être repéré... c’est principalement la guerre des Albigeois et sa cruauté, qui a lancé des cortèges incessants, en marche vers l’Ouest, dans les plaines de Gascogne. L’Eglise a réagi, d’abord dans un souci humanitaire mais aussi en prévention contre d’éventuelles épidémies susceptibles d’affecter la population locale : elle a commencé par ouvrir des "sauvetés", à installer des villages d’accueil médicalisés - cf Sauveterre...La Salvetat..etc

Puis, les Abbayes, grands propriétaires fonciers, ont vu, dans ces errants, une potentielle main d’œuvre, qu’ils étaient déjà spontanément de façon saisonnière, ou s’ils avaient un des leurs en soins dans une sauveté près de laquelle ils campaient en attendant sa guérison ;

Observant qu’ils avaient tendance à reprendre la route soudainement sans motif compréhensible, l’Eglise a conçu un système de fixation original auquel s’est intéressé le Roi : elle a créé ce qu’on pourrait comparer à nos lotissements actuels (esthétique en plus) dont les lots (une maison sur rue, un potager derrière) étaient loués à bail emphytéotique, les remparts, église, tribunal, prison et place du marché étant une charge commune

La vie sociale de ces bastides était organisée par des chartes légitimées par la signature de l’Abbaye fondatrice et du Roi, qui conservait ses pouvoirs régaliens.Les familles candidates confiaient l’administration de la ville à des consuls élus. Ceux-ci avaient pouvoir de refuser ou accepter l’entrée d’une famille supplémentaire (ex l’époux d’une fille). Ceux qui ont "droit de cité", c’est-à-dire droit d’habiter et de voter, sont dits Bourgeois.

La réussite du système a entraîné certains seigneurs à constituer eux aussi des villages autour de leur château (avec souvent des tunnels souterrains permettant de s’y réfugier en cas d’assaut ennemi) Ces villages là ont été appelés des castelnaus,

C’est un peu l’histoire de l’œuf et la poule : le servage a disparu à la même époque - on sait que sauf quelques exceptions précoces ou tardives, la construction des bastides en pays d’oc s’est déroulée entre 1240 et 1278.

C’est donc l’urbanisation qui a constitué une solution pour les serfs, et plus généralement pour ceux qui voulaient sortir du système féodal - on sait aussi qu’entre la mobilisation militaire et l’opportunité, pour les petits cultivateurs, de faire commerce d’aliments dans les villes, il n’y avait plus de candidat au servage - ce qui a suscité une surenchère de propositions alléchantes pour trouver de la main d’œuvre agricole et, donc, de meilleurs conditions de vie de ceux qui vivaient et travaillaient aux champs

Ces évolutions ne se sont probablement pas toujours déroulées dans l’harmonie, mais elles avaient l’aval du Roi et de l’Eglise. Je ne crois pas qu’on ait revu ça en France avant Le Corbusier et Fernand Pouillon, cet architecte, pétri de culture médiévale, qui a réalisé Parly II. C’est assez intéressant à savoir pour nous inciter à relativiser l’image du Moyen-Age qu’on nous a dessinée à l’Ecole.

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Notes

[1] sous Louis XI, le Dauphiné avait le même statut de pays ami que sous les princes qui l’avaient détenu avant lui C’est Charles VII, son père, qui l’a inclus dans le Royaume en 1456

[2] c’est dans cet esprit qu’était aussi demandée l’unité des poids et mesures : l’abolition des privilèges allait très au-delà du seul statut des individus

[3] l’interdiction faite au Roi par les Parlements de restreindre ou réduire le domaine royal en a bloqué la modernisation des droits de ceux qui y vivaient