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Eclairage par le gaz de la ville de ROUEN


Extrait (pages 304 à 309 - Tome 3) de La Revue de Rouen et de Normandie (1834), par Société des émules, Rouen


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Rouen, si voisin de Paris, a toujours été un peu en arrière pour les embellissemens et les améliorations. La difficulté de moderniser ses vieilles rues a conservé chez ses habitans un grand amour pour tout ce qui est ancien et une prévention défavorable contre toute chose nouvelle ; cependant, si notre excellente ville marche doucement, elle marche ; elle arrive la dernière, mais elle arrive.
Une compagnie pour l’éclairage par le gaz s’est enfin formée chez nous. Nous en avions depuis longtemps connaissance ; mais il fallait, avant d’en parler, pouvoir donner à nos lecteurs les renseignemens les plus positifs sur cette utile entreprise.
L’éclairage par le gaz est d’invention française. Lebon, ingénieur français, fit, en l’an VI ou VII de la République, les premiers essais de ce genre qui aient été tentés : ils ne réussirent qu’incomplètement ; mais ils réussirent assez, cependant, pour donner une idée du procédé. Le jardin d’un hôtel du faubourg Saint-Germain, à Paris, fut entièrement illuminé par le gaz. On parla beaucoup alors de la découverte de Lebon, mais sans y attacher plus d’importance qu’à cette foule d’inventions futiles qui naissent et meurent avec le premier jour de l’an. Aussi, quand il s’agit de l’appliquer en grand, Lebon ne trouva ni capital, ni encouragemens ; il mourut de chagrin, pauvre et ignoré.
Il en fut de la découverte de Lebon comme de tant d’autres procédés utiles, qui, trouvés par des artistes ou des savans français, durent aller chez nos voisins prendre des brevets d’application, et nous sont revenus ensuite comme des importations étrangères.
Nous n’entrerons pas ici dans les détails de l’extraction du gaz ; qu’il nous suffise de dire que toute flamme résultant de la combustion d’un corps quelconque, est le produit de l’hydrogène qui se dégage des corps végétaux et animaux, dans lesquels il se trouve combiné en proportions plus ou moins grandes. Ainsi, une flamme d’une torche, d’une chandelle du réverbère qui éclaire nos rues, de la bûche qui réchauffe nos foyers, de la houille qui pétille dans les fourneaux, cette flamme est de l’hydrogène qui brûle.
La flamme de l’hydrogène pur est faible et d’un bleu pâle. Elle n’acquiert les qualités nécessaires pour l’éclairage usuel que par la combinaison de l’hydrogène avec du carbone. L’hydrogène se trouve alors à l’état que les chimistes appellent hydrogène-carboné, et la combustion du gaz produit beaucoup plus d’éclat et de rayonnement.

Dans un laboratoire de chimie, l’hydrogène pourrait s’extraire de tous les corps végétaux et animaux, et l’on pourrait même l’obtenir par la décomposition de l’eau ; car c’est de l’eau que, pour la première fois, Lavoisier le dégagea à son état de pureté ; aujourd’hui encore, c’est de l’eau décomposée par l’acide sulfurique et le fer, qu’on l’obtient pour gonfler les aérostats. Mais, dans la pratique, on n’extrait le gaz destiné à l’éclairage que de l’huile végétale ou animale, de la résine ou de la houille.
Voilà le principe scientifique de l’éclairage par le gaz : quant au principe économique, il est le même que celui qui s’introduit chaque jour de plus en plus dans toutes opérations de l’industrie, à présent que tout tend incessamment à se perfectionner : faire exécuter, dans des usines spéciales, les opérations usuelles qui, jusque-là, s’exécutaient autour du foyer domestique. Ainsi, autrefois, chacun faisait ses vêtemens ou les faisait faire chez soi : on a trouvé, plus économique de les faire faire par des agens spéciaux, depuis celui qui file le lin, la laine ou le coton, jusqu’à celui qui découpe et assemble la toile ou le drap. Ainsi, il est plus économique de prendre son pain chez le boulanger que d’avoir un four : il en est de même de toutes les professions industrielles.
Eh bien ! pour l’éclairage domestique ou public, nous avons encore tous, chez nous ou dans la rue, de petites fabriques de lumière. La bougie, la chandelle et la lampe, voilà nos appareils. Des mèches de coton allumées distillent la cire ou le suif qui les entoure, l’huile dont elles sont imprégnées, pour en extraire le gaz hydrogène, qui se brûle ensuite et nous éclaire. L’établissement d’une usine en grand pour l’extraction de l’hydrogène, par la distillation, devait donc offrir un grand avantage aux particuliers et au public, puisqu’on recevrait ainsi le gaz tout prêt à entrer en combustion, dans tous les lieux qu’on voudrait éclairer. Tel est le but économique des compagnies d’éclairage par le gaz. Pour l’application, deux modes se présentaient : ou faire circuler le gaz par des tuyaux passant dans les rues et dont les embranchements iraient se ramifier dans les diverses parties des habitations : ou comprimer le gaz dans des vases d’une grande force, et le réduire ainsi à n’occuper qu’un très petit espace jusqu’au moment où il s’échapperait pour être mis en combustion. Ce dernier système a quelque chose de séduisant, en ce qu’il permet de transporter le gaz dans tons les quartiers d’une ville, tandis qu’avec le système des tuyaux, la consommation est bornée aux lieux qu’on leur fait parcourir. Mais, outre la difficulté de régler l’émission du gaz, qui s’échappe trop abondamment d’abord, et en trop faible quantité lorsque les récipiens commencent à se vider, il est un autre obstacle, qui s’opposera toujours au succès des spéculations sur le gaz portatif : c’est l’énormité des frais, qui ne permet pas de livrer le gaz à un prix en rapport avec celui de l’éclairage ordinaire. Aussi, l’éclairage par le gaz portatif est-il à peu près abandonné. Jusqu’en 1815, il ne fut pas question, en France, de l’éclairage par le gaz. Mais, vers cette époque, des Français revenant d’Angleterre commencèrent à parler du mode d’éclairage adopté, depuis quelques années, dans beaucoup de villes de ce pays, et surtout à Londres, car, ainsi que nous l’avons dit plus haut, c’était l’étranger qui, le premier, avait mis à profit la découverte de Lebon. Quelques essais infructueux furent tentés par des Anglais, à Paris, vers 1816, et l’on peut se souvenir d’avoir vu alors, dans le passage des Panoramas et sur le boulevard Montmartre, quelques becs de gaz, véritable parodie des merveilles racontées par ceux qui arrivaient des pays d’outre-Manche. Enfin, en 1817, d’autres essais furent faits avec un plein succès, dans une fabrique de produits chimiques appartenant à M. Pauwels, située rue du Faubourg-Saint-Denis. Plus tard, cet industriel, sous les auspices de plusieurs membres de la chambre des pairs, éclaira par le gaz tout le palais du Luxembourg, puis le théâtre de l’Odéon, puis les rues conduisant de là au Pont-Neuf.
Le succès de cette entreprise amena la formation de la grande compagnie du Faubourg-Poissonnière, de la compagnie Royale, rue des Martyrs, de la compagnie Anglaise, dont l’usine est située à la barrière de Courcelle, enfin de la compagnie du Faubourg-du-Temple. Aujourd’hui, ces cinq compagnies n’en forment plus que trois, par suite de la réunion déjà ancienne de l’usine du Luxembourg avec celle du Faubourg-Poissonnière, et de l’achat de la clientèle et du matériel de la compagnie Royale, par la compagnie Anglaise. Ces trois compagnies, qui sont loin d’être parvenues au maximum du développement de leur clientèle, alimentent aujourd’hui 14 à 15,000 becs, et, jusqu’à présent, ce n’est que sur un petit nombre de points qu’elles font l’éclairage public de la ville de Paris. En ce moment même, les conditions d’un marché se discutent entre elles et l’administration municipale. A Paris, comme à Londres, et dans les autres villes d’Angleterre, les compagnies sont, par mesure de police, cantonnées dans des circonscriptions qu’elles ne peuvent franchir. On évite, ainsi, les inconvéniens et les dangers qui pourraient résulter de l’enchevêtrement des tuyaux de plusieurs compagnies, circulant dans les mêmes rues.
Paris n’est pas la seule ville de France où l’éclairage par le gaz soit en activité. Il a parfaitement réussi à Bordeaux ; il marche bien à Lille, et va bientôt commencer à Lyon. A Reims, et tout près de nous, à Elbeuf, on extrait le gaz des déchets de filatures de laines, et l’on utilise ainsi des matières qui jusque-là n’étaient qu’un embarras.
A Rouen aussi, des tentatives ont été faites. Un premier appareil fut installé, il y a environ quinze ans, dans la Cour-Martin, rue Grand-Pont, et donna quelques produits. Mais l’emplacement était mal choisi, et, en supposant que l’entreprise eût réussi, il eut été impossible de lui donner l’extension que réclamait une ville aussi importante que Rouen.
Une seconde tentative fut faite, en 1827 ou 1828, à la Poterie, commune de Lescure ; mais il s’agissait de gaz portatif. Après avoir dépensé des capitaux considérables, et au moment où ils venaient, enfin, d’obtenir quelques produits, les entrepreneurs se virent forcés d’arrêter leur service au bout de huit jours. Les fonds engagés dans cette affaire furent entièrement perdus. De pareils résultats étaient peu faits pour encourager les spéculateurs ; aussi, pendant cinq ans, ne fut-il plus question du gaz à Rouen.
Enfin, il y a un an, l’on commença à parler des projets de M. Pauwels, fondateur de la principale usine de Paris, et de M. Visinet, de créer ici un nouvel établissement d’éclairage. On crut généralement que ce n’était qu’un projet en l’air, car il n’y eut ni prospectus imprimé, ni annonces dans les journaux, ni rien, enfin, de cet attirail de charlatanisme qui signale ordinairement la naissance des entreprises par actions. Cependant, l’affaire marchait silencieusement vers sa conclusion ; des capitalistes et des propriétaires de Rouen et de Paris, sans se laisser décourager par les souvenirs du passé, se sont associés à la nouvelle entreprise, et aujourd’hui la société est constituée ; on a pu en voir l’annonce dans les journaux de Rouen. D’après cette annonce, le capital peut être porté à 500,000 f. ; mais la société peut commencer ses opérations dès qu’il y a 150,000 fr. d’actions souscrites. Étonnés de cette différence, nous sommes allés aux renseignemens : Nous avons appris que les gérans de la nouvelle entreprise ne voulaient faire, d’abord, que les dépenses strictement nécessaires pour être à même d’obtenir du gaz, et qu’ils ne développeraient leur établissement qu’en proportion de son succès. Mais, ils auront soin que leurs premiers travaux se raccordent avec l’ensemble général que devra présenter leur usine quand elle sera achevée. Ils ne construiront, d’abord, que 5 à 6 fourneaux, au lieu de 24 qui doivent exister par la suite, qu’un gazomètre au lieu de quatre, et ainsi du reste. Nous avons vu les plans de détail de l’usine, - le nombre en est déjà énorme, - et les plans d’ensemble, qui présentent une masse de bâtiments d’un aspect monumental, quoique simple et sans luxe. Mais, quand, sur le terrain, on verra la portion de constructions en ce moment commencées, il sera difficile de se figurer ce que sera l’établissement dans trois ou quatre ans, époque où il ne peut manquer d’être complet, les conditions de son achèvement devant être alors nécessairement remplies.

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De_l’Usine_à_rue_des_Carmes

L’usine sera située sur le coté nord de la rue des Emmurées, faubourg St-Sever, et occupera le terrain qui forme l’encoignure de cette rue et de là Petite-Chaussée. Le gaz circulera dans des tuyaux de fonte placés à environ quatre pieds en contrebas du sol et suivant la rue St-Sever, le quai entre les deux ponts, le pont de Pierre, le quai de Paris et la rue Grand-Pont, jusqu’au coin de la Grande-Rue. C’est à ce parcours, de 1800 mètres environ, que l’on s’arrêtera d’abord, et l’on ne compte entrer que plus tard dans la rue des Carmes, la Grande-Rue et les rues adjacentes.
Les fondateurs annoncent avoir l’espoir de commencer à obtenir des produits, vers le mois d’octobre prochain. Nous ignorons quelles sont les résolutions de l’administration municipale, relativement à l’éclairage de la ville par le nouveau procédé. Il est douteux que de long-temps nous voyons toutes nos rues sillonnées par des canaux portant la lumière jusqu’aux dernières artères de la cité ; mais il n’est pas douteux qu’elle ne s’empresse, à l’exemple de Paris, de prendre l’éclairage public sur les tuyaux de la compagnie, partout où celle-ci croira utile à ses intérêts d’en envoyer.
L’expérience de l’Angleterre, de Paris, de la Belgique, de la Hollande, a démontré victorieusement la supériorité de l’éclairage au gaz, sur l’éclairage à l’huile. Quant à la dépense, nous croyons, d’après les tarifs de Paris, qui devront être aussi ceux de Rouen, qu’elle est, à nombre égal du becs, à peu près la même que pour l’éclairage à l’huile.
L’économie pour les consommateurs, consistera dans l’emploi d’un nombre moindre de becs pour obtenir plus de lumière, et dans la suppression de cause d’avaries de marchandises, résultant des fuites d’huile des quinquets. Les usines d’éclairage sont rangées, par une ordonnance de 1824, au nombre des établissemens incommodes et insalubres de seconde classe, qui peuvent être placés dans l’intérieur des villes, mais avec l’autorisation des préfets et après enquête de commodo et incommodo.
Grâce à la routine, à la jalousie ou à la malveillance, il ne se forme pas un seul établissement industriel, quel qu’il soit, sans qu’aussitôt les oppositions contre lui ne pleuvent de toutes parts ; à bien plus forte raison quand il s’agit d’une industrie toute nouvelle, presque inconnue et qu’on peut soupçonner de pouvoir nuire à quelques autres industries. Aussi les oppositions n’ont-elles pas manqué à l’entreprise rouennaise. Mais par cela même qu’elle était l’objet de plus de résistances, l’instruction administrative a été faite avec plus de sévérité. Les oppositions, il est vrai, se bornaient à des articulations tout-à-fait vagues. Le maire de Rouen, appelé à donner ses conclusions au préfet, n’a voulu émettre une opinion qu’après s’être entouré des renseignemens les plus minutieux ; il a appris d’une source officielle, ce que d’ailleurs ou peut facilement vérifier, qu’à Paris, les usines d’éclairage sont entourées d’habitations, de pensions, de casernes et de maisons de santé, qui sont venues s’installer dans leur voisinage depuis leur fondation. De tous les opposans, même les plus acharnés, au temps de la création des usines, pas un seul aujourd’hui ne songe à se plaindre, parce que, en effet, il n’y a là aucun sujet d’inquiétude. Après un tel témoignage, l’avis de la mairie ne pouvait être et n’a été que favorable.
Le Conseil de salubrité, après un examen non moins approfondi, a adopté aussi, à l’unanimité, dans sa dernière séance, un rapport entièrement approbatif.
Enfin l’arrêté du préfet, conforme aux conclusions de ce rapport, a été rendu, et les travaux sont en pleine activité. Parmi les objections faites contre le nouveau mode d’éclairage, il faut placer les craintes exprimées sur le préjudice qu’il causerait à d’anciennes industries, et notamment aux fabriques d’huile à brûler. S’il est permis de juger de l’avenir par le passé, nous considérons ces craintes comme chimériques. Il ne faut pas, en effet, se flatter qu’à Rouen plus qu’à Paris, le gaz pénètre tout-à-coup dans toutes les rues, et même dans toutes les boutiques des rues, où il passera ; beaucoup de gens tenant aux vieilles méthodes continueront à s’éclairer à l’huile ; mais, comme le gaz allumé près d’eux les plongera dans une obscurité relative, force leur sera bien, pour soutenir la lutte, d’augmenter le nombre de leurs becs de quinquets, et, par conséquent de consommer plus d’huile. C’est ce qui s’est vu à Paris, où l’huile n’a pas, le moins du monde, baissé de prix depuis qu’on y consomme du gaz.
Nous connaissons, par exemple, une industrie qui pourra bien souffrir de la substitution du gaz à l’huile ; c’est celle des dégraisseurs chargés d’enlever les taches d’huile tombant des quinquets sur les marchandises et les habits. Mais, franchement, qui songerait à se plaindre de ce qu’elle trouvera moins d’occasion de s’exercer ? Autant vaudrait s’apitoyer sur le sort du curé et du fossoyeur, qui diraient que le mort ne se soutient plus.
D’ailleurs, quand le tort existerait, qu’y faire ? il faudrait bien subir l’inévitable loi du progrès. Le mieux fait toujours tort au bien : la chandelle a fait tort à la résine, les lampes ont fait tort à la chandelle, le gaz a fait tort aux lampes, et le soleil fait le plus grand tort à tous les genres d’éclairage. Quoi qu’il en soit, les gens encroûtés pourront seuls ne pas se réjouir de voir enfin adopter à Rouen un perfectionnement si utile.
L’éclairage par le gaz doit trouver surtout la plus grande sympathie chez les industriels qui sont chaque jour à même d’apprécier les avantages d’une foule de découvertes nouvelles auxquelles notre industrie doit une grande partie de son éclat, et notre ville sa richesse et sa prospérité.