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La motte

Contribution de Geneviève de Brébisson


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uand on évoque la Cour du Roi, chacun pense à Versailles et sa Galerie des Glaces où se pressaient belles dames aux chatoyants falbalas et petits marquis juchés sur leurs talons rouges.

Mais, la Cour du suzerain, ce fut, d’abord, un groupe de 15 à 20 chevaliers présents à ses côtés quand il rendait la "haute" justice, et envoyés au cœur de ses terres pour rendre, en son nom, la "basse" justice.

Le chevalier justicier arrivait dans les campagnes reculées, accompagné d’un écuyer, sur un lieu qui se signalait, par sa surélévation et ses fossés défensifs [1], comme étant l’un des sièges du pouvoir : on les appelait des "mottes"

Généralement aménagées sur des sites naturellement dominants, elles étaient plus rarement en vallée, dans la boucle d’une rivière : quadriangulaires dans le 1er cas, elles étaient plus souvent de forme oblongue près des rivières - sans que l’on sache pourquoi. Elles avaient à l’évidence vocation à faciliter la surveillance des mouvements de population dans les alentours : on choisissait soigneusement une "vue imprenable" en prévention d’attaques-surprises hostiles

Ces mottes avaient donc mission d’assurer une proximité du pouvoir, ainsi que la sécurité, et au besoin la défense de la zone : on y tenait en garnison un capitaine et ses soldats. On a profité du dispositif pour y conserver blés et autres biens alimentaires livrés en redevances et utilisables en cas de famine.

Le système s’est peu à peu perfectionné : construction de murs pour éviter l’affaissement de la motte - voûte au rez de chaussée pour une meilleure conservation - édification d’une tour pour en signaler de loin la présence - puis ajout d’un bâtiment carré [2] accoté à la tour : on appelait l’ensemble une "tour-salle"

Dans un deuxième temps, on a rehaussé de deux étages ces salles qui n’avaient leur entrée qu’au 1er : on retirait l’échelle, rustique pont-levis, en cas d’hostilité de ceux qui entreprendraient d’y grimper sans y avoir été préalablement autorisés.

Puis il y eut un 3ème étage avec toit crénelé et meurtrières : la hauteur permettait d’envoyer des signaux par drapeaux ou fumées, ce qui doublait le guet d’une faculté d’appel aux renforts.

Admiratifs de ce qu’on a alors appelé des châteaux-salles, les Anglais, en défense desquels on avait imaginé tous ces progrès, en ont repris le modèle chez eux, parlant de peel tower ou de tower house

Ces transformations de la "motte" qui est, elle, universelle et ancestrale, sont intervenues, pour ce qui concerne la Gascogne, pendant la Guerre des Albigeois - puis, plus largement, pendant la Guerre de Cent ans. L’évolution de l’armement ayant réduit l’intérêt stratégique de ces bâtiments, Henri IV en a préconisé l’abandon et la démolition.

La plupart avait été fieffée, à charge d’y entretenir une petite garnison - et c’est cette immobilisation de soldats qui irritait Henri IV toujours à court de troupes. De leur côté, heureux d’être libérés de ces hôtes obligés, beaucoup de tenants de châteaux-salles ont choisi de les garder et de les aménager en résidence, avec ornement éventuel de leur austère façade. Beaucoup, donc, ont survécu.

Le premier historien de ces bâtiments, Philippe Lauzun (1897), les a dénommés châteaux gascons et s’est persuadé qu’ils représentaient une originalité exclusivement gasconne adoptée pour constituer une sorte de Ligne Maginot entre Français et Anglais, pendant la Guerre de Cent Ans. Mais, on trouve aussi plusieurs de ces châteaux-salle en Haute-Vienne - dont celui de Châlus où Richard Cœur de Lion fut mortellement blessé : il faudrait donc remonter l’idée d’une construction de postes frontières à l’époque du divorce d’Aliénor d’Aquitaine d’avec le Roi de France, ce qui serait plus plausible.

L’autre historien, Jacques Gardelles (1972), s’attache essentiellement à contredire Philippe Lauzun - il dit aussi que les Gascons n’ont fait que copier les Anglais : fair play com’d’hab’, ceux-ci avouent qu’ils nous ont emprunté l’idée pour la transposer le long de leur frontière avec l’Ecosse...

Si l’on relie, par un trait sur une carte, le "château gascon" le plus au Sud (dans les Pyrénées Atlantiques) à celui qu’on trouve le plus au Nord (soit à 15/20 km au Sud de Limoges), on ne trouve pas de trajet significatif d’un point de vue historique. Mais le fait est qu’on n’a pas pris Philippe Lauzun assez au sérieux, négligence sur laquelle des historiens régionalistes reviennent actuellement ainsi que les archéologues travaillant sur l’architecture médiévale en France - on ne désespère donc pas que se révèle bientôt la clé du mystère.

PS : selon Durand de Saint-Front, il y avait une motte à La Bigne (elle était oblongue et dans un virage de l’Odon) et une tour-salle à Jurques


NDLR :

Dès leur débarquement sur le sol anglais, les Normands construisent une motte (à gauche en forme de dôme). Tapisserie de Bayeux, fin du XIe siècle.

Notes

[1] de l’ordre de 5 à 10 m de profondeur

[2] base au sol de 15 m x 10 ou de 20 m x 7