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Thomas Picquot et les portraits de Marin Bourgeoys par Georges Huard


HUARD, Georges (1887-1962) : Thomas Picquot et les portraits de Marin Bourgeoys.- Macon : Impr. Protat, 1927.- 5 p. ; 26 cm.- (Tiré à part de la revue Aréthuse de juillet 1927).


Numérisation et relecture : O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (11.III.2008)
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Texte établi sur l’exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : norm br 2144).


Thomas Picquot et les portraits de Marin Bourgeoys

par
Georges Huard

 * 

Des lettres patentes de Henri IV, en date du 22 décembre 1608, mentionnent parmi les artistes logés dans la grande galerie du Louvre : « Marin Bourgeoys... nostre peintre et vallet de chambre, ouvrier en globes mouvans, sculpteur et autres inventions mécaniques (1). » Dans la seconde édition des Éléments de l’artillerie publiée la même année, Rivault de Flurance nous fournit sur ce personnage, « demeurant à Lisieux en Normandie », des renseignements importants (2) qui, rapprochés d’autres documents, nous ont permis de retracer les grandes lignes de son existence et de nous faire une idée de son œuvre (3). Il suffit donc de rappeler ici les traits essentiels de sa biographie.

Marin Bourgeoys naquit, sans doute à Lisieux, vers le milieu du XVIe siècle, et appartenait à une famille de serruriers, arbalétriers et horlogers de cette ville. Son « industrie et savoir en l’art de peinture » furent remarqués par le Gouverneur de Normandie, François de Bourbon, duc de Montpensier, dont il devint le peintre ordinaire en 1591. Trois ans plus tard, il était peintre et valet de chambre du roi de France et le demeura jusqu’à sa mort. Cependant, la vie de Marin Bourgeoys parait s’être écoulée tout entière à Lisieux. Il y mourut sans doute et en tout cas fut inhumé le 3 septembre 1634 dans l’église Saint-Germain de Lisieux, sa paroisse. De son mariage avec Florence Lefebvre était née une fille, Antoinette, qui décéda en 1640.

Marin Bourgeoys exécuta des travaux de peinture de divers genres dont deux nous sont parvenus. Le seul qu’il soit utile de mentionner ici est un panneau acquis en 1925 par M. Étienne Deville, conservateur du musée de Lisieux ; ce n’est qu’un fragment d’une composition allégorique signée et datée de 1611, représentant une femme casquée, entourant de son bras droit une aiguière et tenant de la main gauche un rameau d’olivier. Divers textes nous renseignent sur un « globe » que notre artiste avait exécuté pour Henri IV et dans lequel étaient « reportés les mouvemens du soleil, de la lune et des estoilles fixes, à mesmes pas, mesures et périodes qu’elles se voyent aller au ciel. » En 1611, M. Bourgeoys vint de Lisieux à Paris pour réparer ce globe qui était alors placé dans la « Gallerie » du Louvre. Il convient encore de mentionner « une harquebuze, un cornet de chasse et une arbalète » exécutés pour Henri IV, en 1605 et des arquebuses ou fusils, très richement ornés, exécutés pour Louis XIII, qui sont longuement décrits dans l’Inventaire du mobilier de la couronne.

Nous connaissons deux portraits représentant Marin Bourgeoys : un médaillon et une gravure. Le médaillon (publié en 1902, par M. Mazerolle (4), d’après l’exemplaire conservé à la Bibliothèque Nationale) est en bronze, de forme ovale et mesure 92 sur 67 mill. Il représente l’artiste en buste, de profil, tourné vers la gauche. Son cou est entouré d’une fraise, et d’une longue chaîne d’où pend une médaille. L’effigie s’accompagne de la légende suivante : MARIN. LE. BOVRGEOYS. P[EIN]T[RE]. ET. VALLET. DE.CHAMBRE.DV.ROY.1633, et d’une signature qui a été lue jusqu’ici PH[ILIPPE] PIQVOT. (Pl. XXII, n°2).

Jean de Foville a apprécié à sa juste valeur cette œuvre « isolée mais remarquable... Le meilleur naturalisme français », écrit-il, « se révèle dans ce portrait vivant et pittoresque, d’un style large, précis, sincère, œuvre d’un artiste ignoré qui mériterait cependant sa part de gloire (5). » Il importe donc de rechercher ce que nous pouvons connaître de l’auteur de ce médaillon. Le second portrait va peut-être nous fournir quelque renseignement à son sujet. (Pl. XXII, n°1).

La gravure à l’eau-forte (de 410 sur 307 mill. au trait carré), dont le seul exemplaire connu se trouve au Cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale (6), représente Marin Bourgeoys en buste de trois quarts à gauche. C’est le même visage que sur le médaillon ; le cou est également entouré d’une fraise et d’une longue chaîne d’où pend une médaille. Le portrait est entouré d’un cadre ovale portant l’inscription : MARINVS LE BOVRGEOIS PICTOR, ET HENRICI IIII ET LVDOVICI XIII REGVM CVBICV-LARIVS. L’entourage et la longue inscription en vers latins gravée au bas de la planche résument tout ce que nous savons de Marin Bourgeoys. Deux femmes casquées y figurent ; elles ressemblent à celle du tableau allégorique du musée de Lisieux et tiennent des pinceaux, des compas, une sphère et divers instruments. Deux enfants nus supportent un globe mouvant. Quant à l’inscription, elle célèbre en termes pompeux les multiples talents dont la nature avait gratifié M. Bourgeoys. Elle vante le constructeur de sphères, le fabricant d’armes inconnues des Anciens (les arquebuses), va jusqu’à le comparer au vieillard de Syracuse (Archimède) et se termine par ce vers :

Lexovei corpus, Gallia nomen habet

Nous pouvons en conclure que la gravure fut exécutée à une date voisine de celle qui est inscrite sur le médaillon, mais qu’elle lui est légèrement postérieure puisque la planche a été gravée peu après la mort de l’artiste, dans les trois derniers mois de 1634 ou le début de l’année suivante. Au-dessous de l’inscription, la planche est signée : « Th[omas] Picquot in[venit] et fe[cit]. »

Cette signature, parfaitement nette, me donna à penser que la lecture de celle du médaillon devait être fautive. Je l’ai examinée minutieusement et, pour ma part, ai acquis la conviction qu’elle ne devait pas être lue PH. c’est-à-dire Philippe, mais TH., c’est-à-dire Thomas Piquot. Le médaillon et la gravure seraient donc l’œuvre d’un même artiste sur lequel nous allons essayer de donner quelques détails.

Robert Dumesnil, qui le premier signala cette gravure (7), a déclaré que son auteur devait être un élève de M. Bourgeoys, et, de fait, il n’y a guère qu’un élève qui puisse parler en de pareils termes de son maître. De M. Bourgeoys, Dumesnil ne savait rien, mais les renseignements qu’il nous fournit sur l’œuvre gravée de Thomas Picquot, joints à ce que nous connaissons, permet de transformer son hypothèse en quasi-certitude. En effet, Dumesnil a signalé quatorze autres gravures de cet artiste dont, malheureusement, malgré mes recherches, je n’ai pu retrouver aucun exemplaire. Ce sont des dessins de broderies, orfèvreries, damasquinures, etc..., dont trois représentent : « une platine de batterie de fusil sur laquelle est représentée une chasse au lièvre..., une batterie de fusil ornée de rinceaux..., deux platines de batteries de fusils superposées ornées de moresques. » Nous avons vu que M. Bourgeoys avait passé une partie de sa vie à ciseler des arquebuses pour Henri IV et Louis XIII. Les gravures décrites indiquent que Thomas Picquot se livra à des travaux de même sorte.

De plus un document du 2 janvier 1636 (date qui se place un an et trois mois après la mort de M. Bourgeoys) nous apprend que Thomas Picquot, peintre, reçut alors « la charge du globe ou sphère de Sa Majesté, en considération de l’expérience qu’il a acquise en ouvrage de cette nature », obtint la moitié du logement du feu sieur Boule, menuisier en ébène, dans la galerie du Louvre (8). Il semble donc que nous devons conclure que Thomas Picquot succèda à M. Bourgeoys dans l’une de ses attributions, que comme lui il exécuta des globes mouvants, fabriqua des arquebuses, qu’il était peintre et sans doute sculpteur et que, vraisemblablement, il est non seulement l’auteur de la gravure, mais encore du médaillon représentant son vieux maître, médaillon qui, par une erreur de lecture, a été faussement attribué à un artiste dont nous ne savons rien et qui semble n’avoir jamais existé. De plus, M. Bourgeoys paraissant avoir passé toute sa vie à Lisieux, il faut semble-t-il admettre que son élève Thomas Picquot était un normand, peut être un Lexovien, qu’il dut former dans sa petite ville en lui inculquant quelques-uns des arts qu’il pratiquait.

Sur ces deux portraits dont nous attribuons l’exécution à Thomas Picquot, Marin Bourgeoys est représenté le cou entouré d’une longue chaîne d’où pend une médaille. Divers renseignements nous permettent de dire quelle était cette médaille et de connaître son histoire. Nous avons vu que l’artiste laissait en mourant une fille, Antoinette, qui décéda en 1640. Le 2 mars, ses héritiers exécutèrent ses dernières volontés en faisant une fondation dans l’église Saint-Germain de Lisieux. Il m’a été impossible d’en retrouver la teneur. Je la connais seulement par une analyse du XVIlle siècle mentionnant « une chaîne d’or » que « ladite demoiselle Le Bourgeois... tenait de Marin Le Bourgeois, écuyer, son père, à qui elle avait été donnée, avec une médaille aussi d’or par le roi Louis XIII » ; il est ensuite spécifié que cette chaîne fut remise à la fabrique de Saint-Germain « pour en faire un soleil » qui servait en 1740 « à exposer le T. S. Sacrement et auquel est attachée ladite médaille (9) ». En examinant attentivement la gravure de Thomas Picquot, on s’aperçoit que cette médaille ne peut être que celle représentant Louis XIII qui fut exécutée par Guillaume Dupré en 1623.

Reste à savoir ce que devint l’ostensoir. Un inventaire du trésor de Saint-Germain de Lisieux, en date de 1759, mentionne « un soleil de vermeil, accompagné de deux anges aussi de vermeil, au millieu duquel est une médaille d’or de Loüis treize, pesant environ dix-huit marcs (10) ». Une indication analogue se trouve dans un inventaire de 1771 (11). De plus les documents de la période révolutionnaire indiquent que les citoyens Bunel, curé constitutionnel de Saint-Germain, et Ricquier, trésorier en charge de la fabrique de ladite paroisse, demandèrent le 6 avril 1792 au Directoire du département d’échanger « le soleil » de leur paroisse contre celui de la cathédrale. Cette autorisation leur fut accordée par arrêté du 15 septembre, à la condition que « le poids en sera constaté par un orfèvre qui sera nommé à cet effet et, s’il se trouvait de l’excédent, les exposants seraient obligés de le payer en même matière, poids pour poids ». Le 12 octobre, au Directoire du district de Lisieux, le sieur Jacques Decourdemanche l’aîné, marchand orfèvre, mit dans sa balance les deux ostensoirs. Celui de la fabrique de Saint-Germain pesant cinq marcs de plus que l’autre, les citoyens Bunel et Ricquier se saisirent du « soleil de la ci-devant cathédrale... en laissant celui de leur fabrique » et le 7 novembre suivant, le Directoire du district expédiait à l’Hôtel des monnaies à Paris « un soleil doré et une médaille en or pesant dix-sept marcs, une once, trois gros provenant de Saint-Germain de Lisieux, en échange de celui de la ci-devant cathédrale (12) ». Nous sommes donc on ne peut mieux renseignés sur l’histoire du collier et de la médaille donnés à Marin Bourgeoys par Louis XIII et qui figurent sur les deux portraits que Thomas Picquot nous a laissés de son maître.

La présence au cou d’un artiste d’une chaîne avec une médaille à l’effigie d’un souverain n’est pas un fait isolé. M. Jean Babelon a signalé des portraits de Federico Zuccaro datant de 1588 ou des environs immédiats de cette année représentant ce peintre portant au cou une chaîne ornée d’une médaille, don de Philippe II d’Espagne (13). Sur l’un de ses portraits J. Callot est représenté portant à son cou un médaillon qui lui aurait été donné par le grand-duc de Toscane (14). Dans l’une des peintures de la galerie du Luxembourg, représentant la félicité de la régence de Marie de Médicis, on voit une figure allégorique distribuant à des petits génies peintres et musiciens des colliers où pendent des médailles. Enfin Anne d’Autriche donna une chaîne de ce genre au graveur Michel Lasne. « La reine Anne d’Autriche », dit D. Huet, « faisait cas de luy et pour marque de son estime elle lui donna une chaîne d’or où pendait une médaille qui portait sa figure. L’Asne touché de cette faveur se mit aussitôt cette chaîne au cou et la porta toute sa vie (15) ». Les portraits de M. Bourgeoys offrent un nouvel exemple de cet usage. Il serait intéressant de savoir si, comme paraissent l’indiquer les quelques documents que nous venons de grouper, cette coutume ne serait pas passée d’Espagne en Italie et de là en France avec Marie de Médicis.

GEORGES HUARD.


NOTES :
(1) Les lettres patentes de 1608 ont été publiées notamment par A. BERTY et H. LEGRAND dans Topographie du vieux Paris, région du Louvre et des Tuileries (Histoire générale de Paris), t. II, 1868, in-4°, p. 100-102.
(2) David RIVAULT de FLURANCE, Les Éléments de l’artillerie, Paris, A. Beys, 2e édition, 1608, p.11-13. (3) Marin BOURGEOYS, peintre du roi dans Bulletin de la société historique de Lisieux, 1913, et Marin BOURGEOYS, peintre de Henri IV et de Louis XIII, dans Bulletin de la société de l’histoire de l’art français, 1926.
(4) F. MAZEROLLE, Les médailleurs français, du XVe siècle au milieu du XVIIe (Collection des documents inédits), Paris, 1902, 3 vol. in-4°, t. I, p. CXLVI, t. II, p. 158, t. III, pl. XXXIX, - Un surmoulé en plomb de ce médaillon existe dans la collection de M. Launay à Lisieux. Il a été publié par l’abbé V. Hardy dans la Cathédrale de Lisieux, Paris, 1917, in-4°, pl. 8
(5) La médaille française au temps d’Henri IV et de Louis XIII dans Histoire de l’art d’André MICHEL, t. V, 2e part., chap. XV, p. 775-776. (6) Bibliothèque Nationale, Cabinet dès Estampes, N 3. - Cat. de la _ collection des portraits français et étrangers de DUPLESSIS et LEMOISNE, n° 26427.
(7) Le peintre graveur, t. VI, p. 233-239
(8) Pub. par J.-J. GUIFFREY dans Nouvelles archives de l’art français, 1873, p. 65, n° 12.
(9) Archives départementales du Calvados, série G, Lisieux, paroisse Saint-Germain : « Pappier journal des deniers du thrésor... », 1631-1635, reg., fol. 8 v°, 9, 58 ; Réduction des fondations, 1740, reg., fol. 16 v°.
(10) Ibid., Inventaire du trésor, 1759, reg., p. 192.
(11) Ibid. « État des ornements, linges… », 1771, reg. p. 209.
(12) Archives départementales du Calvados, série L, Arrêtés du Directoire du département concernant le district de Lisieux, reg. N°2, 15 septembre 1792, p. 198, et série Q, Lisieux, argenterie.
(13) Jean BABELON, Un peintre italien de Philippe II, Federico Zuccaro à l’Escurial dans la Revue de l’art ancien et moderne, t. XXXVII, 24e année, 1920, p. 263-278.
(14) P.-P. PLAN, Jacques Callot, Bruxelles, nouv éd., 1914, in-4°, p. 7.
(15) D. HUET, Origines de Caen, Rouen, 2e éd., 1706, in-8°, p. 375


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